Quand la Bible cite des œuvres « païennes »

– par Vincent M.T.

Il n’est pas rare qu’un auteur biblique renvoie, plus ou moins explicitement, à un autre passage du corpus biblique. La manière dont ces auteurs procèdent, et le but qu’ils recherchaient, fait débat, notamment en ce qui concerne les renvois à l’Ancien Testament dans le Nouveau Testament.

Les auteurs ont-ils respecté le contexte original, ou bien s’en servent-ils comme d’un prétexte pour appuyer leurs propos ? Leur méthode est-elle un exemple à suivre, ou bien le Saint-Esprit les a-t-il conduit d’une manière qui nous est inaccessible ? Ou même, font-ils carrément n’importe quoi avec les passages cités ?

Le théologien Greg Beale a fait de cette question sa spécialité. Il est convaincu que les auteurs du Nouveau Testament ont une méthode exemplaire, héritée de leurs pères, et qui respecte entièrement le contexte. Selon lui, si nous avons parfois une autre impression, c’est parce que nous n’avons pas assez approfondi les passages en question, ou que nous nous trompons sur leur manière d’employer la citation. Pour permettre à chacun de se familiariser avec les particularités de ces questions, il a publié un manuel d’exégèse (bientôt disponible en Français) et dirigé avec D.A. Carson un commentaire biblique qui détaillent :

  • les différents critères pour reconnaître une référence à l’Ancien Testament dans le Nouveau Testament,
  • les diverses formes que peuvent prendre ces références,
  • les usages variés que peuvent en faire les auteurs du Nouveau Testament.

Etant donné que cette méthodologie n’est, pour l’essentiel, pas spécifique aux citations « internes » à la Bible, j’ai entrepris de transposer ces éléments pour inspecter les cas d’éventuelles références extra-bibliques dans la Bible, afin de mieux les identifier et les interpréter. Le plus souvent, nous cataloguons ces « emprunts » extérieurs comme de simples proverbes populaires, mais une étude plus minutieuse révèle qu’il s’agit souvent d’apologétique culturelle.

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Critères d’identification

Voici, par ordre d’importance, les critères qui accroissent la probabilité qu’un mot ou une expression soit tirée d’une autre source. Pour chacun des 6 critères suivants, il y a trois possibilité : soit nous savons qu’il est rempli, soit nous savons qu’il n’est pas rempli, ou soit nous ne savons pas s’il est rempli.

  1. Disponibilité. L’œuvre d’origine doit être accessible à l’auteur, et le public auquel il s’adresse doit être en mesure d’identifier la référence (immédiatement, ou à la relecture).
  2. Quantité. L’auteur reprend une quantité significative de mots ou de formes syntaxiques (en grec, évidemment, plutôt que dans la version française). Cependant, évaluer ce qu’est une quantité significative dépend aussi de la rareté des termes, ainsi que de la forme de la référence :
    • Les références sommaires expriment le message d’ensemble de la référence visée.
    • Les citations, explicites ou implicites, reprennent verbatim les mots d’origine.
    • Les allusions et paraphrases sont des références moins évidentes à des passages particuliers.
    • Les échos sont des formules ou expressions populaires dans la littérature de l’époque.
    • La terminologie reprend les concepts et/ou les termes techniques qui sont typiques d’un domaine.
    • Les motifs et structures concernent les ressorts narratifs et syntaxiques.
  3. Récurrence. L’auteur fait référence au même texte source (ou éventuellement au même auteur) dans le contexte immédiat, ou ailleurs dans ses écrits.
  4. Cohérence thématique. La signification de la référence dans son contexte d’origine n’est pas simplement similaire à son contexte biblique, mais elle éclaire le passage biblique où elle apparaît.
  5. Plausibilité historique. Plus qu’une simple possibilité (critère n°1), il est plausible que l’auteur ait voulu faire référence au texte source et que son public comprenne l’usage qu’il en fait. Par exemple, si la littérature contemporaine fait des usages similaires de ce même texte source, cela accroît la plausibilité.
  6. Histoire de l’interprétation. C’est le critère le moins fiable (puisque les commentateurs bibliques ont souvent tendance à suivre l’avis des commentateurs précédents) mais il est important à mentionner néanmoins : quelqu’un d’autre dans le passé a observé la même référence. Plus l’observateur est temporellement proche du texte, plus elle compte.

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Usages

Une fois qu’une référence est identifiée, il faut encore l’interpréter correctement. Pour cela, il faut savoir quelle intention avait l’auteur. Parfois, c’est indiqué clairement : l’auteur cite une prophétie de l’Ancien Testament pour signifier que ce dont il parle en est l’accomplissement (usages typologique et prophétique). Cependant, Beale constate qu’il y a dans le Nouveau Testament au moins 6 autres usages possibles des références :

  1. Analogique. L’auteur compare une référence culturelle de son audience avec un aspect de l’Evangile, pour les rapprocher ou les contraster.
    Ex : la citation des Bacchantes (“Il te serait dûr de regimber contre les aiguillons”, Ac 26.14), qui établit un parallèle entre Penthée, Paul et Agrippa en tant qu’opposants de la divinité (voir un article détaillé sur la question).
  2. Symbolique. Similaire à l’analogie, cet usage consiste à prendre un élément de la culture de l’auditoire qui soit porteur d’un symbolisme particulier et l’appliquer à un aspect de la foi chrétienne.
    Ex : l’autel dans l’anecdote d’Épiménide (“à un Dieu inconnu”, Ac 17.23), dont l’inscription souligne la possibilité d’une nouvelle révélation, et dont l’origine évoque la question de la justice divine (voir un article détaillé sur la question).
  3. Proverbial. L’auteur cite un proverbe de la culture à laquelle il s’adresse pour appuyer ses propos. Le proverbe véhicule une autorité en soi, et fonctionne donc même indépendamment de son origine. Ceci dit, la connaissance de son origine contribue souvent à une meilleure compréhension de son emploi.
    Ex : la citation d’Épiménide en Tite 1.12 (“Les Crétois, toujours menteurs”), souvent considérée, à tort, comme un préjugé raciste dans la bouche de Paul [1].
  4. Rhétorique. L’auteur utilise un langage ou des motifs narratifs particuliers pour rendre son message plus persuasif. Certains pensent que ces références ne sont qu’un artifice oratoire, sans respect pour leur contexte d’origine, cependant cela risquerait certainement de braquer les auditeurs, et semble ainsi peu pertinent. Si l’on considère qu’il s’agit d’apologétique culturelle, la cohérence du discours de l’auteur devient soudain bien plus évidente.
    Ex : les histoires de libération divine de prison, avec des portes et des chaînes qui s’ouvrent toutes seules, en Actes (5.19-24 ; 12.4-10 et 16.25-34) et dans le mythe dionysiaque [2]. Ce motif, dans la culture de l’époque, vise à légitimer les missionnaires de la nouvelle religion par la protection divine qui repose sur eux et à souligner l’impuissance des “théomaques”, qui luttent en vain contre la divinité.
  5. Habituel. L’auteur emploie un langage auquel il est habitué, simplement parce qu’il baigne dans une culture donnée, mais sans référence intentionnelle à une œuvre culturelle précise.
    Ex : les lettres de Paul, dont le phrasé et l’argumentation fait écho aux œuvres philosophiques grecques. Paul ayant grandi à Tarse, une des trois principales villes universitaires du monde grec à l’époque, il est très au fait de la « haute culture » païenne, comme il le montre dans son discours à Athènes.
  6. Ironique. L’auteur renverse une référence culturelle pour clairement marquer un contraste entre un aspect de la culture visée et ce même aspect au sein de la foi chrétienne.
    Ex : (peut-être) la déclaration de Paul, “Mourir est un gain”, en Philippiens 1.21, qui va directement à l’encontre de celle de Socrate lors de son propre emprisonnement (voir Apologie de Socrate, p.40d). Le parallèle s’observe ici plus dans le contexte que dans la formulation exacte (comparer l’assurance de Paul au v.23 et le doute de Socrate à la p.42a) [3].

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[1] On retrouve la même formule dans l’Hymne à Zeus de Callimaque (poète et érudit grec du 3e s. av. J.C.), ce qui étaye l’idée que Paul utilise un stéréotype dans son contexte polémique afin d’appuyer ses propos sur les références de son destinataire, Timothée, qui œuvrait en Crête. D’ailleurs, l’auteur original de cette accusation était Crétois, et attaché au bien-être de sa cité (si l’on en croit l’anecdote de son intervention à Athènes), ce qui relativise le sens de ses paroles.

[2] Euripide, Bacchantes, v.615-651 (5e s. av. J.C.) ; Ovide, Métamorphoses, III, v.695-700 (1er s. ap. J.C.). Bien qu’on retrouve également ce motif dans l’Ancien Testament (Dn 3.22-26, 6.17-25 ; Esd 45.1-2 ; Ps 107.10-16, 141-6-8) et dans la littérature juive du 1er siècle (Pseudo-Philon, Livre des Antiquités Bibliques, 6.9-18 ; Artapan, Roman de Moïse, cité par Eusèbe de Césarée, dans Préparation évangélique, IX.XXVII.23-24), plusieurs éléments, dont l’emploi du mot rare “théomaque”, indiquent une reprise intentionnelle entre de certains motifs des Bacchantes dans les Actes.

[3] Cette possibilité est renforcée par le parallèle entre Paul dans le livre des Actes et Socrate, tous deux des « sages » qui battent les philosophes à leur propre jeu, et qui sont jugés et condamnés à mort injustement. Ici encore, le parallèle « païen » est second, le premier parallèle étant évidemment entre Paul et Jésus, lui aussi un sage innocent condamné à mort. Cependant, l’accusation portée contre Paul d’introduire de nouvelles divinités  (Ac 17) est exactement la même que celle retenue contre Socrate à son procès, ce qui rend le lien tangible, même s’il est secondaire.

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