Jésus et Dionysos (Actes 26)

– par Vincent M.T.

La conversion de Paul nous est relatée trois fois dans le livre des Actes :

  • d’abord par Luc, en tant que narrateur (Ac 9),
  • puis par Paul lui-même, d’abord à des juifs (Ac 22)
  • et enfin au roi grec Agrippa (Ac 26).

A une époque où le papier coûte très cher, il est étonnant de constater que l’auteur répète la même histoire plusieurs fois, alors qu’il choisit d’être très succinct par ailleurs (Ac 28 par exemple). En l’occurrence, dans la dernière version du récit de Paul apparaît un détail inédit : Jésus aurait prononcé, en hébreu, une phrase étrange…

Il te serait dur de regimber contre les aiguillons.

On lit, sur la plupart des sites d’enseignement chrétien, qu’il s’agit d’un proverbe : les bœufs tirant les charrues étaient maintenus dans le bon axe par des aiguillons qui les empêchaient de dévier, et contre lesquels ils donnaient en vain des coups de pattes.

Pourtant, il est impossible de retrouver la moindre trace de ce proverbe dans la langue hébraïque. Qui plus est, malgré la centralité de la résurrection, la stratégie d’évangélisation de Paul est inhabituelle : il insiste sur son zèle religieux et celui d’Agrippa, présente l’évangile en termes de « lumière » (le mot revient trois fois), (cet élément n’est pas en lien avec l’apologétique culturelle ici, voir les commentaires) et dit que Jésus « brille plus que le soleil ».

Coup de théâtre

Tout s’éclaire lorsqu’on reconnaît que la phrase énigmatique est en fait une citation, tirée d’une célèbre pièce de théâtre grecque du 4e s. av.J-C, intitulée « Les Bacchantes » (1). Par cette référence culturelle et artistique, Paul trace un parallèle entre Jésus et Dionysos, sans pour autant suggérer une confusion entre les deux.

Contrairement à l’image du fêtard bon vivant qu’on a conservé du dieu grec, dans la culture grecque (2), Dionysos est en fait un personnage complexe. Fils de Zeus, le dieu suprême, il revendique son ascendance et les honneurs qui lui sont dus auprès des hommes. Lorsque ces derniers le négligent, il leur montre son courroux. En cela, il est souvent considéré comme une menace pour les royaumes terrestres. Dans les divers pièces de théâtres à son sujet, il rencontre toujours l’opposition d’un roi très pieux, dévoué à Apollon (dieu notamment de la lumière, et associé au soleil), et en général Dionysos subit d’abord une défaite apparente (disparition, fuite, « mort » symbolique) avant de reparaître, triomphant, pour exercer son jugement.

On comprend ainsi l’insistance de Paul sur son propre zèle religieux, ainsi que celui d’Agrippa. On comprend aussi la comparaison « plus brillant que le soleil », indiquant que la lumière de Jésus surpasse celle d’Apollon (3) ; mais surtout on comprend pourquoi il est précisé que Jésus parle en langue « hébraïque » : cela souligne qu’il ne s’agit aucunement d’une forme du dieu grec, mais bien de cet homme juif qui était fils de Dieu, et donc un Dieu lui-même (4).

Dans les Bacchantes, Dionysos (alias Bacchus) revient à Thèbes, sa « capitale religieuse », pour y rétablir son culte, après que le roi de Thèbes, Penthée l’ait fait interdire. Se présentant sous les traits d’un prêtre dionysiaque, il oeuvre dans la ville, jusqu’à être arrêté et jeté en prison. Il provoque alors un tremblement de terre et s’échappe, tombant nez à nez avec Penthée. Dionysos l’incite à ne pas prendre les armes contre « le dieu », mais le roi menace de le jeter en prison de nouveau. C’est alors que Dionysos lui réplique : « Je lui offrirais un sacrifice [si j’étais toi] plutôt que de m’irriter et regimber contre les aiguillons. Tu es un mortel, il est dieu« .

Le parallèle avec la conversion de Paul est évident. Jésus est ce dieu venu rétablir son culte, et Paul incarnait l’autorité qui prend les armes contre lui. Quand on y réfléchit, un second parallèle émerge subtilement, avec la situation d’Aggripa cette fois-ci : Paul est un « prêtre » de Jésus, tentant de rétablir son culte, tandis qu’Agrippa est ce roi grec qui s’oppose dangereusement (et en vain) à ce qui le dépasse. Ainsi, bien avant le film Inception, le Saint-Esprit pratiquait déjà la mise en abîme…

Actes 26, c’est Inception

Festus interrompt d’ailleurs Paul pour lui dire que « son grand savoir » (littéralement, son « lettrisme »), l’a rendu fou. Cette accusation n’a pas de sens à moins de considérer que Festus a reconnu la citation, et qu’il pense que Paul confond la fiction (une pièce de théâtre) et la réalité.

Cela semble avoir un effet relativement persuasif, ou en tous cas stimulant, sur le roi Agrippa. D’autres personnages politiques sont probablement visées par ce récit, notamment le premier Empereur Romain, Auguste (27 av. J.C. – 14 ap. J.C.), qui se disait « fils d’Apollon ». Deux siècles plus tard, un autre empereur, Constantin, abandonnera d’ailleurs le culte d’Apollon pour se tourner vers le Christ (à une époque où moins de 10% de la population était chrétienne).

Morale de l’histoire

Si Paul n’a pas peur de faire preuve d’imagination et de finesse dans son témoignage, s’il n’a pas peur de placer dans la bouche de Christ une citation issue d’une oeuvre païenne, s’il c’est sous l’inspiration de l’Esprit de Dieu qu’il parle ainsi et que Luc met tant de soin à nous le rapporter… alors, nous ne devons pas non plus avoir peur de la culture ambiante, aussi idolâtre qu’elle soit.

Au contraire, nous pouvons nous montrer audacieux et y saisir ce qui peut pointer vers l’Évangile. Ne manquons pas de subtilité cependant : rapprochons la Bible de la culture contemporaine pour la présenter de façon saisissante, mais sans confondre les deux, ni laisser aucune chance à notre auditoire de les confondre. Pour des exemples pratiques, voir par exemple notre article sur Batman v Superman, ou sur le jeu vidéo Fallout 4.

Par ailleurs, cette interprétation du texte biblique nous montre qu’il ne faut pas avoir peur de re-situer les textes dans leurs contextes culturels. Certes, jusqu’ici, cette approche a été largement privilégiée par des universitaires qui, malgré leurs hautes compétences, ne faisaient pas justice au texte en s’arrêtant aux apparents mélanges entre christianisme et paganisme. Ils ont ainsi donné l’impression que ce genre d’approche mène irrémédiablement à saper les fondements bibliques de la foi chrétienne. J’espère avoir contribué à démontrer qu’au contraire, en restant fidèle au texte, au contexte culturel et à l’intention de l’auteur, non seulement notre compréhension de l’Évangile est affinée, mais que cela renforce notre confiance et notre émerveillement vis-à-vis de l’oeuvre de Dieu telle qu’elle est relatée dans Bible.

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Notes :

(1) Le texte des Bacchantes (πρὸς κέντρα λακτίζοιμι), publié par Euripide en 405 av. J.C., est très proche du texte d’Ac 26.14 (πρὸς κέντρα λακτίζειν). Des expressions similaires sont utilisées dans d’autres œuvres grecques et latines de l’Antiquité :

au singulier pour Pindares (début du 5e s. av. J.C., Odes Pythiques, 2.94 : « ποτὶ κέντρον δέ τοι λακτιζέμεν ») et pour Térence (161 ap. J.C., Phormion, 76-77 : « adversus stimulum calces« ) ;

au pluriel pour Eschyle (première moitié du 5e s. av. J.C., Agamemnon, 1264 : « Πρὸς κέντρα μὴ λάκτιζε » ; Prométhée, 325 : « πρὸς κέντρα κῶλον ἐκτενεῖς« ).

Certains en concluent qu’il s’agit d’un proverbe répandu et aux formes variables. Au 2e s. ap. J.C., Aelius Aristide cite Pindares dans ses Discours Sacrés (45.53) sous la forme « πρὸς κέντρα λακτίζειν« , et Diogenianus recense l’expression comme proverbe dans son recueil Centuria VII.84, p.301.

Cependant, plusieurs éléments étayent fortement la thèse qu’il s’agisse bien d’une citation de cette pièce :

1. Toujours dans Centuria, Diogenianus note que le proverbe est associé à Euripide (V.70, p.148), dont la célébrité suscita des « échos » par la suite,

2. La proximité de formulation. Le mot « aiguillon » est au pluriel ici, or d’une part le mot n’apparaît qu’au singulier dans le reste de la Bible (dans la version grecque uniquement), d’autre part Eschyle et Euripide utilisent le pluriel pour respecter le nombre de pieds. De plus, λακτίζοιμι et λακτίζειν sont tous deux des infinitifs, ce qui rapproche plus la phrase de la pièce d’Euripide que de celle d’Eschyle.

3. L’utilisation de termes rares (θεομάχ-) en Actes (5.39 et 23.9) et dans Les Bacchantes (45 et 325) ainsi que d’autres parallèles thématiques comme la libération de prison par tremblement de terre, avec des portes et des chaînes qui s’ouvrent toutes seules (Ac 5.19, 12.7-10 et 16.26 ; Bacch615-651),

4. Le contexte des trois situations (Paul & Jésus ; Agrippa & Paul ; Penthée & Dionysos), qui éclaire le contexte dans lequel la citation est faite et renforce le message de Paul,

5. La réaction de Festus,

6. La comparaison au soleil et la mention de la langue hébraïque,

7. L’absence de ce proverbe dans la culture juive.

[retour]

(2) Il s’agit ici de culture, et non de mythologie. Ce sont donc les récits théâtraux et poétiques de Dionysos et d’Apollon qui nous intéressent, plutôt que leurs aspects cultuels – bien que dans une certaine mesure, les récits se recoupent. Toutefois les deux ne sont pas à séparer complètement : l’angle d’approche est culturel, mais cela a des répercussions religieuses (surtout pour un personnage aussi associé à l’idolâtrie qu’Agrippa – voir notamment les circonstances de la mort de son père en Ac 13). [retour]

(3) Le dieu Apollon, comme sa jumelle Artémis (que l’on croise en Actes 19), comptait parmi les divinités dont le culte était le plus important, et le plus largement répandu à l’époque, plus encore que celui d’Athéna ou même de Zeus. Ils ont ainsi contribué à forger l’identité et la société grecque, et il n’est pas anodin que les deux apparaissent, plus ou moins directement, dans le livre des Actes (voir également l’arrière-plan Apollinien d’Épiménide, cité en Actes 17). Leur popularité était en partie dû au fait qu’ils rassemblaient de très nombreux attributs et titres, ce qui permettait à chaque peuple ou ville de mieux se les approprier. Ainsi Apollon est également le dieu de la guérison,  de la poésie, et de la connaissance magique (divination). [retour]

(4) Par ailleurs, malgré les tableaux de comparaison trompeurs qui circulent parfois sur les réseaux sociaux, il n’y a aucune trace dans le mythe dionysiaque de naissance virginale, de résurrection, de transformation de l’eau en vin, de baptême ou de crucifixion. [retour]

14 comments

  1. Merci Vincent, ton article est vraiment top, et merci pour tes contributions à l’étude de l’intertextualité biblique francophone haha! 😀

    Juste une contribution rapide : après recherche, plusieurs commentaires analytiques modernes militent pour ton approche, parfois avec quelques variations. F.F. Bruce retient l’idée du proverbe hébraïque, mais reconnait qu’on n’en trouve pas trace. Il y a eu des tentatives de lier cette phrase avec un verset des Odes de Salomon (16:4), mais cela ne fait pas le poids avec les Bacchantes ou la citation est quasi verbatim, jusqu’à respecter le nombre.

    Apparemment, si l’on suit les critères de Beale (qui, au passage, sont piqués à Richard B. Hays, contra Stanley Porter), presque tout y est. Je ne vois pas comment l’on peut esquiver la réalité d’un emprunt/adaptation aux Bacchantes, à titre perso.

    Merci frère, pour ton bon travail et ce super blog !
    gb

    1. Tiens je te copie-colle Marshall sur Actes, suite à notre échange, avec l’idée que la phrase ne serait pas prononcé par Christ mais serait une réflexion de la conscience de Paul, ce que la syntaxe permet et qui, au final, me parait une bonne explication

      All the stress thus falls on the heavenly voice. It addressed Paul in the Hebrew language, which is generally taken to mean the Aramaic language (21:40); this fact is indicated by the way in which Paul is addressed by the Semitic form of his name Saoul, although elsewhere Luke uses the Greek form Saulos in writing about him. The same question appears in all three versions of the story: ‘Why do you persecute me?’ But in the present version there is an added comment: ‘It hurts you to kick against the goads.’ These words reflect a proverbial way of speaking, attested in several Classical Greek writers, and especially in Euripides, Bacchae, 794f., where Pentheus, the opponent of the cult of Dionysus, is warned: ‘You are a mortal, he is a god. If I were you I would control my rage and sacrifice to him, rather than kick against the pricks.’22 But the proverb was also known in Judaism (Psalms of Solomon 16:4), and Philo spoke of how conscience stabs at a man (Decal. 87). Bruce thinks that the point here is that Paul was struggling against his conscience, but Hanson (p. 238) points out that in Greek literature the proverb refers to struggling against one’s destiny; this seems the more likely interpretation. Opinions differ as to whether the words represent exactly what the heavenly voice said or depict graphically the consciousness of struggle in Paul’s mind as he realized increasingly that he was fighting on the wrong side; commentators have often noted how what he saw of Stephen’s death must have made an impression on him.
      15. Paul’s reply to the voice and the response of Jesus are related more or less exactly as before. This time, however, Paul refers to the one who spoke to him as the Lord; he implicitly identifies Jesus as ‘the Lord’, the logic being that, if Jesus addresses him in this way from heaven, it was proof that he had been exalted to a position of authority alongside God (cf. 22:10).

      I. Howard Marshall, Acts: An Introduction and Commentary, vol. 5, Tyndale New Testament Commentaries (Downers Grove, IL: InterVarsity Press, 1980), 415.

      1. Je ne suis pas vraiment convaincu par la théorie de la voix de la conscience, d’autant que comme Marshall le souligne en mentionnant Bruce, l’expression des aiguillons fait plutôt référence à une rébellion contre son destin – et j’ajouterais, une rébellion contre le divin.

        Je penche plutôt pour une élaboration purement apologétique de Paul, ou éventuellement de Luc (son rendu des discours apologétiques est souvent retravaillé), étant donné l’étoffement inédit dans les paroles de Jésus (26.17-18), en lien avec le thème en Luc-Actes du ministère messiannique de « Lumière pour les Nations », transmis de Jésus aux apôtres (et à toute l’Eglise) par le biais de l’Esprit.

        Pour comparaison :

        Ac 9

        3 Comme il était en chemin et qu’il approchait de Damas, tout à coup, une lumière qui venait du ciel resplendit autour de lui. 4 Il tomba par terre et entendit une voix lui dire: «Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu?» 5 Il répondit: «Qui es-tu, Seigneur?» Et le Seigneur dit: «Moi, je suis Jésus, celui que tu persécutes. 6 Lève-toi, entre dans la ville et on te dira ce que tu dois faire.» 7 Les hommes qui l’accompagnaient s’arrêtèrent, muets de stupeur; ils entendaient bien la voix, mais ils ne voyaient personne. 8 Saul se releva de terre. Malgré ses yeux ouverts, il ne voyait rien; on le prit par la main pour le conduire à Damas. 9 Il resta trois jours sans voir et il ne mangea ni ne but rien.

        Ac 22

        6 »J’étais en chemin et j’approchais de Damas quand tout à coup, vers midi, une grande lumière venue du ciel a resplendi autour de moi. 7 Je suis tombé par terre et j’ai entendu une voix qui me disait: ‘Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu?’ 8 J’ai répondu: ‘Qui es-tu, Seigneur?’ Il m’a dit: ‘Je suis Jésus de Nazareth, celui que tu persécutes.’ 9 Ceux qui étaient avec moi ont bien vu la lumière [et ont été effrayés], mais ils n’ont pas compris celui qui me parlait. 10 Alors j’ai dit: ‘Que dois-je faire, Seigneur?’ Et le Seigneur m’a dit: ‘Lève-toi, va à Damas et là on te dira tout ce que tu dois faire.’ 11 Comme je ne voyais plus à cause de l’éclat de cette lumière, ceux qui étaient avec moi m’ont pris par la main et je suis arrivé à Damas.

        Ac 26

        13 Vers le milieu du jour, roi, alors que j’étais en chemin, j’ai vu resplendir autour de moi et de mes compagnons de route une lumière venant du ciel, plus éblouissante que le soleil. 14 Nous sommes tous tombés par terre et j’ai entendu une voix qui me disait en langue hébraïque: ‘Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu? Il te serait dur de te rebeller contre les aiguillons.’ 15 J’ai répondu: ‘Qui es-tu, Seigneur?’ Et le Seigneur a dit: ‘Je suis Jésus, celui que tu persécutes. 16 Mais lève-toi et tiens-toi debout, car je te suis apparu pour faire de toi le serviteur et le témoin de ce que tu as vu et de ce que je te montrerai. 17 Je t’ai choisi du milieu de ce peuple et des non-Juifs, vers qui je t’envoie. 18 Je t’envoie leur ouvrir les yeux pour qu’ils passent des ténèbres à la lumière et de la puissance de Satan à Dieu, pour qu’ils reçoivent, par la foi en moi, le pardon des péchés et une part d’héritage avec les saints.’

        1. – Là où on est d’accord : il y a bien un faisceau de problématiques si l’on adhère à l’attribution d’une telle phrase à Jésus.
          – Là où j’ai un peu de mal, c’est que tu suggères, au final, que cette phrase est une construction apologétique paulinienne, voire qu’elle a été placée dans la bouche de Paul qui ne l’aurait pas réellement dite.

          À titre personnel, je ne peux pas aller dans cette direction, sensiblement pour les mêmes raisons qui me poussent à rejeter la pseudepigraphie des épitres pastorales. À mon sens, une telle construction apologétique a posteriori constituerait une certaine « intentional deception ».

          Par contre, une reconstruction a posteriori du travail de sa conscience présentée sous la forme d’une référence à une tragédie grecque bien connue me parait avoir du sens.

          En somme, je ne peux adhérer à ce que j’appellerais une « apologétique commerciale » (!) Je crois que Paul fonde son apologétique sur des éléments factuels, vrais, tout simplement parce qu’il souhaite affirmer une vérité transcendante. Vu sous cet angle, toute indication historique sur l’origine de la rencontre de Paul avec une tradition est nécessairement fondée sur des faits. Par ex. Paul a réellement vu la statue du dieu inconnu en Actes 17, etc.

  2. Bonjour Vincent,

    Merci d’avoir pris le temps de répondre.
    J’ai repensé à ton article ces jours si ; j’ai réalisé qu’un élément n’a pas été pris en compte. Or cet élément remet en question l’entièreté de ta proposition. Je vais évoqué cet élément après quelques précisions.

    1) C’est une chose de montrer que la paternité de telle ou telle expression n’est pas paulinienne (ce qui est vérifié dans les exemples que tu cites exemples que tu cites 1 Co 15:33 etc…). C’en est une autre de démontrer que cette expression est citée par Paul dans un but d’allusion au contexte original de la phrase, comme pour un renvoi qui devrait éclairer ses dires…
    Le problème, donc, n’est pas celui de la citation, mais de « deviner » pourquoi Paul cite tel proverbe. S’en suit des hypothèses qui ne peuvent rester qu’à l’état d’hypothèse, à moins d’un commentaire inspiré sur la citation qui confirme la théorie. Ce que je veux dire c’est que dans les cas de Actes 17 et Tite 1, Paul explicite sa pensée, le contexte direct permet de saisir que la citation a un but argumentatif plus développé et de comprendre que Paul fait effectivement appel à un contexte plus précis de la citation en question.
    Mais pour le passage dans l’épître aux corinthiens par exemple, en quoi faire référence à Thaïs (personnage d’une pièce de Ménandre, dans la bouche de laquelle on retrouverait cette maxime), éclaire les dires de Paul dans 1 Co 15? En rien, me semble-t-il, au contraire même, cela rajouterait de la confusion, quand on sait qui était Thaïs dans la réalité… Non Paul cite ce proverbe, strictement pour ce qu’il dit, et non pour ce à quoi il renvoie.

    Il faut donc faire la différence entre quelqu’un qui cite « l’habit ne fait pas le moine » et s’en tient à cela, au sens évident et directement communiqué par le dicton, simplement pour dire qu’il ne faut pas se fier aux apparences ; et une autre personne qui citera ce même proverbe et l’entourera d’éléments qui expliciteront son dessein argumentatif plus élaboré derrière la citation. Dans le premier cas, la personne peut totalement faire fi du contexte d’origine de la citation, voire même ignorer qui en est l’auteur. Dans le deuxième cas, il paraîtra évident que le contexte précis de la citation est maîtrisé puisque des éléments supplémentaires commentent et mettent la citation en perspective.

    C’est une règle qui doit être observée afin de pratiquer une exégèse contenue qui ne déborde pas pour faire de ce qui est de l’ordre hypothétique, une clef interprétative, ou du moins un éclairage considéré comme certain. Encore une fois, rien dans Actes 26:14 ne permet de confirmer que c’est bien l’intention explicite de Paul de renvoyer son auditoire à Dionysos (ce qui, dit comme cela, est vraiment étrange. D’ailleurs, tu t’empresses à raison, dans l’article, de nuancer en disant que Paul veut établir un lien… mais tout en faisant la différence entre Jésus et Dionysos… ça fait beaucoup de déduction de la pensée implicite de Paul avec pour point de départ la seule phrase des aiguillons).

    En terme de tradition interprétative, j’avoue être plus facilement enclin à regarder en arrière qu’à regarder aux « nouveautés » de l’exégèse moderne… Il m’est difficile de penser qu’il a fallut attendre l’époque contemporaine pour trouver des commentateurs qui voient un parallèle avec Dionysos qu’aucun, auparavant n’a considéré comme tel jusque très récemment (à ma connaissance en tout cas). Tous les commentaires que j’ai consultés (Gill, Poole, Calvin, Barnes, Meyer, Bengel, Lenski, Lightfoot, Cambridge GTSC, Lange, MacArthur, Broadman Bible Commentary, Longenecker, The expositors greek NT, etc…) se classent selon 3 catégories :
    a) ceux qui commentent le texte sans évoqué la référence à un dicton (sont peu nombreux)
    b) ceux qui évoquent la référence à un dicton, en citant 1 ou plusieurs auteurs classiques, et qui affirment que le dicton était commun même dans la culture hébraïque
    c) ceux qui évoquent la référence à un dicton, en citant 1 ou plusieurs auteurs classiques, mais qui signal que ce proverbe ne se trouve dans aucune source hébraïque écrite de l’époque (et s’en tiennent à cela, notamment Lenski)
    Mais aucun (de ma mémoire) ne parle d’une intention de Paul de faire un lien avec Dionysos, quel qu’il soit, pour aider son auditoire à le comprendre. Pas un seul.
    Donc si tu as des commentateurs qui font ce lien, je serais intéressés de les lire. Je crois néanmoins que la tradition interprétative présente des commentateurs qui — d’avis favorable ou non à l’existence de ce proverbe dans la culture hébraïque, et familiers des auteurs grecs et latins — ne font pas pour autant de lien avec Dionysos.

    Concernant Beale, il est à remarquer que dans son CNTUOT (écrit avec Carson) qui s’intéresse étroitement à l’intertextualité, il accorde une note pour le passage d’Actes 17 (précisant que même si cela n’entre pas dans le cadre de l’étude NT/AT, cela est « noteworthy for its quoting from non-biblical sources »). Mais il ne dit rien, ni sur Actes 26:14, ni sur Tite 1:12, ni sur 1 Co 15:33. Donc, ne tirons aucune conclusion de ce que pense Beale, ni dans un sens ni dans l’autre… Peut-être as-tu accès à un autre ouvrage de Beale dans lequel il adresse spécifiquement le texte? Il me semble qu’il en a produit un, sur le même thème, mais sans Carson.

    2) Ok 🙂 je précise simplement que je n’ai rien contre un apport et même une attention diligente au contexte culturel extra biblique… seulement, il n’est pas aisé de toujours mesure garder; la négligence involontaire du sola scriptura étant systématiquement dommageable à l’exégèse (négligence à laquelle nous pouvons tous être sujet, pour différentes raisons), là où une faible attention portée au contexte extra biblique n’a que très faiblement d’impact sur l’interprétation (je ne dis pas qu’elle soit sans risque).

    3) Pour ce qui est de la répétition du récit (3 fois en tout), il faut noter plusieurs choses :
    – La première fois, ce n’est pas une version strictement Paulinienne, dans le sens où cela n’est pas intégré au milieu d’un discours de Paul, comme c’est le cas en 22 et 26.
    – L’insistance sur la lumière est déjà présente dès le premier récit « Paulinien » (en Actes 22). En effet, il insiste sur le fait qu’il a vu resplendir une lumière « ικανον » (ample). Cette accentuation n’est pas présente au chapitre 9, dans la version plus « Lucinienne », où Luc évoque simplement une lumière venue du ciel, sans la qualifier davantage. De plus, dans la première version racontée à la première personne du sg. (donc par Paul en Actes 22), Paul précise que la lumière était bien vue par ses compagnons; détail qui ne figure pas dans le récit de Luc (chap. 9). Enfin, dès le chapitre 22, Paul affirme que cette lumière était si éclatante qu’il ne voyait plus rien… son aveuglement était du à l’éclat de la lumière descendue du ciel (22:11). Luc, au chapitre 9, nous parle de la cécité de Paul sans dresser explicitement un lien avec la lumière (sans pour autant nier ce lien).
    – Ainsi, au chapitre 26, Paul n’est que fidèle à la manière sa manière d’insister sur la lumière, il ne fait que développer cet aspect déjà présent en évoquant le soleil, etc…
    Il est donc, semble-t-il, en désaccord avec l’ensemble des éléments que de prêter au discours du chapitre 26 une inédite insistance sur la lumière, ou du moins de conclure à une nette amplification.

    4) Oui, tu as raison sur le fait que, selon le public, les réactions sont différentes. Mais je propose que cela tient moins du fait que Paul nuance presque anecdotiquement sa présentation, que du fait que :
    a) pour les juifs qui le veulent mort en Actes 22 sont scandalisés par le fait que Paul insinue que Dieu l’envoie vers les païens, se détournant des juifs et annonçant leur rejet du témoignage de Paul (cf 22:17-23)
    b) pour Agrippa, l’enjeu est tout autre que pour les juifs qui veulent conserver leur judaïsme. L’enjeu est plutôt de trouver un motif pour l’envoie de Paul vers l’Empereur… (cf 25 : 13-27 surtout v24-27). Donc, Agrippa, qui n’est pas un grand judaïsant, n’est a priori pas passionné par les questions de la loi ou de l’évangile… bien qu’il sera interpellé, non pas par une allusion presque imperceptible de Paul à sa culture grecque, mais par la conviction avec laquelle le témoignage est rendu.
    Pour comprendre ce que Dieu veut nous dire, je ne pense pas que nous devions, pour ce texte précis du chap. 26 des Actes, faire appel à des éléments extra bibliques… Paul résistait à Jésus, Jésus fait comprendre à Paul qu’il se fait lui-même du mal en résistant contre ce qui est inévitable et plus fort que lui (les aiguillons de la volonté divine). C’est ainsi que Paul conclue sa parole par « Ainsi, ô roi Agrippa, je n’ai pas été désobéissant à la vision céleste ».

    5) Je confesse ne pas bien saisir ce que tu veux dire sur ce point.
    Simplement, j’aimerais rappeler que depuis les prophètes, et même depuis le jardin d’Eden quasiment, on retrouve ces trois éléments de la prédication que tu évoques… De même chez des Whitefield, des Edwards, des Bunyan, ou bien chez les réformateurs, et bien d’autres à travers l’histoire de l’Eglise… Pierre aussi, avec plus ou moins d’emphase sur tel ou tel point, reprend ces trois éléments… donc je ne comprends pas bien l’essentiel de ce que tu présentes ici.

    6) Oui, je comprends mieux où tu veux en venir. Mais tu argumentes tout de même sur une base qui me semble improuvée jusque lors. Tu y apportes indéniablement des éléments que tu mets en cohérence avec efficacité. C’est un fait. Mais pour autant, cette cohérence ne peut pas constituer une preuve, ni que Paul pense à Apollon en parlant du soleil (car nous avons vu que l’insistance sur la lumière n’est pas nouvelle, cf point 3 je crois), ni que Paul renvoie au théâtre. Dans un tel cas, ce que j’essaie de dire depuis le départ de cet échange (vraiment intéressant, et je t’en remercie), c’est, qu’au plus, nous pouvons dire : « Si Paul renvoie à telle pièce, alors on peut y voir une cohérence. Mais Paul ne l’affirmant pas, ni Luc ne laissant aucune information qui étaye indiscutablement cela, nous devons nous arrêter à l’exégèse la plus contenue et simple (sans être simpliste). »

    7) En effet, parler plusieurs langues n’a , a priori, rien de remarquable, à moins de n’être qu’un juif (donc peuple sous l’occupation, malgré la citoyenneté romaine de Paul), faiseur de tentes (pas le métier nécessitant le plus d’érudition). De plus, parler de vision, d’apparition, de résurrection des morts, de pardon des péchés, d’un héritage « avec les saints », etc… est-il étonnant que Paul soit pris pour un fou?

    Pour terminer, j’avais évoqué en introduction un élément non considéré qui, je pense, peut seul, remettre en question l’ensemble de la thèse défendue : C’est Jésus qui est sensé cité la pièce grecque et non Paul… Car Paul ne fait que rapporter les propos de celui qui lui ait apparu dans la vision. Il en découle plusieurs choses; soit :

    a) Paul place dans la bouche du Seigneur des mots qui ne sont pas ceux du Seigneur… ce qui semble dépareiller d’avec son habituelle prudence (cf 1 Co 7 >> ce n’est pas le Seigneur qui dit, mais c’est moi, etc…). On ne saurait pas bien expliquer une telle démarche, ni la justifier dans le contexte de l’analogie de la foi.

    b) Luc place ces paroles dans la bouche de Paul mais ni Paul ni Jésus ne les a prononcées… dans quel cas on note un écart dans l’habituelle précision de Luc « l’historien ».

    c) Jésus a bien prononcée ces paroles, alors il faut en conclure que soit
    1) Jésus fait appel à la culture de Paul et à sa connaissance de la pièce de théâtre
    2) Jésus ne fait pas référence au théâtre mais décrit, comme à son habitude sur terre, de manière « parabolique » une situation qui renseigne sur Dieu et sur les hommes, ici donc, sur Paul.

    En bref, c’est bien Jésus qui parle et qui énonce à Paul ce dicton… Il y a probablement des choses à reconsidérer à lumière de ce fait, car notre échange s’est déroulé sans trop évoquer cela, comme si ces paroles étaient à la seule initiative de Paul.

    ***

    Merci de me faire remarquer ces traits et ces expressions qui ont, je le confesse, manquer de… sobriété pour le coup? ( 😉 ).
    Non, sérieusement, j’apprécie ces remarques. Il est nécessaire que j’en prenne compte. Du coup, cette fois-ci j’ai relu mon commentaire entièrement. J’espère avoir améliorer la tonalité au profit du contenu.
    Je pense vraiment que l’article est fait avec sérieux (en témoignera une connaissance en commun sur Aix, à qui j’ai signifier mon appréciation de ta cohérence et de l’exposition plutôt efficace de ta position… en précisant évidemment mon désaccord).

    C’est fraternellement que je m’associe à ta prière finale. Que cet échange puisse être profitable à quiconque le lira. Pour la gloire d’un seul.

    1. Merci pour ton intérêt approfondi sur ce sujet et les très bonnes questions que tu poses. Cet article n’est que la version abrégée d’un travail de recherche universitaire, où les divers points que tu soulèves ont été abordés et justifiés en bonne et due forme. Il est prévu que je fournisse des réponses plus détaillée dans des articles à venir sur ce site, cependant je tenterai de répondre succinctement ici.

      De nouveau, je vais essayer de résumer tes interrogations / objections (n’hésite pas à me corriger si je les comprends mal).

      1) Comment déterminer qu’une expression est une citation, plutôt qu’un proverbe par exemple ? Pourquoi ne pas se fier à la tradition interprétative, qui ne relève au mieux qu’un proverbe ?

      G. Beale, dans son ouvrage « Handbook on the New Testament Use of the Old Testament » (à paraître bientôt en français), établit une méthodologie pour reconnaître d’une part les différents types de références à l’AT dans le NT, et d’autre part les divers usages qui sont faits de ces références. Il s’intéresse donc exclusivement à la littérature biblique, comme tu l’as noté.

      Cependant, la logique et les critères qu’il applique pour reconnaître et classifier une référence (et que j’exposerai dans un article à venir) sont transposables à n’importe quelle oeuvre, c’est de là que m’est venue l’idée de suivre son modèle pour examiner les possibles références à des œuvres extra-bibliques dans la Bible. Par exemple, le degré de ressemblance entre l’expression employée et celle à laquelle elle fait référence, l’accès et la familiarité que l’auteur et son audience pouvaient avoir à cette référence, etc.

      Le dernier, et le moindre, de ses critères, c’est la tradition interprétative, pour la raison que j’ai déjà évoquée : les commentateurs ont tendance à suivre l’avis de leurs prédécesseurs, perpétuant le bon comme le mauvais. De plus, j’ajouterais que tous n’avaient pas nécessairement fait une étude aussi détaillée de la manière dont le NT emploie l’AT (d’où de nombreuses interprétations allégoriques chez les Pères), et donc, de l’emploi biblique des références en général, y compris celles dont l’origine se trouve en dehors de la Bible.
      D’ailleurs, pour ce qui est des différents usages de ces références, certains de ceux que Beale relève sont propres à la Bible, d’autres non, cependant il en discerne une dizaine tandis que nous ne sommes généralement habitués à en distinguer que deux ou trois (prophétique, typologique et proverbial). Là encore, je crois que notre compréhension du texte est limitée par notre cadre interprétatif, et c’est justement ce qui tend à handicaper notre défense de la cohérence des Écritures contre des libéraux comme Marguerat par exemple (voir son commentaire sur les Actes), qui ne se prive pas de remarquer ces références et d’en déduire qu’elle n’a finalement que peu d’originalité, et que sa paternité est plus humaine que divine. Il est possible, et même profitable, de maintenir l’existence de ces références et l’inspiration de la Bible en déployant une approche plus nuancée et plus approfondie.

      Concernant 1 Co 15, j’y reviendrai dans un article futur, mais il est difficile de trancher sur l’usage précis qui est fait de cette référence car nous ne possédons que des fragments de sa source (Thaïs de Ménandre, comme tu l’as bien noté, cependant d’après Socrate le Scolastique, ce dernier aurait emprunté l’expression à Euripide justement). C’est au moins un usage proverbial (même si, comme l’explique Beale, connaître l’origine d’un proverbe renforce l’impact qu’il peut avoir dans un discours), auxquels s’ajoutent quelques éléments textuels qui pourraient indiquer qu’il s’agit d’une citation.

      2) Le contexte extra-biblique dans l’interprétation n’apporte que peu d’éléments, y accorder une grande importance peut nuire à la prise en compte des éléments intra-bibliques, et donc à la juste compréhension du texte.

      C’est effectivement un danger, et la recherche d’éléments extra-bibliques doit toujours passer après celle des éléments internes au corpus de la Bible. De même, l’interprétation d’Ac 26 dans cette perspective culturelle ne change pas fondamentalement la compréhension de l’Évangile, ni même du texte, qui s’inscrit de toutes façons dans un contexte plus large, comme tu l’as bien montré. Je ne crois en fait pas que les deux perspectives se contredisent, mais plutôt qu’elles se combinent pour avoir un effet d’autant plus fort sur ceux à qui le texte est destiné.

      Simplement, d’une part, les travaux de recherche sur les éléments internes sont largement disponibles et riches, ce qui n’est pas le cas des études sur les éléments externes, il y a donc un champ quasiment vierge à défricher. D’autre part, ce champ est généralement investi par des théologiens libéraux qui mettent à mal les Écritures par leurs interprétations limitées, et en réaction nos milieux ecclésiaux ont eu tendance à développer une méfiance pour tout ce qui est culturel. Nous croyons qu’il y a là un déséquilibre également dangereux pour les chrétiens dans leur rapport à la Bible et au monde, et nous souhaitons y remédier en explorant et en proposant une approche biblique et affinée de la culture.

      3) Le lexique de la lumière n’est pas très significatif et se retrouve ailleurs (Ac 9 et 22 notamment).

      Merci pour cet apport, je vais regarder ça.


      Les points 4 et 5 trouveront, je crois, leur réponse dans mes autres points ou dans des articles à venir. L’idée globale est que Luc, et Paul avant lui, et même Jésus avant eux, ont tous réfléchi à la manière de présenter leur message selon le contexte culturel de leurs auditeurs ou lecteurs. Paul notamment était extrêmement instruit, venant de Tarse, qui abritait l’une des trois plus grandes universités grecques de l’époque. La finesse avec laquelle il utilise le motif de l’idolâtrie grecque à Athènes démontre sa maîtrise des références et problématiques culturelles de son époque, et je pense qu’Ac 26 (ainsi que d’autres passages) en sont de bons exemples.

      6) Nous ne pouvons pas être certains que Paul cite Euripide parce qu’il ne l’affirme pas clairement.

      Alors il faut aussi disqualifier la majorité des références à l’AT qui sont faites dans le NT, parce qu’elles ne sont pas introduites par la phrase « Comme l’a dit le prophète », ou « il est écrit ». Beale montre bien, tant dans son Commentaire que dans son Handbook, que les références sont généralement vagues, et que seuls ceux qui baignent dans la culture vétérotestamentaire peuvent les identifier clairement sans avoir besoin qu’on leur rappelle les références exactes.

      Dans l’ensemble, un des points sur lequel je m’oppose le plus à ta position, c’est la considération de l’approche biblique des références, qui est éminemment culturelle. Je ne te connais pas assez pour en être sûr, mais je suggérerais que tu confonds peut-être notre culture moderne, obsédée par l’exactitude des démonstrations, et la leur. Ce n’est pas à dire qu’ils citaient mal et hors-contexte, bien au contraire, mais les indicateurs de ces renvois ne correspondent pas à nos attentes contemporaines.

      Et pourtant, même aujourd’hui, je peux dire à quelqu’un qui n’est pas chrétien « Jésus à dit : I will be back », la personne risque fort de repérer la citation, je n’ai pas besoin de dire « Jésus à dit « Je reviens bientôt », et il reviendra, c’est aussi certain que quand le robot dans Terminator dit « I will be back ». Pas besoin de signaler les choses évidentes (en tous cas évidentes dans une culture donnée, à une époque donnée, et c’est là un des points clefs).

      7) Il y a d’autres éléments dans le texte qui peuvent expliquer pourquoi Paul est qualifié d’érudit et de fou.

      Effectivement. De même qu’il y a encore d’autres éléments dans le mythe culturel de Dionysos qui pourraient être des parallèles, comme par exemple la « folie extatique » dont les femmes disciples de Dionysos (les « ménades », soit littéralement, les « folles ») étaient pris lorsque piqués par le fameux aiguillon. Au final, on en revient à la question de la priorité du contexte intra ou extra biblique dans l’interprétation, et de mon point de vue les deux ne s’opposent pas mais se complètent.

      8) C’est Jésus qui est censé citer Euripide et non Paul, qui ne fait que rapporter des propos.

      Je ne suis justement pas d’accord sur ce point. Une telle position ressemble à celle des copistes attestés par Théophile d’Alexandrie au 2e/3e siècle ap. J-C : elle rejette toute créativité de la part de Luc ou de Paul dans le témoignage. Or encore une fois, dans le Commentaire dirigé par Beale et Carson, lis l’introduction aux Actes et tu verras que les discours ont été indiscutablement retravaillés par Luc, pour mieux présenter l’Évangile. Tout comme il a fait des choix éditoriaux sur les épisodes qu’il voulait relater et même sur les mots qu’il employait, Luc a fait des choix stylistiques, narratifs, et créatifs, sans être le moins du monde infidèle à la vérité.

      D’ailleurs, je crois que les Actes décrivent des événements historiques, mais que ce n’est pas un livre d’histoire (et tant mieux, quand on voit à quelles fantaisies s’adonnaient les historiens de l’époque). Il s’agit plutôt, à mon avis, d’un manuel de doctrine en vue de présenter la foi chrétienne, comme il était courant d’en trouver à l’époque pour d’autres écoles, et qu’en cela le contexte historique est fiable (mais les discours sont édités, sans l’ombre d’un doute).

      Je maintiens ici que Paul aussi fait preuve de créativité dans son témoignage en ajoutant dans la bouche de Jésus des paroles que ce dernier n’a jamais prononcées, mais qui sont au service de son témoignage, en le rendant poignant pour quelqu’un qui est plus au fait des pièces de théâtre célèbres que de l’Évangile.

      ***

      Merci encore pour tes questions et remarques, j’aurai certainement plaisir à te rencontrer à l’occasion. Et merci pour ton attention à la forme, j’y suis sensible.

    2. Après une étude plus approfondie, pour ce qui est du lexique de la lumière, je crois finalement que ça n’est pas lié à l’apologétique culturelle.

      Le lexique de la lumière apparaît effectivement en Ac 9 et 22, même s’il décrit uniquement l’aspect physique de la lumière surnaturelle qui a aveuglé Paul et ses compagnons. En Ac 26 cependant ce lexique prend bien une importance nouvelle, car c’est l’Evangile même qui est présenté en termes de lumière. Cela renvoie en fait à un passage d’Esaïe cité en Luc et plus tôt en Actes, qui dit que le ministère du Messie est d’être une lumière pour les nations. Ce faisant, tout comme Jésus s’était attribué ce passage pour décrire son ministère, Paul se l’attribue, prolongeant la notion que les apôtres et l’Eglise toute entière succède à Jésus (ce qui est particulièrement net dans les premiers chapitres d’Actes).

      Le lien avec Apollon se situe donc probablement uniquement dans la comparaison à la lumière du soleil, à moins que ce développement du thème de la lumière, tout en étant pleinement biblique, n’interviennent précisément ici justement pour jouer sur les deux tableaux.

  3. Pour commencer, le coût du papier semble prendre, dans les prémices de ta présentation, un poids disproportionné. En effet, on ne sait pas grand-chose de la condition économique de Luc… et le fait qu’il est été médecin peut nous faire penser qu’il n’était pas d’une condition modeste (bien qu’étant collaborateur de Paul). De plus, dans la culture de l’époque, on sait que la répétition est bien plus normale à l’écrit que dans notre culture (cf les écrits Johanniques, et la multitude de passages parallèles dans les Ecritures). On ne peut donc pas s’étonner qu’un épisode soit répété plusieurs fois. Cela indique peut simplement indiquer l’importance de l’événement en question. En outre, si la supposition qui consiste à dire que Luc écrit l’évangile et les actes pour plaider et démontrer l’innocence de Paul dans un jugement imminent, on peut comprendre la répétition de choses qui concernent l’authenticité de son message et la sincérité de ses actes. Actes 28 serait simplement « une fin en suspension » car correspondant à un retour à la dernière situation de Paul avant son arrestation. Mais même ici, on ne peut pas être trop affirmatif. La sobriété vaut toujours mieux que la présomption.

    Je suis curieux de savoir quels commentaires tu as lu exactement. En outre, si la grande majorité des sites propose une telle interprétation, c’est peut-être qu’elle se repose à juste titre sur une tradition d’interprétation solide qui conforte l’idée d’une expression commune aussi dans le monde hébraïque. Je peux te fournir une liste exhaustive de commentaires (bien que, pour être juste envers toi, je ne doute pas en fait que tu as déjà consulté des commentaires sérieux, je suis même sûr que tu l’as fait).

    Deux choses ici. Premièrement, si, sous prétexte qu’on ne trouve pas de trace explicite dans la langue hébraïque d’une telle expression dans une formulation plus ou moins exacte de celle des Actes, on conclue que cela n’est donc pas commun à l’hébraïsme… on impose ici des critères et standards littéraires anachroniques. Car Matthieu serait aussi disqualifié d’avoir dit que l’Ecriture annonçait que Jésus serait appelé Nazaréen… Deuxièmement, Cela n’est pas inhabituelle pour Paul d’insister sur son zèle religieux, il le fait en Philippiens 3, il le fait en 1 Timothée 1 :12-16, mais aussi en Actes 22 devant les juifs, etc. Le fait d’en appeler à des choses familières à son auditoire n’est pas nouveau (cf le conflit entre saducéens et pharisiens où Paul se positionne du côté des pharisiens, ou bien le discours à Athènes où Paul souligne la religiosité des Athéniens et les diriges vers une compréhension du « Dieu inconnu », etc…)

    Tu affirmes de but en blanc, sans preuve préalable que Paul cite les Bacchantes… Pourquoi pas l’Agamemnon d’Eschyle ? En effet, cela irait plus dans le sens d’une grande connaissance de Paul. Car si, comme tu le présentes, la pièce Les Bacchantes a popularisé l’expression en question, alors il n’y a pas de grand savoir dans le fait de connaitre une expression populaire… Une contradiction ici, au moins en apparence.
    Il faut préciser aussi que dans la mythologie, Dionysos ne règne pas seul mais avec Apollon… donc il y a une nouvelle inconsistance dans le parallèle, sans compter le fait qu’Apollon a une figure plus « morale » si l’on puit dire que Dionysos… bref…
    Non, l’insistance sur le zèle de Paul n’a rien à voir, en premier lieu en tout cas, avec une tactique apologétique qui consisterait à faire un lien avec la mythologie grecque. Paul veut démontrer sa sincérité et répondre aux accusations de semer le trouble. Paul cherche à persuader son auditoire que 1) il était vraiment juif au point de persécuter le message de l’évangile 2) sa persécution était si intense que 3) on ne peut pas soupçonner que sa conversion, qui l’expose au ridicule, ne soit pas sincère. De plus Paul n’en appelle pas au zèle religieux d’Agrippa mais à sa connaissance des coutumes et croyances juives… Quel intérêt donc de faire appel à une culture juive pour faire des parallèles très étranges avec une culture grecque qui n’est point en question dans toute l’affaire. J’en veux pour preuve ce qui est dit du contenu de l’enseignement de Paul à Felix (Actes 24) un grec. On nous dit au v25 qu’il parlait de justice, de maîtrise de soi et de jugement.
    Désolé mais le rapport à Inception, la volonté éthérée de trouver un rapport avec Bacchus, tout cela éloigne d’une exégèse précise et solide, créant des clefs exégétiques qui ouvrent plusieurs protes, sauf celle qui nous fait vraiment comprendre l’enjeu du texte et du contexte d’accusation par des Juifs et non des grecs… Difficile de croire que Paul qui n’a pas cherché de rapport avec Athèna, trouve soudainement adéquate et intelligible de faire des liens, plus ou moins explicites, avec Bacchus…Tout cela manque cruellement de prudence, de simplicité (pas de simplisme) et de sobriété exégétique, à mon humble avis.

    Non, la réaction de Festus sur le « grand savoir » de Paul n’a pas nécessairement de lien avec la littérature. Le grand savoir de Paul semble plutôt démontré par 1) son aisance en grec et en hébreux (puisqu’il parle sans difficulté en grec, et évoque des paroles entendues dans la vision en hébreux) 2) son arrière-plan de pharisien rend évident sa formation rigoureuse et fournie, comme le montre son articulation résumée et maîtrisée de l’espérance juive et des promesses. Enfin, lorsque Festus par de la folie de Paul, cela est directement en lien avec le message de la résurrection et plus globalement de l’évangile qui a causé les moqueries des Athéniens (Actes 17 :32) et la perplexité de Felix (24 :25). Paul est même en train de prêcher devant Agrippa ; il si convaincu, si sérieux et enthousiasmé par l’évangile que sa plaidoirie ressemble plus à une prédication qu’à une demande de grâce…d’où l’ironie d’Agrippa qui fait remarquer à Paul « Tu vas bientôt me persuader de devenir chrétien » sous-entendu « tu es plutôt convaincu, et même presque convaincant au point de me faire partager ta folie… »

    La conclusion de l’article confirme mon sentiment de départ que j’ai pu évoquer par endroit. Le but semble moins l’exégèse réformée que l’exégèse culturelle… Ce n’est pas à dire que Paul ne fait jamais ce qu’il est supposé qu’il fait dans l’article. A Athènes nous avons une preuve de cela. La certitude découle surtout de cette parole de Paul : « comme l’ont dit aussi quelques-uns de vos poètes ». Là, il n’y a pas de doute, là, il n’y a pas d’imprudence d’affirmer non seulement la familiarité de Paul avec la culture ambiante mais aussi sa capacité à dresser des passerelles, à jeter des ponts… Mais attention, il n’a jamais s’agit de tirer des rapprochements obscurs entre la mythologie grecque et le Seigneur Jésus.

    Pour ce qui est de tes notes, on trouve tout plein de parallèles dans les actes avec d’autres auteurs grecs… peut-être parce qu’ils parlaient tous… grec, comme les auteurs du N.T. Tu peux jeter un œil au Greek-English Lexicon de Lidell et Scott, à l’entrée λακτίζω. Par ailleurs, le culte n’était pas limité à Athèna et Apollon mais à une multitude (cf Pax Romana et panthéon).
    Enfin, si l’expression était si populaire, il n’est pas étonnant qu’elle soit citée, sans nécessairement faire référence volontaire à Eschyle. Sinon, il faut dire que si dans plus belle la vie, un personnage dit « rien de nouveau sous le soleil », il fait une directe citation volontaire et argumentaire de l’Ecclésiaste…

    Désolé pour la longueur de la réponse ; mais l’article est fait avec sérieux, bien que je conteste les conclusions et objectifs. Il demandait donc une réponse fournie.

    1. Merci pour ton commentaire, Calaghan. Je vais essayer d’y répondre succintement.

      1. Ta principale charge est l’origine de la citation. Tes arguments :

      On ne peut pas se contenter d’une absence de trace pour décider que l’expression serait incompréhensible,

      Certes.

      Les notions d’aiguillon et de regimber existaient dans la culture juive,
      La popularité de l’expression appuie plus l’idée qu’il s’agit d’un usage proverbial que d’une citation,
      L’expression apparaît également dans d’autres pièces (Agammemnon d’Eschyle par exemple).

      Pro 26.3, Os 5.12 et 13.14 (LXX) utilisent le mot « aiguillon » pour évoquer une idée de punition corrective, et dans le dernier passage, en lien avec le salut. Cela pourrait donc correspondre. Cependant, Paul cite l’expression avec le mot « aiguillons », au pluriel. Cela peut sembler anodin, pourtant le mot est toujours au singulier dans la LXX. Or, il se trouve justement que dans les pièces d’Euripide et d’Eschyle, le pluriel était nécessaire pour respecter le nombre de pieds (lié au pentamètre iambique). Voici un premier élément en faveur de la citation plutôt que du proverbe.

      Ensuite, selon les principes d’identification des citations de l’AT dans le NT posés par Gregory Beale, que j’applique ici aux références extra-bibliques dans la Bible (article à venir le 17 octobre sur le sujet), une référence doit éclairer le contexte dans lequel elle est faite, or le contexte d’Agammemnon n’éclaire en rien la situation présente alors que celui des Bacchantes offre un parallèle saisissant. De même, Paul cite une autre oeuvre d’Euripide en 1 Co 15:33 ( voir l’Histoire ecclésiastique, III.16, par Socrate le Scolastique), tout comme il cite le poème d’Epiménide en Ac 17 et en Tite 1.12 – sans signaler qu’il s’agit d’une citation, comme tu le remarqueras.

      Enfin, les deux autres arguments mentionnés en note de bas de page de mon article tiennent toujours : d’abord, l’expression est clairement associée à Euripide plutôt qu’à Eschyle, ensuite des termes rares et des parallèles narratifs sont présents dans la pièce des Bacchantes et dans le livre des Actes. Tu as remarqué qu’il y a d’autres parallèles possibles avec d’autres oeuvres grecques : certes, mais aucun n’est aussi précis et « à propos », donc ces autres parallèles peuvent être des allusions thématiques ou stylistiques, mais il s’agit bien là d’une citation.

      La tradition d’interprétation conforte la thèse qu’il s’agit d’une expression connue dans le monde hébraïque,

      Je souhaiterais en savoir plus sur les auteurs auxquels tu fais référence. Ceci dit, je rappellerai en attendant que Gregory Beale, spécialiste des questions de citation de l’AT dans le NT, place au dernier rang ce critère de l’histoire de l’interprétation, simplement parce que les commentateurs plus tardifs ont tendance à suivre les commentateurs précédents. C’est un biais interprétatif dont il faut se méfier.

      Qui plus est, dans mes recherches, j’ai constaté qu’à partir du 2e-3e siècle, même un Père de l’Eglise comme Théophile d’Alexandrie attestait de cette clause en Ac 9, dans le récit d’origine, alors que les témoins textuels les plus anciens, les plus nombreux et les plus fiables ne la contiennent pas et que, de plus, lorsqu’elle apparaît, c’est tantôt une phrase avant, tantôt une phrase après… Comme si on ne savait pas trop où la placer (la position variable d’une clause est typique des ajouts ultérieurs), mais qu’on se sente obligé d’expliquer pourquoi elle était en Ac 26 et pas en Ac 9 – ce que donc on avait du mal à faire, et cela peut s’expliquer par la distance temporelle et culturelle d’avec le contexte d’origine.

      2. Ensuite, tu affirmes que cette interprétation fait jouer le contexte extra-biblique plus que le contexte biblique, et qu’elle remet par là même en cause le principe de l’analogie de la foi, conséquence du Sola Scriptura cher à la Réforme.

      C’est là une question importante. Je ne peux pas répondre ici, il faudra attendre un article plus fourni. Ceci dit, n’hésite pas à poser la question à Yannick Imbert en attendant, puisqu’il est co-auteur de ce site, il pourra t’expliquer en détail notre vision de l’exégèse Réformée et pourquoi elle laisse toute sa place à la culture sans que cela remette en question le Sola Scriptura.

      3. Tu soulignes que la répétition du récit de conversion de Paul n’a rien d’extraordinaire puisque c’est typique des récits importants de la Bible d’être répétés, et que Luc avait peut-être les moyens financiers de se le permettre. D’autant que, selon la période où Luc écrit, son but pourrait avoir été de démontrer l’innocence de Paul alors que son jugement était imminent (d’où la fin « en suspension »).

      Mon argument n’était pas que la répétition prouvait qu’il y avait forcément quelque chose d’important dans cette instance du récit – et je reconnais que je ma formulation pouvait le laisser penser. Mon argument était de constater que ces trois versions étaient différentes, et qu’au moment central du récit, une phrase faisait son apparition dans la 3e version (ainsi que d’autres aspect inhabituels, comme le lexique de la lumière, sur lequel tu n’as pas fait de commentaire jusqu’ici).

      Le récit est probablement répété parce qu’il est important, et Luc avait sans aucun doute les moyens de le faire puisqu’il l’a fait. Enfin, il est clair que l’évangéliste insiste certainement sur l’innocence de Paul (où l’on peut voir un parallèle avec l’innocence du Christ, mais aussi l’innocence de Socrate, le lien entre les deux apparaît en Ac 17, voir mon article correspondant sur ce site, et il existe peut-être une allusion à l’Apologie de Socrate en Phl 1.21).

      4. Paul fait référence à son ancien zèle religieux ailleurs, et c’est pour lui une manière d’attester de l’authenticité de sa conversion.

      Tous les exemples que tu cites (Ph 3, 1 Tm 1.12-16, Ac 22) sont destinés à des juifs ou à des chrétiens, la manière dont ils recevront cette information va donc largement différer de l’effet que cela pourrait avoir sur un roi grec comme Agrippa. Paul s’adresse à ses auditeurs et si l’on comprend ce qu’il leur dit à eux, nous pouvons alors comprendre ce que Dieu nous dit à nous, mais ce n’est pas toujours la même chose.

      5. Lorsqu’il s’adresse à Félix (Ac 24), Paul ne déploie pas la même stratégie oratoire.

      Oui et non, en réalité. Certes, il ne fait pas de référence au théâtre en Ac 24, mais depuis Ac 1O, Paul expose toujours aux grecs un argumentaire qui repose sur ces trois éléments : un juge divin, une résurrection et une rétribution post-mortem (voir Ac 10.42, 24.14-15 et, comme tu l’as relevé, 24.25). La question de fond, ici, c’est la justice de Dieu, et ce schéma d’argumentation est relativement classique (voir le discours du platonicien Plutarque contre les thèse Epicurienne dans son dialogue « Des délais de la justice divine », où Apollon est au centre de l’argumentation).
      Le débat sur la « théodicée » a défait l’ancienne religion polythéiste de la Grèce, incapable d’y répondre, et a donné naissance au 4e s. av. J-C à deux sectes philosophiques, les Stoïques (panthéistes) et les Epicuriens (déistes). Ainsi chaque secte proposait sa réponse à la question de la persistence du mal sous le « règne » des dieux : soit c’est le règne du destin (non-négociable car le divin n’est pas relationnel); soit c’est le règne du hasard (le divin se désintéresse de notre condition).
      Or, comme je l’ai montré dans mon article sur Ac 17, il y a un schéma qui se répète dans la réaction de l’auditoire de Paul, et notamment sa division (épicuriens/stoïciens en Ac 17.30-32 et, comme un écho explicatif, les sadducéens et les pharisiens du sanhédrin en Ac 23.6-10).
      Enfin, peut-être Paul n’a-t-il pas choisi exactement la même stratégie devant Félix parce qu’il s’avait ce dernier peu réceptif à ce genre d’approche, comme le montre sa réaction en Ac 26.

      6. Cette interprétation mythologique est incohérente : le reste du panthéon est passé sous silence, Apollon régnait avec Dionysos, et d’ailleurs Apollon aurait probablement été un meilleur point de comparaison que Dionysos.

      Il ne s’agit pas d’une interprétation mythologique, mais culturelle. La différence, c’est que la base qu’utilise ici Paul est le récit théâtral et non la mythologie même. Certes les deux sont liés, mais il y a aussi des divergences. Par exemple, comme je l’ai noté dans l’article, l’association entre Apollon et le soleil. De même, les cultes d’Apollon et de Dionysos se sont progressivement arrangés en « symbiose » à Delphes à partir du 8e s. av. J-C (bien que Dionysos soit demeuré inférieur, un « remplaçant hivernal » d’Apollon), certes, mais la tradition théâtrale a continué de les voir comme des frères rivaux, souvent en conflit, parfois en accord. C’est donc la trame théâtrale, les figures et les ressorts narratifs que Paul reprend ici : il ne rapproche pas le culte de Jésus de celui de Dionysos (auquel cas, effectivement, Apollon eut peut-être été plus approprié) mais il illustre la situation entre « ceux qui luttent contre Dieu » et un Dieu qui triomphe finalement par une intrigue bien connue de son auditeur.

      7. Le grand savoir et la folie de Paul, mentionnés dans le passage, ne sont pas des références à cette interprétation mythologique, mais à l’éducation évidente de l’apôtre (et à ses capacités linguistiques).

      Si l’on limite le texte à son contexte biblique pour l’interpréter, alors effectivement c’est tout ce que l’on peut imaginer. Pourtant, parler deux langues n’avait rien d’extraordinaire à l’époque, et l’éducation, du moins pour des hommes comme Felix et Agrippa, rien de remarquable. C’est l’intérêt de s’appuyer sur le contexte culturel : cela ne change pas le sens du texte (on comprend que Felix pense que Paul est fou), mais cela le met en relief (Felix rejette la stratégie oratoire de Paul, tandis qu’Agrippa semble l’apprécier).

      ***

      Merci encore pour tes objections, qui m’ont permis de développer ces points que le format des articles que nous proposons sur ce site ne permet malheureusement pas. Je te signalerai cependant que malgré le fait que tu prétendes ton avis « humble », ce n’est pas ce qu’il en ressort. Je ne doute pas des efforts de recherche et de tes fondements théologiques, qui paraissent clairement dans ton commentaire, mais ton attitude me semble magistrale plutôt que pédagogique. Peut-être est-ce la faute de l’écrit – il manque le paraverbal, et on ne se connaît pas (il faudrait de la contextualisation… personnelle, ha ha).

      Quoi qu’il en soit, je t’encourage à continuer de poser les bonnes questions que tu poses, et à rester animé d’un zèle pour l’exégèse et l’enseignement des Ecritures, peut-être avec moins de passages comme « présomption », « obscur », « manque cruellement de prudence, de simplicité et de sobriété » (rien que ça ?), « ouvre plusieurs portes sauf celle qui nous fait vraiment comprendre l’enjeu du texte », « volonté éthérée de trouver un rapport avec Bacchus »… même si tu conclues en disant que l’article est fait « avec sérieux », ce n’est pas l’impression générale qui se dégage de ton commentaire. Et je te dis ça comme je le dis à moi-même, ayant pour ma part tendance à me laisser emporter, sans relire mes réactions avant de les envoyer, ce que je regrette parfois.

      Cette réponse, je l’espère, fait justice à la tienne, mais je ne te promet pas d’être aussi réactif par la suite, car le temps est court (pour toi aussi, j’imagine). Que Dieu nous guide et nous garde dans son amour, sa patience et sa vérité pour ces échanges, mon frère.

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