Réparer les vivants : je leur donnerai un cœur de chair…

– par « Jean le mineur ».

 

Adapté d’un livre au style unique récompensé par une dizaine de prix littéraires, « Réparer les vivants » organise son récit autour d’une transplantation cardiaque. Son histoire repose sur des ressorts simples, se compose de quelques moments forts axés sur les sensations des corps et les émotions d’un grand nombre de personnages : l’accident, le deuil, le souvenir,… Loin de nous perdre dans une galerie de portraits, le film sait exactement où il veut nous emmener, et choisit dans chaque scène un point d’entrée émotionnel pour nous relier aux personnages. Simplicité narrative donc, mais complexité des thèmes soulevés, mêlant deuil et espérance, mort prématurée et vie nouvelle. En laissant entrevoir l’incroyable mécanisme biologique du corps humain, l’envers du décor et l’infrastructure existant derrière les portes de service, le film suit une démarche de dévoilement en cohérence avec sa scène-clé : celle de l’opération à cœur ouvert du personnage de Claire.

Si le film n’évoque pas l’éventualité d’une vie se poursuivant dans l’au-delà, il parle pourtant bien d’une possibilité de « vie après la mort » et alimente l’espérance en une continuité inattendue, prévue dans la création même d’un organisme capable de recevoir le cœur d’un autre corps.

 

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Cette vision du corps comme un tout cohérent, doté de sens dans son unité comme dans sa division organique, rappelle la célèbre illustration de l’Église donnée par Paul dans 1 Corinthiens 12 : « Maintenant, Dieu a placé chacun des membres dans le corps comme il a voulu. Si tous étaient un seul membre, où serait le corps ? Maintenant donc, il y a plusieurs membres, et un seul corps. » Le corps est à la fois « un » et « multiple » puisque constitué de membres. Chaque membre est créé dans la dépendance d’un corps, mais Paul insiste aussi sur le caractère unique de chaque organe à travers sa fonction. Créé en l’image de Dieu, l’homme dispose d’un corps qui porte la marque de son créateur, car être à la fois un et multiple est aussi la particularité d’un Dieu trinitaire, d’un Dieu se présentant au pluriel dans Genèse 1 et au singulier dans Genèse 2. Que cette forme se retrouve dans le corps de chacun, dans l’institution de l’église (« corps de Jésus ») et dans le nom de Dieu, est un indice de son projet pour nous. Il va à l’encontre de la philosophie dualiste, et révèle en quoi notre corps est précieux, non pour les désirs de notre chair, mais comme témoignage inestimable du lien que le Seigneur souhaite restaurer avec nous.

Deuxième idée forte du film, l’image de la mort d’un être humain permettant de sauver la vie d’un autre nous est présentée de manière à nous choquer, à travers la réaction horrifiée des parents lorsque le médecin évoque l’idée de récupérer les organes de Simon. Cette scène permet de prendre la mesure de notre individualisme (étymologiquement, qui ne peut donc se « diviser »), que nous pourrions tous ressentir alors même qu’il ne s’agit là que de donner à un autre ce qui ne peut plus nous servir. Le sacrifice, l’idée d’un bien succédant à (et non issu de) un mal, est au cœur de la relation entre le croyant et Dieu. Si le grain ne meurt, il ne peut porter de fruit… Telle est la base de notre espérance, la mort de Jésus pour nous offrir une vie nouvelle par l’Esprit. « Réparer les vivants » ne nie rien de la crudité du drame, mais encourage, par la variété de ses personnages, à se dire que la vie peut continuer, à refuser le désespoir et la complaisance. Pourtant, si Claire est sauvée grâce à l’opération et peut respirer librement à la fin du film, le film ne décrit pas une vie nouvelle dans le sens biblique, mais plutôt une simple prolongation. Quelques années gagnées sur la mort, dont le pouvoir n’est que retardé, et reste inéluctable. Car la vie que Dieu nous offre n’est pas une rustine, mais une réparation totale et éternelle.

Dans les prophéties, les effets de la venue du Christ sont aussi illustrés par une transplantation cardiaque, Ézéchiel 11.19 : « Je leur donnerai un même cœur, Et je mettrai en vous un esprit nouveau. J’ôterai de leur corps le cœur de pierre, Et je leur donnerai un cœur de chair, afin qu’ils suivent mes ordonnances, et qu’ils observent et pratiquent mes lois, Et ils seront mon peuple, et je serai leur Dieu. » Ici, le « cœur de chair », n’est pas un cœur envieux et soumis au péché, mais un cœur sincère, aimant Dieu et capable de recevoir sa grâce et de suivre ses lois, à l’inverse d’un cœur de pierre, endurci, fermé à l’Esprit que Dieu veut mettre en nous.

L’image du cœur pour représenter l’amour est devenu un cliché culturel souvent énervant, un logo commercial reproductible à l’infini. Pourtant, cette métaphore provient de la tradition catholique du Sacré-Cœur, elle-même a été élaborée à partir de l’intrigante description du flanc percé de Jésus dans Jean 19.34. En réalité, le cœur dans la Bible est le siège des pensées autant que des émotions, (qui ne sont pas présentées comme contradictoires). De même que le cœur en tant qu’organe a pour fonction de répandre le sang dont tous les organes ont besoin pour fonctionner et s’alimenter, l’amour en tant que don de l’Esprit est de nature à irriguer chaque membre du corps du Christ et nourrir leurs relations les uns avec les autres. Toute pensée et émotion inspirée par le « cœur nouveau » d’Ézéchiel est de nature à vivifier tout membre, quel qu’il soit.

Durant son temps en tant qu’être humain, Jésus a « réparé les vivants », au sens matériel (par les nombreuses guérisons effectuées) et spirituel (par son sacrifice expiatoire). De nos jours, si la médecine ne « fait pas de miracles », elle fait partie des dons qui nous sont accordés pour venir en aide à notre prochain et rappelle l’importance du corps comme cadeau de Dieu ; un corps qui sera un jour réparé, restauré dans la forme que Dieu avait souhaité pour nous. D’ici là, laissons nos cœurs battre devant de beaux films…

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