Le crayon guidant le peuple (1/2)

par Emmanuelle M.

Ceci est la 1ère partie de l’article consacré consacré à la photo « Le crayon guidant le peuple ». La 2e partie est disponible ici.

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Le peintre Eugène Delacroix a immortalisé les événements des Trois Glorieuses en peignant « la Liberté guidant le peuple sur les barricades ». Exposée au Louvre (Louvre-Lens depuis 2012), le tableau représente l’une des œuvres majeures du patrimoine culturel français. Pourquoi l’œuvre a t-elle atteint ce statut ? Quel message cher à la République Française et aux français véhicule t-elle ?

Le tableau est une huile sur toile aux dimensions exceptionnelles puisqu’il fait 2,60 m de haut sur 3,25 m de large, la taille du mur d’une petite pièce. La scène représente celle d’une émeute : au premier plan, des soldats en uniforme ou dévêtus gisent blessés ou morts aux pieds d’une femme et d’un jeune garçon que l’on peu aisément associer au « gamin de Paris » (décrit sous les traits de Gavroche par Victor Hugo 30 ans plus tard). Tous deux se tiennent debout sur des barricades, et sont armés de pistolets ou de carabines. Un homme jeté aux pieds de la femme et levant les yeux vers elle semble attendre quelque chose de sa part.

En arrière-plan, derrière la femme et le garçon, une foule menaçante avance en piétinant les soldats. La foule, composée d’hommes et de femmes d’origines sociales diverses (étudiants, bourgeois, ouvriers), est également armée. Il s’agit du peuple parisien, l’on aperçoit un étendard aux couleurs de la ville de Paris, et les tours de Notre-Dame se détachent en l’arrière-plan. La ville semble d’ailleurs en feu, une épaisse fumée se fondant avec les nuages au-dessus de la foule.

Face au tableau, toute l’attention est retenue par la femme, figure centrale. Elle est vêtue d’une robe jaune, qui glisse, dévoilant sa poitrine. Elle est coiffée du bonnet phrygien, et brandit le drapeau tricolore. Elle regarde en arrière vers la foule, mais sa posture indique clairement qu’elle est portée vers l’avant, en direction de l’armée., incitant la foule à avancer. Ses attributs –drapeau, robe, bonnet phrygien, poitrine dénudée- permettent d’identifier Marianne, figure allégorique de la République Française dès la fin du 18e siècle.

Les couleurs et la composition du tableau permettent de compléter l’analyse de Marianne : le tableau est relativement sombre, mais la seule luminosité éclaire le drapeau, son visage et sa poitrine. Elle seule reçoit toute la lumière, elle seule éclaire la scène. C’est d’autant plus symbolique qu’elle guide la foule vers l’avant. Quant à la composition, l’on ne peut que remarquer que le gamin de Paris, Marianne, le manche du drapeau et le soldant implorant forment un triangle, dont Marianne constitue le sommet et les corps des soldats, la base. La pyramide ainsi formée par les corps n’est pas sans évoquer de manière symbolique le concept de divinité, voir sa présence, si l’on conjugue lumière et composition. Marianne constitue donc une sorte de guide religieux pour le peuple de Paris, elle le guide dans son choix de renverser ce régime monarchique : le peuple refuse de se laisser asservir et de perdre la liberté acquise à la Révolution.

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En juillet 1830, Charles X est sur le trône depuis 6 ans, et sa politique tend à rappeler celle de l’Ancien Régime. Il rédige en secret 4 ordonnances dont l’une réduit fortement la liberté de la Presse. En juillet, il nomme Polignac, un ultraroyaliste, à la tête de son gouvernement. Le peuple de Paris défend alors sa liberté acquise et prennent les armes pour renverser le gouvernement. Ces « Trois Glorieuses » sont une réussite pour le peuple qui prend le Louvre et les Tuileries, obligeant le roi à fuir –il sera rattrapé– et à abdiquer. La bourgeoisie libérale prend la suite des événements en main et placent Louis-Philippe sur le trône, en constituant une monarchie constitutionnelle, dernière tentative de monarchie en France avant la Seconde République de 1848. Le tableau est éminemment politique, et si lui-même n’a pas pris les armes en juillet, Delacroix ne cache pas sa fierté : « Si je n’ai pas vaincu pour la Patrie, au moins peindrai-je pour elle », écrit-il à son frère en 1830 au sujet de son tableau [1]. Les dimensions imposantes du tableau pourraient faire penser à une commande royale, mais cela ne semble pas être le cas et Louis-Philippe qui acquiert le tableau le tiendra caché dans une cave quelques mois. D’ailleurs, quand le public finira par découvrir le tableau en 1831, il ne l’apprécie guère : la pilosité des aisselles de Marianne est jugée inconvenante. Les critiques d’art ne seront pas plus enthousiaste, déplorant la violence et la vulgarité de la scène, et une représentation peu glorieuse du peuple parisien.

Cependant, si la réception de l’œuvre à l’époque n’est pas marquée par un franc engouement, sa popularité et sa résonance dans la culture française aujourd’hui se sont plus à démontrer : il s’agit de l’une des œuvres d’art françaises (si ce n’est l’œuvre) qui inspire le plus, comme le montre les représentations officielles (billets de 100 francs de 1978 à 1995), caricaturales, publicitaires (affiche de la Fête de l’Humanité en 1999) ou scolaires (l’œuvre est souvent étudiée pour l’épreuve de l’Histoire des Arts du Brevet des collèges). Elle a même inspirée une chanson à Michel Delpech dans les années 1970 ! Pourquoi une telle popularité ? La liberté (d’opinion, de conscience, d’expression) est l’une des valeurs de la République Française, exprimée dans sa devise « Liberté, égalité, fraternité ». Elle constitue l’héritage des Lumières et est le moteur de la Révolution de 1789, aujourd’hui l’un des chevaux de bataille de la République Française sur le plan international (elle est surnommée « la Patrie des Droits de l’homme et la liberté figure en bonne place parmi ces droits). L’on peut également penser aux paroles de chants Républicains qui comme Delacroix personnifie également la Liberté : la Marseillaise « Liberté liberté chérie, combats avec tes défenseurs », ou le Chant des Partisans : « chantez compagnons, dans la nuit la Liberté nous écoute ». L’on peut également évoquer le cadeau de la France aux États-Unis, la Statue de la Liberté, symbole de la valeur commune aux deux pays, qui se sont libérés de leurs jougs respectifs à quelques années d’intervalles (1776 et 1789).

Le 20e siècle en France est émaillé de combats pour la liberté : il a fallu lutter par 2 fois pour la libération du joug allemand (pour l’Alsace-Moselle en 1918, sous occupation allemande depuis 1870, puis lors de la seconde guerre mondiale). Nos villes sont saturées de références à la liberté, s’il ne s’agit de « rue de la liberté » ou de « boulevard de la libération », il s’agit de rues au nom des libérateurs (« rue de la Division Leclerc »), ou à la date de la libération de la ville (« rue du 4 septembre »). En 1968, la jeunesse étudiante française s’embrase. Mais, contrairement à d’autres pays qui luttent contre des oppresseurs identifiés (Prague contre le communisme, les catholiques d’Irlande du Nord contre l’oppression protestante), la France se bat pour sa liberté en matière de mœurs. L’histoire française est donc pétrie de luttes pour la liberté.

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Emmanuelle M. est coordinatrice régionale des Groupes Bibliques Universitaires pour la région Méditerranée. 


[1] Henri Gourdin, Eugène Delacroix: biographie, Paris, Editions de Paris, 1998, p. 51.

2 comments

  1. Si le doublement du mot consacré en présentation n’est pas dramatique, au deuxième alinéa troisième ligne l’oubli du t distinguant le verbe de l’adverbe me semble plus délicat…
    Une relecture attentive donnerait de la crédibilité à cet essai .
    Amicalement .

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