Sausage Party : l’éléphant, le nazi et l’idole

– par Vincent M.T.

Qui dit film d’animation ne dit pas film pour enfants. C’est malheureusement cette association d’idées qui a porté de nombreux parents à exposer involontairement leurs enfants à une scène pornographique, incluse à la fin. Certes, il aurait été judicieux de prévenir les audiences, par exemple en déconseillant le film aux moins de 16 ans. Ceci dit, on peut s’interroger sur le scandale : pourquoi le contenu explicitement sexuel fait réagir, mais pas la violence gore (tout aussi présente) ?

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Passant outre cet aspect, ainsi que les clichés navrants dont est rempli ce film, faisons l’effort de nous intéresser au message essentiel du récit, pour tenter d’en comprendre le discours. En effet, même si je ne recommanderais pas d’aller voir ce film, il attire un large public, et il se peut qu’on se retrouve à en discuter avec des amis.

Pour résumer, l’histoire se déroule dans un supermarché où tous les produits alimentaires sont vivants et attendent impatiemment d’être choisis par les humains, qu’ils révèrent comme des dieux, pour être emmenés au-delà des portes du magasin vers un monde meilleur. Chacun a sa version des règles à respecter pour être sélectionné par les « dieux », et une idée précise de ce à quoi ressemble « l’au-delà ». Mais voilà, un petit groupe d’aliments vient à découvrir l’horrible vérité : les humains dévorent les aliments ! Ce groupe tente de prévenir les autres pour fomenter une révolte. Malheureusement, les produits alimentaires sont très attachés à leurs croyances…

Le supermarché des religions

Il est assez évident que ce film critique les religions. En fait, il fait même plus que cela, comme nous allons le voir, mais contentons-nous pour l’instant de cet aspect de surface.

La thèse de ce film est que les religions ne sont que des histoires inventées pour aider l’humanité à faire face à l’horrible vérité, à savoir, que les forces qui gouvernent notre monde sont cruelles et absurdes, et nous n’avons aucune emprise sur elles. Les religions font de ces forces des divinités et prétendent qu’on peut s’en sortir : il y a des règles à suivre et une récompense dans l’au-delà.

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Par deux fois, une chanson entonnée par tous les personnages nous indique la naïve « certitude absolue » que tous ont de la vérité de leur vision des choses. On ne manque pas de relever l’ironie de ces paroles dans un véritable « supermarché des religions ».

Evidemment le problème de ces religions, ces histoires inventées, c’est qu’elles nous empêchent de profiter pleinement de la vie ici-bas, notamment de laisser cours à toutes nos pulsions. C’est d’ailleurs ainsi que se conclue le film : par la fameuse scène tant décriée de – pardonnez l’expression mais il n’y a pas d’autre mot – « partouse » générale.

Le problème de cette critique, c’est que le roi n’est pas aveugle. Vous avez probablement déjà entendu l’histoire des aveugles qui, sur invitation d’un roi, découvrent un éléphant. Chacun touche une partie différente – une patte, la queue, une défense, le ventre, la trompe – et croit que l’éléphant se résume à ça. Au final, le roi révèle à ces aveugles qu’ils se trompent tous, et que chacun ne détient qu’une partie de la vérité.

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Cette parabole d’origine asiatique vise à expliquer la diversité des religions, mais bien sûr le roi n’est pas aveugle : celui qui révèle la vérité voit la vérité clairement et dans son ensemble. Affirmer que personne ne détient la vérité, c’est soi-même prétendre détenir la vérité dans son ensemble, c’est professer que sa propre vision des choses est supérieure à toutes les autres.

Dans ce film, il s’agit de l’hédonisme – l’idée que le sens de la vie humaine est la recherche du plaisir. Cette vision du monde nous est donc présentée exactement de la même manière que les religions qu’elle critique : quiconque ne s’y rallie pas est forcément en train de « réprimer » ses pulsions, et c’est mal. Bref, comme souvent, l’hypocrisie de ce discours, aussi inconscient qu’elle soit, demeure consternante.

On pourrait penser que l’hédonisme est une philosophie, par opposition aux religions. Cependant, le Nazisme est inclus parmi les « croyances » des produits alimentaires (une moutarde au nom allemand veut « exterminer les jus »). Cela implique que la critique est dirigée non simplement contre les idéologies religieuses mais aussi politiques. Dès lors, qu’est-ce qui sépare l’hédonisme de ces autres systèmes d’idées ? Il s’agit dans tous les cas de visions du monde.

Nazi, c’est mon choix

Lorsque le protagoniste du film découvre l’horrible vérité, il tente de la révéler aux autres en leur montrant un livre de cuisine. Cependant, les autres refusent d’accepter son discours pour la simple raison que ça ne leur plaît pas. C’est la peur et le désespoir qui a suscité l’invention des mythes religieux, et ce sont ces mêmes émotions qui empêchent les gens d’abandonner ces croyances malgré les preuves irréfutables qu’on leur présente.

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En termes de déshumanisation, c’est pas mal ! Ceux qui ne sont pas d’accords sont forcément contrôlés par leurs émotions plutôt que par la raison… Là encore on pourrait relever l’ironie d’une telle accusation de la part d’un film qui préconise de laisser libre cours à ses pulsions les plus fantasques.

Ce point est illustré par une allusion au débat entre évolutionnisme et créationnisme : malgré les preuves factuelles avancées par le protagoniste, ses collègues considèrent que son discours est une simple « théorie », équivalente à une croyance religieuse, et son insistance sur la véracité de ses propos ne respecte pas leur liberté de conscience.

Il s’agit là d’une critique du « politiquement correct », qui censure le véritable débat en voulant protéger la sensibilité des masses. On pourrait s’accorder, en tant que chrétien, sur cette critique : la tolérance ne consiste pas à laisser les gens penser n’importe quoi, mais à vivre en paix avec eux malgré le désaccord.

Ceci dit, le film va plus loin : alors que plusieurs produits alimentaires reprochent au protagoniste de ne pas respecter les croyances des autres, un pseudo-Hitler accuse le protagoniste d’être « intolérant ». Nous avons déjà vu que le rapprochement entre religion et Nazisme est légitime dans la mesure on ce sont différents types de vision du monde, et ce point est d’autant plus marqué par cette scène.

D’ailleurs finalement le personnage principal reconnaît qu’il a été arrogant, et qu’il n’a pas toutes les réponses. Le problème c’est que ce discours légitimise l’idéologie Nazi au même rang que la religion juive (ou l’hédonisme, d’ailleurs). Néanmoins, dans la scène finale de sexualité débridée, on remarque le pseudo-Hitler qui se fait violer par un « jus », et crie « Nein ! » à chaque coup de reins. Il faut croire que le relativisme moral n’est pas si relatif que ça.

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La fin des faux dieux

Enfin, le protagoniste, reconnaissant qu’il s’y est mal pris et tentant d’unifier de nouveau les produits alimentaires contre les humains, finit par les convaincre par trois éléments :

  • Il leur montre qu’en s’unissant ils peuvent terrasser un « dieu », contre lesquels les produits alimentaires se croient impuissants.
  • Il adopte un discours plus humble (« je n’ai pas toutes les réponses, je respecte vos croyances »),
  • Il les invite à ne plus se focaliser sur leurs différences (surtout de façon immature et passéiste).

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Etant donné la forte dose de symbolisme du film, à quoi correspondent ces éléments ?Le premier dépend du « dieu » à terrasser, qu’il s’agisse d’une force naturelle, sociale, ou autre, mais généralement c’est la science, la technologie, et l’éducation qui sont censées remplir ce rôle.

En tant que chrétien, nous pouvons être sensibles à cette notion de lutte contre les idoles, qui vise à libérer les humains de leurs esclavages sous toutes les formes. Cependant, nous considérons que d’être soumis à nos pulsions, comme le préconise l’hédonisme, n’est qu’une autre forme d’esclavage, et que la seule liberté se trouve dans une relation avec Dieu (puisqu’il nous a créé pour être à son image).

Comme nous l’avons vu, le second élément du discours représente à la fois le politiquement correct et le relativisme moral. C’est le troisième élément qui nous intéresse ici : toutes les idées non-hédonistes, donc particulièrement les opinions religieuses, sont immatures et passéistes.

Passons sur l’incroyable condescendance de cette déclaration. Et reconnaissons par ailleurs que de nombreuses personnes sont sous l’emprise d’opinions immatures (y compris les hédonistes, comme ce film le démontre très bien).

En tant que chrétien, que pouvons-nous répondre ?

  • Evidemment, venant d’un film qui a été décrit par certains comme « une blague de cul qui dure 2 heures », l’accusation d’immaturité n’est pas à prendre trop sérieusement. Cependant, le cas échéant, nous pouvons opposer à cette critique la longue tradition intellectuelle et rationnelle du christianisme. C’est une religion « du Livre », autrement dit les chrétiens étudient dans leur temps libre la littérature et la poésie hébraïque et grecque, l’histoire du Proche-Orient, ainsi que diverses visions du monde…
    Chaque dimanche, et parfois en semaine, ils réfléchissent en groupe à des enjeux de société, et à leur rôle dans ces derniers. C’est un apprentissage constant de la vie de communauté, de la serviabilité, de la générosité, de la reconnaissance de ses torts, du pardon.
  • A l’accusation de passéisme, nous pouvons répondre que le temps n’est pas synonyme de vérité ou de justice. Certes, une idée est toujours liée à son contexte temporel (et culturel), mais cela ne veut pas dire qu’elle ne dépasse jamais ce contexte. Le viol , par exemple, est condamné dans le code d’Hammourabi (1750 av. J.-C.), pourtant personne ne dirait que cette législation est une idée « d’un autre temps ». La tradition peut sembler « passéiste », mais comme le disait Chesterton, c’est une forme démocratie qui continue de tenir compte du vote de ceux qui nous ont précédé. Ou bien pensons-nous être le summum des sociétés dans l’histoire humaine ?
    Retournons ensuite l’accusation : « C’est typique des postmodernistes de nous traiter de passéistes ! » – car en fait l’idée que les opinions religieuses sont « passéistes » témoigne plus de la tendance de notre époque à se vouloir en rupture avec le passé. Ironiquement, c’est un phénomène assez récent dans l’histoire de l’humanité.

3 comments

  1. Le problème, je pense, c’est d’entretenir la confusion entre le christianisme et les autres religions, alors que le christianisme présente une différence fondamentale avec les autres cultes.
    René Girard l’explique très bien : toutes les religions sont fondées sur le sacrifice. Il prend des exemples dans des religions très éloignées, sur les cinq continents. Les Grecs, par exemple, on a tendance à l’oublier, pratiquaient une forme atténuée de sacrifice humain, avec l’éviction du « pharmakon » lors de crises dans la cité, et avaient une mythologie contenant beaucoup de sacrifices humains (cf. http://books.openedition.org/pulg/1031 ).
    René Girard montre que si toutes les religions reposent sur le sacrifice, la plupart professent la culpabilité de la victime sacrificatoire. Elle est coupable des maux de la cité, et doit être sacrifiée pour ramener la paix. On peut éventuellement ensuite se tourner vers elle et lui vouer un culte.
    Mais le christianisme est particulier : s’il repose sur un sacrifice humain, ce sacrifice est volontaire, et la victime est innocente de ce dont on l’accuse. Jésus n’a jamais fomenté les émeutes qu’on prétend qu’il a voulu organiser, ni n’a empêché que l’on paye les impôts à l’empereur (par contre Barabbas… cf. article sur les messies révolutionnaires). Il est innocent mais mourra quand même. Cela révèle le processus de désignation d’un bouc émissaire, qui est ce que tout groupe a tendance à faire lorsqu’il est confronté à un problème qu’il ne maîtrise pas. Pour la première fois ce mécanisme est pleinement dévoilé, et c’est le fils de Dieu qui s’y soumet pour mieux nous le faire comprendre.
    Donc oui, vis à vis de la violence mimétique, le christianisme est une religion particulière, la seule qui pousse chacun à prendre des distances avec lui-même, à l’introspection, avant de pointer du doigt la même victime que désigne la foule. C’est cette même capacité d’introspection qui est peut-être devenue en quelque sorte le propre des terres où le christianisme a (a été) dominant, et qui donne naissance à une culture de la critique, critique qui est, paradoxalement, capable d’accoucher de Sausage Party.
    L’Islam nie que le Christ soit mort sur la croix. Il remet en question ce sacrifice d’amour du Christ, il ré-écrit l’histoire. Rappelons que la radicalité a été une composante de l’Islam dès ses commencements, avec par exemple l’azraqisme.
    Est-ce que Sausage Party aurait été possible aujourd’hui dans un pays musulman ?
    Donc réjouissons-nous d’avoir une culture qui est capable de donner naissance à un film comme celui-ci. Cette critique des religions est, paradoxalement, imprégnée de christianisme.
    (Mais un viol est un viol. Même un viol d’un nazi. Ça, c’était une limite à ne pas franchir.)

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