Tolkien et la beauté des mots

— par Y. Imbert

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Si vous commencez à lire et étudier Tolkien, vous verrez vite qu’il était passionné pas les mots. Il savait saisir la beauté et la structure des mots et des langages, ce qu’il a fait avec beaucoup de créativité en concevant l’univers du Seigneur des anneaux. Il est facile de mettre cela sur le compte d’une capacité naturelle ou, pour d’autres, d’un certain génie.

Pourtant, il y a chez Tolkien quelque chose de très théologique derrière cette sensibilité à l’esthétique des mots. L’auteur s’est en fait appuyé sur l’enseignement d’un théologien catholique qui lui était familier : John Henry Newman. Ce dernier avait expliqué, dans son ouvrage Grammaire de l’assentiment, que l’être humain pouvait appréhender (saisir) la foi sans nécessairement se fonder sur une analyse rationnelle. Newman appelait cette faculté de l’être humain le « sens illatif », une capacité à saisir concrètement la vérité dans notre monde.

Tolkien traduit la théorie de Newman en jouant sur un rapport direct à la sonorité et la beauté du langage. Pour illustrer cela, il donne l’exemple d’un simple soldat s’adonnant à ce plaisir secret de la création du langage. Ce soldat, gribouillant des mots connus de lui seul s’écrie soudainement :

« Je vais exprimer l’accusatif par un préfixe » !

Et Tolkien de conclure ainsi : « Non pas ‘il s’exprime’, ni même le plus laborieux ‘il s’exprime parfois’ … c’est simplement une question de goût, la satisfaction d’un plaisir personnel, le sentiment intime d’une adéquation »1.

C’est ce plaisir immédiat d’invention, d’imagination que nous voyons chez Tolkien : un plaisir esthétique qui nous saisit, sans nécessairement de compréhension linguistique. Tolkien remarquait d’ailleurs : « Personne ne me croit lorsque je dis que mon long récit est une tentative de créer un monde dans lequel une forme de langage qui soit agréable à mon esthétique personnelle puisse paraître réelle. Mais c’est pourtant vrai. »2

elvish

De nombreux chants et poèmes issus de son « long récit », Le Seigneur des anneaux, rendent compte de ce rapport direct avec les mots, un rapport qui ne passe pas par la compréhension rationnelle. Alors qu’Aragorn, Gimli et Legolas arrivent avec Gandalf près d’Edoras, la cité du Rohan, Aragorn chante l’une des poèmes du pays, rendu en Langue Commune (ou Sôval Phârë):

Où sont maintenant le cheval et le cavalier ? Où est le cor qui sonnait ?

Où sont le heaume et le haubert, et les brillants cheveux flottants ?

Où sont la main sur la corde de la harpe, et le grand feu rougeoyant ?

Où sont le printemps et la moisson et le blé haut croissant ?

Ils ont passé comme la pluie sur la montagne, comme un vent dans les prairies ;

Les jours sont descendus à l’ouest dans l’ombre derrière les collines.

Qui recueillera la fumée du bois mort brûlant,

Ou verra les années fugitives de la Mer revenant ?3

Par la simple sonorité de la langue, Legolas (qui ne comprend pas cette langue) est capable de faire le lien entre les mots, leur sonorité et le pays de Rohan. Il n’associe pas les mots à leur sens, mais à leurs sons, et exprime son intuition : « C’est, je suppose, la langue des Rohirrim … car elle ressemble à ce pays même : en partie riche et ondulé, et ailleurs dur et sévère comme les montagnes. Mais je ne puis en deviner le sens, sinon qu’il est tout chargé de la tristesse des Hommes Mortels. »4

rivendellNous voyons là ce que Tolkien, et Newman, décrivent par ce rapport direct et concret (le sens illatif). Bien que Legolas ne comprenne pas le sens des mots, il est capable d’en saisir la beauté mélancolique. L’appréciation esthétique de Legolas serait difficile à comprendre sans l’apport théorique (et théologique) de Newman.

« The Notion Club Papers », une description fictionnelle d’une réunion des Inklings (cercle littéraire dont faisait partie Tolkien), peut nous fournir un autre exemple de ce sens illatif. Au cours d’une de ces rencontres, l’un des personnages principaux, Alwin Arundel Lowdham, partage avec les autres membres du groupe un rêve récent à propos de l’Atlantis. À travers ce rêve, dit-il, il a redécouvert les langues des Jours Anciens – parmi celles-ci figurent les langues inventées par Tolkien : le Quenya, le Sindarin et l’Adûnaic. C’est à la suite de ce rêve que Lowdham croise, au détour d’une page de dictionnaire les lignes suivantes :

Éalá Éarendel engla beorthtast

ofer middangeard monnum sended!

Salut, Éarendel, plus brillant des anges

Envoyé aux hommes sur la terre du milieu !

Lowdham, auquel Tolkien prête en fait sa voix, rapporte ses premières impressions en ces mots :

« Lorsque je lu cette citation dans le dictionnaire, je ressenti un frisson curieux, comme si quelque chose avait tressailli en moi alors que j’étais à moitié endormi. Il y avait quelque chose de très lointain et étrange, et de beau derrière ces mots, si jamais je pouvais les saisir, quelque chose de plus lointain même que l’ancien Anglais. »5

Il est évident que la dimension esthétique des mots Éalá Éarendel ne dépend pas de leur compréhension rationnelle. C’est le résultat d’un phénomène plus profond, une sorte de sens esthétique commun, qui rend capable de faire l’expérience personnelle et authentique de la profondeur et de la richesse esthétique, d’une manière presque intuitive. Il y a, dans les mots de Lowdham/Tolkien, quelque chose de trop similaire à ce que Newman disait du sens illatif pour que cela ne soit que pur hasard.

Il faut plutôt voir en Tolkien l’application de la théorie de Newman à l’esthétique du langage. Ceci n’est d’ailleurs pas étonnant, vu que Tolkien a reçu une grande partie de son instruction théologique au sein de l’institution fondée par Newman lui-même, l’Oratoire de Birmingham. D’autant plus que le gardien légal de Tolkien, le Père Francis Xavier Morgan, avait pour un temps été proche de Newman.

Nous voyons en fait que derrière le monde de Tolkien se trouve toute une théologie qui s’incarne dans une imagination débordante. Cela veut dire aussi qu’il est difficile, et même presque impossible, de totalement saisir le projet de Tolkien sans se poser la question de la tapisserie théologique qu’il déploie dans son imagination.

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Notes :

1 Tolkien, Les monstres et les critiques, p. 248.

2 Tolkien, Lettres, no. 264, p. 374.

3 Tolkien, Le Seigneur des anneaux, II.3.vi.

4 Ibid.

5 Tolkien, The History of Middle-earth, vol. 9, p. 236.

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