Entre mystique et violence

par Y. Imbert.

Ceux qui suivent régulièrement les nouvelles de la scène musicale trouveront que ma connaissance dans ce domaine a probablement un peu de retard. En l’occurrence, les deux morceaux dont je vais parler ici datent de 2006 et 2007 ! 

Le premier clip ci-dessous est le « Reckoner » du groupe anglais Radiohead, second single de leur septième album, In Rainbows. Le second est « Right in Two »  du groupe américain Tool, tiré de leur album 10,000 Days.


 

Ce qui frappe dans ces deux réflexions culturelles, c’est d’abord que le même thème émerge rapidement. On peut facilement le résumer par un mot : origine. Les deux clips commencent de manière similaire : nature et humanité s’entrecroisent pour donner naissance à l’histoire qui est la nôtre. Et c’est là que les deux visions divergent radicalement.

Pour commencer par « Reckoner » (qui veut dire « Barème« ), il faut y remarquer une esthétique plus impersonnelle que dans « Right in Two ».  Cette impersonnalité consciente a, à mon sens, un objectif important : symboliser l’humanité unie de manière organique. Au fur et à mesure de son développement social et technologique, l’humanité est conduite à revenir vers ce qu’elle était à son début.

L’émergence de l’humanité est représentée, avant même la construction des premiers habitats, par les arbres géométriques qui recouvrent la terre. Puis, arrivée au terme de son histoire, elle revient vers un arbre de vie qui était son origine. Ce n’est pas sans raison si, vers la fin de « Reckoner », alors que le rythme change de manière frappante, nous sommes guidés par ces paroles :

Because we separate                                    Parce que nous nous séparons

Like ripples on a black shore                     Comme des vagues sur un rivage noir

Because we separate                                    Parce que nous nous séparons

Like ripples on a black shore                     Comme des vagues sur un rivage noir

Petit à petit une lumière naissante grandit, créant des rides qui se propagent jusqu’à englober l’ensemble de la terre d’un point lumineux, menant à une renaissance de l’humanité. Ce point de masse critique « est dédié à tous les êtres humains » :

Reckoner

Take me with yer

Dedicated to all human beings

(Reckoner, Emmène-moi avec toi, dédié à tous les êtres humains)

L’image de l’arbre de vie qui s’étend, grandit ; les couleurs données à la représentation visuelle de cette (re)naissance, ont conduit certains à voir dans « Reckoner » une influence bouddhisante. Il est vrai que visuellement, le mysticisme n’est pas loin. Et pourtant… il y a une explication plus distante, mais plus cohérente. En apologétique culturelle, il est toujours nécessaire de procéder un peu comme dans l’interprétation de la Bible. Deux étapes sont essentielles :

(1) Vérifier ce que l’auteur dit lui-même du texte.

(2) Remettre le texte dans ses contextes, immédiat et plus lointain.

En l’appliquant à « Reckoner », qu’observe-t-on ?

Le contexte immédiat de « Reckoner », c’est l’album entier dans lequel il s’inscrit, et si nous essayons d’y discerner une certaine cohérence ou la répétition de certains thèmes, nous remarquons que « Reckoner », tout comme le reste de l’album In Rainbows, fait plusieurs références au Faust de Goethe. En fait, plusieurs pistes sur l’album y renvoient, explicitement ou implicitement, notamment avec Méphistophélès dans « Videotape ». D’ailleurs le titre de l’album, In Rainbow peut bien lui aussi venir de Faust (2e partie, prologue):

Yet how superb, across the tumult braided,                     Mais avec quelle majesté, répandu dans la tempête,

The painted rainbow’s changeful life is bending,           Se courbe et s’agite cet arc bigarré,

Now clearly drawn, dissolving now and faded,             Tantôt en lignes pures, tantôt se dissolvant en air lumineux,

And evermore the showers of dew descending!              Et répandant un doux frisson de rosée!

Of human striving there’s no symbol fuller:                    C’est là l’image la plus complète de l’activité humaine :

Consider, and ’tis easy comprehending –                         Saisis-en bien l’aspect et le sens, et tu comprendras que

Life is not light, but the refracted color.                           Notre vie n’est de même qu’un reflet aux mille couleurs.

Et si la vie n’est pas lumière mais « un reflet aux mille couleurs », alors peut-être pouvons-nous aussi comprendre pourquoi le clip de « Reckoner » est essentiellement en noir et blanc, jusqu’au moment où la vie renaît pour devenir cet arbre multicolore puis bleu-vert. 

Bien que les auteurs (Radiohead) ne commentent pas directement sur la signification de « Reckoner », l’interprétation faustienne semble plus cohérente que l’interprétation bouddhiste parfois avancée. Si celle-ci a parfois été préférée, c’est parce qu’elle donne très facilement le moyen d’interpréter le sens visuel de cet arbre qui renaît, grandit, et s’étend sans fin, le symbole d’une vie bouddhiste renaissante. Ce serait oublier que ce mysticisme n’est pas l’attribut unique du bouddhisme.

De fait, il y a chez Goethe une interprétation alternative centrée sur la notion de « croissance organique », [1] voire de « connaissance organique. » Dans la chanson « 15 Steps », on demande : « How come I end up where I started? » (Comment se fait-il qu’à la fin, je me retrouve là où j’ai commencé ?), ce qui est en partie le sens d’une connaissance organique qui, tout en changeant, demeure identique. C’est le sens du développement organique que Goethe observait dans les plantes (ou ici, l’arbre). Tout en évoluant, changeant, la plante en question n’en est pas moins elle-même. Les différentes formes que prend l’humanité sont rassemblées et récapitulées dans un arbre mystique, qui unit de manière organique l’ensemble de l’humanité. C’est ce que nous sommes : une espèce diverse et unique d’une même origine et se dirigeant vers un même destin.

Là où « Reckoner » affirme une ouverture positive au devenir de l’humanité, « Right in Two » ne laisse aucun doute quant au devenir de l’humanité

Quant au « Right in Two » de Tool, c’est une toute autre histoire. Là où « Reckoner » affirme une ouverture positive au devenir de l’humanité, « Right in Two » ne laisse aucun doute quant au devenir de l’humanité : quasi condamnée à se détruire en annihilant par là même le symbole d’un créateur – tout ce qui fait son humanité. Non pas pour dire que Tool fait expressément référence à une interprétation religieuse. Plutôt, Tool propose une question essentiellement métaphysique, celle de ce que nous sommes devenus, alors que Radiohead posait la question de ce que nous sommes en tant qu’ « espèce humaine », pour le dire ainsi.

Très rapidement, les thèmes explorés par « Right in Two » montrent le contraste radical qui existe entre ces deux visions. C’est ici la vision d’une aliénation des premiers humains, telle la division d’Adam et d’Eve après les premiers chapitres de la Genèse ; la violence d’un aveuglement religieux, à l’image de la division d’une humanité entre Caïn et Abel. Toujours séparation, division, expression probable du titre même « Right in Two ». La critique de la violence de l’être humain est constante : plus que la violence des religions, c’est ici la violence de la nature humaine qui est dévoilée.

D’ailleurs, l’une des choses qui peut surprendre dans « Right in Two », c’est la relative neutralité de la critique de « dieu ». Maynard James Keenan, le leader de Tool a des discours assez directs sur Dieu et la religion. De quoi « dieu » est-il coupable ? D’avoir essayé de donner à l’humanité ce qui lui était nécessaire pour s’épanouir, au grand dam des anges qui se tiennent là, à côté, observant ce qu’ils savent être un choix dramatique de la part de Dieu :

Angels on the sideline,                                                      Des anges sur les bords,

Puzzled and amused.                                                        Stupéfaits et amusés.

Why did Father give these humans free will?            Pourquoi Père a-t-il donné le libre arbitre à ces humains ?

Now they’re all confused.                                                Maintenant, ils nagent en pleine confusion.

Le « dieu » n’est ici coupable que d’une chose : être trop naïf. Faut-il y voir une réflexion plus nuancée suite au décès de sa mère qui, d’ailleurs, fait l’objet d’un grand hommage dans le double « Wings for Marie » ? [2] De fait, le dieu de « Right in Two » est responsable, malgré lui, de la création de cette humanité religieuse qui, dès ses débuts se déchire et s’entretue. A partir de là, il n’y a que guerres et destruction.

Monkey killing monkey killing monkey                        Un singe qui tue un singe qui tue un singe

Over pieces of the ground.                                                Pour un morceau de territoire.

Silly monkeys give them thumbs,                                    Singes stupides… donne-leur un pouce,

They forge a blade,                                                             Ils forgent une lame,

And where there’s one                                                       Et l’endroit où il n’y a personne

they’re bound to divide it,                                                 Ils sont destinés à le diviser

Right in two.                                                                        En deux parties.

Right in two.                                                                        En deux parties.

Violence physique donc, mais aussi psychologique. Nous ne devons pas sous estimer cette seconde forme de violence car elle dévoile pour nous la force du péché qui affecte l’être humain. Nous avons souvent mit l’accent sur le « péché » en tant qu’opposition éthique à Dieu et en tant que désobéissance au Créateur – ce qui n’est pas faux, théologiquement. Pourtant nous mettons plus rarement l’accent sur le fait tragique que le péché, nous séparant de Dieu, de notre environnement et de nous-mêmes, est aussi une violence exercée malgré nous contre nous-mêmes. C’est cette violence psychologique, sociale que décrit « Right in Two » au point où :

Repugnant is a creature who would squander the ability         La créature qui peut lever un oeil au ciel, consciente

to lift an eye to heaven conscious of his fleeting time here.       de ses jours qui défilent, mais ne le fait pas, est répugnante.

Et finalement, ce qui devait arriver, arrive. L’humanité s’est annihilée à force de se détruire pour n’importe quelle raison. Et même ce « dieu », observateur étranger d’un monde qui va à sa perte, est détruit par la folie d’une humanité assoiffée de pouvoir et de sang.

L’humanité est revenue à ce qu’elle était : une flaque de boue dans un désert sans vie.

Les deux visions, celles de « Reckoner » et de « Right in Two » posent la question : qu’est-ce que l’humanité. D’où vient-elle et où aboutira-t-elle ? La question est importante et elle est vraisemblablement une question métaphysique, mais aussi, sociale. Malgré leurs grandes différences, toutes deux sont d’accord sur un point : nous retournons d’où nous venons.

Tu es poussière, et tu retourneras dans la poussière. (Genèse 3.19).

Et pourtant, dans la suite du récit biblique, nous voyons que la « poussière » n’est pas la destinée ultime de ceux qui sont ré-unis de manière organique en un peuple nouveau.

En regardant ces deux interprétations de l’origine et de la destinée de l’humanité, on ne peut qu’être frappé du contraste radical qui existe : d’une probable naïveté à un pessimisme certain. Conscience de la nature holistique de l’humanité, et réalisation de la violence inhérente de l’être humain. Les deux intuitions sont à prendre en compte et elles peuvent trouver leur expression totale dans une vision du monde ancrée dans la révélation biblique. C’est là que se trouve l’espérance malgré la violence qui nous consume et consume le monde.

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Notes :

[1] Ce concept n’était pas tout à fait nouveau, même chez Goethe, puisqu’il construit sur un intérêt évident pour toute notion « organique » dans la philosophie idéaliste allemande de son époque.

[2] Dans tous les cas le discours est moins critique que dans le « Judith » du groupe A Perfect Circle dont fait aussi partie Maynard James Keenan.

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