Batman v Superman

par Vincent M.T.

 

Batman est hanté par la mort de ses parents – de sa mère, Martha, en particulier – et il lutte dans un certain flou entre son désir de vengeance et son désir de justice.

Tant et si bien que sa règle absolue de ne pas tuer, symbolique du héros de Gotham city, semble disparaître dans ce film pour la première fois. En réalité, Batman pouvait être considéré responsable de plusieurs morts déjà dans les films de Tim Burton (8 victimes) et de Christopher Nolan  (entre 1 et 10 victimes, selon les points de vue). Cependant, ces morts étaient rares et, surtout chez Nolan, indirectement provoquées par le justicier – si bien qu’elles sont passées relativement inaperçues.  Au contraire, dans le film qui nous préoccupe ici, c’est la fameuse règle de Batman qui est passée inaperçue, au point que le réalisateur, Zack Snyder doit défendre son choix :

J’ai essayé de respecter la règle, en quelques sortes : il tire sur la voiture dans laquelle sont ses ennemis, un assaillant ramasse sa grenade, il tire sur le réservoir d’essence qu’un méchant porte sur son dos… et toutes ces choses explosent. Mais de mon point de vue, il ne les tue pas directement. Il dirait : « Si les méchants sont proches de ces choses quand elles explosent, ce n’est pas mon problème« . C’est plus un homicide involontaire qu’un meurtre. (…) Et encore, dans le comic novel de Frank Miller, qui sert de base à mon travail, Batman tue tout le temps. Il y a une scène iconique où Batman traverse un mur, s’empare du fusil mitrailleur d’un ennemi, et un autre lui dit « Je vais la tuer, je te jure que je vais la tuer« , Batman répond « Je te crois« , et lui tire une balle entre les deux yeux. Les fans du comic novel voulaient que je rende cette scène à l’identique, mais j’ai refusé, j’ai préféré le faire tirer dans le réservoir d’essence. (1)

Cette relative faillite morale d’un de nos héros préférés nous dérange sensiblement. Pire encore, dans ce film d’affrontement, c’est essentiellement Batman qui mène la charge contre Superman plutôt que l’inverse, et c’est au final Batman qui a tort. Pour mieux comprendre ce qui se passe, faisons appel à un concept  issu du domaine de la communication : le triangle de Karpman. Il s’agit d’un schéma de communication dans lequel trois rôles sont distribués, adoptés et campés plus ou moins consciemment par tout un chacun :

  • la victime,
  • le persécuteur,
  • le sauveur.

Lorsque nous sommes confrontés à un conflit, nous avons tendance à nous positionner en victime. Ainsi, nous faisons d’office de nos opposants des persécuteurs. Cela permet à quiconque souhaite être perçu comme un sauveur de prendre notre défense à notre place. Lorsqu’un rôle est campé, il en attire d’autre, même si on est face à de nouvelles personnes, et cycle se perpétue. On parle à nos amis de nos persécuteurs, et ils jouent les sauveurs, ou bien, s’ils refusent de prendre notre défense, on les traite comme des persécuteurs. Le seul moyen de briser un triangle est que l’un des participants refuse ces rôles prédéterminés et se comporte en adulte responsable, appelant ainsi les autres à faire de même – s’ils en sont capables.

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Dans Batman v Superman, Batman est poussé par son désir de vengeance à se projeter dans le rôle de sauveur, ce qui le prédispose à percevoir même le personnage le plus approchant d’un sauveur, Superman, comme un persécuteur : « Il nous a apporté sa guerre« . Il se met donc en tête de le tuer pour sauver la planète. Mais grâce à un « heureux » concours de circonstances (2), rendu possible par le comportement « adulte » de Superman tout du long, il en vient à percevoir l’homme d’acier comme une victime au moment même où il va l’achever. Renversement de situation : Batman se perçoit alors comme le persécuteur, et laisser tomber son arme. Il peuvent enfin se tourner vers leur véritable ennemi.

Se percevoir non plus comme victime, ni sauveur, mais persécuteur : voilà quelle est la clef qui libère Batman de son désir de vengeance, et qui établit, plus qu’une paix, une alliance entre lui et Superman.

Superman quant à lui est depuis longtemps considéré comme une figure du Christ : un sauveur surpuissant venu du ciel, droit et honnête, juste et humble, etc. Bien sûr, le film ne manque pas de références à la divinité dans le traitement du Kryptonien : depuis le tag « faux dieu » sur la statue de Superman, jusqu’aux discours de Lex Luthor qui le comparent alternativement à un démon, en passant par l’éditeur en chef du Daily Planet qui refuse qu’on restaure « l’auréole » de Superman…

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Plus qu’un conflit entre deux héros, on peut donc voir cet affrontement comme celui de l’humanité avec Dieu. Nous nous représentons souvent comme des victimes vis-à-vis de lui : Pourquoi le mal ? Que fait-il ? N’est-il pas responsable ? Nous nous représentons aussi volontiers comme sauveurs : il faut avoir foi en l’humanité, nous parviendrons à nous sauver, l’homme est bon et ensemble, nous amèneront un âge d’or… Au point qu’un célèbre philosophe a dit « Dieu est mort » – mais ce n’était pas pour s’en réjouir, et nous ne devrions pas non plus. Il n’y a qu’en voyant Dieu comme victime que nous nous reconnaîtrons comme persécuteurs, que nous ouvrirons les yeux sur lui et sur nous-mêmes, et que nous pourrons enfin vivre, plus qu’en paix, en alliance avec lui.

Car Dieu a tant aimé le monde… qu’il s’est offert en victime, volontairement, à nos persécutions, pour rétablir l’alliance entre lui et l’humanité, et qu’ensemble nous affrontions notre véritable ennemi.

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(1) Interview de Zack Snyder par Stefen Pape, de HeyUGuys. (retour)
(2) La mère de Superman a été enlevée, or elle s’appelle Martha, comme la mère de Batman. Le kidnappeur menace de tuer Martha si Superman ne tue pas Batman. Au moment fatidique, Superman dit à Batman « Ils vont tuer Martha« , et ce dernier est troublé par l’idée qu’il serait responsable de la mort de celle qu’il perçoit d’abord comme étant sa mère, avant de comprendre que c’est de sa propre mère que Superman parle. (retour)

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