Un monstre de foi

– par Vincent M.T.

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Ma mère a horreur des monstres, et les zombies ne font pas exception. Ma génération, au contraire, semble fascinée par ces derniers, comme le montre l’essor du genre, et plus généralement du cinéma d’horreur, depuis quelques dizaines d’années. Cela est perçu par de nombreuses personnes, notamment des chrétiens, comme une attirance pour le morbide, et d’assez mauvais goût, surtout dans le contexte des attaques terroristes en France. C’est donc l’occasion de se poser les bonnes questions.

Ayant déjà abordé auparavant les questions du plaisir religieux de l’horreur, et du rôle « prophétique » des zombies,  nous répondrons aujourd’hui à celles-ci : qu’est-ce qu’un monstre, et à quoi renvoie-t-il ?

Les monstres et le monstrueux

Traditionnellement, le monstre est l’adversaire du héros. Ainsi, il s’agit plus d’une fonction que d’une nature : il représente ce qui doit être expulsé pour rétablir ou épurer le monde, ramener l’ordre. Nous emploierons le terme « monstre » pour désigner le rôle, la fonction, et le terme « monstrueux » pour désigner la nature du monstre.

Le monstre est par définition un élément perturbateur, qui fait obstacle à l’harmonie. Pourtant, dans une perspective dialectique, le héros n’existe pas sans le monstre. En effet, il représente aussi l’épreuve que le héros doit passer, pour devenir adulte, pour rendre positive la violence qui se trouve en lui.

Prenons l’exemple des zombies : dans les premiers temps, ils ont suivi ce schéma. Débarqués aux Etats-Unis en 1929, ils ont servi à représenter la menace des sociétés noires affranchies, des nazis, des communistes, de la course au progrès scientifique… faisant office de « propagande » culturelle, selon les enjeux de chaque génération, ils symbolisaient le défi de l’époque.

Mais revenons à une typologie du monstre. Déterminé par sa fonction, il a ainsi été cantonné à un nombre assez réduit d’aspects ou de comportements, qui renvoient tout de même à des natures monstrueuses plus profondes.

  • D’abord, il y a les monstres géants et dévorants. Dans la mythologie greco-romaine, cela renvoie toujours à une paternité excessivement dominante, soit une forme d’oppression patriarcale. Plus récemment les attributs du gigantisme ont pu symboliser une soif de connaissance (voir Gargantua, ou les bottes de 7 lieues dans Le Petit Poucet), mais cela reste minoritaire.

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  • Ensuite, il y a les monstres liés à l’eau : reptiliens ou tentaculaires. Ceux-là renvoient aux mythes gréco-romains du chaos primordial, où régnait la confusion, avant que les choses ne soient ordonnées et séparées de façon bien distincte (ciel et terre, partie immergée et partie submergée, masculin et féminin, etc.).

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  • Enfin, il y a les hybrides, ceux qui conjuguent deux formes physiques ou deux comportements. L’hybride purement animal a quelque chose d’indéfinissable, et de syncrétique : il rassemble plusieurs attributs qui sont, dans la nature, distribués entre plusieurs espèces – en cela, il symbolise un dépassement de la nature telle qu’on la connaît, donc une origine surnaturelle. Lorsqu’il s’agit d’un mélange d’humain et d’animal, cela dénote une régression morale. De façon plus générale, mélanger humain et autre chose indique un éloignement de l’humanité du sujet.

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Oppression patriarcale, confusion des genres, dépassement de la nature : on comprend que les monstres soient devenus très à la mode en ce début de 21e siècle.

In your head, in your head, zombie

La plupart des monstres modernes conjuguent deux natures monstrueuses, la nature géante/dévorante étant la principale, bien que rarement entière : soit les monstres sont plutôt dévorants, et hybrides (le vampire, le loup-garou, la momie) ; soit ils sont plutôt géants, et aquatiques (les Kraken, les Kaiju, Godzilla). Seuls les zombies incarnent entièrement l’aspect géant et l’aspect dévorant, par leur nombre. C’est notable : un zombie isolé n’est pas très dangereux, c’est leur effet de masse qu’il faut craindre. On le voit poussé à l’extrême dans « World War Z« , où les zombies s’agrègent littéralement en monstre géant.

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Par ailleurs, les monstres hybrides de plus en plus « humain » marquent un tournant culturel : le passage du modèle dialectique (héros humain contre monstre inhumain) vers le modèle polémique (monstre humanisé contre société déshumanisée).

Car comme le chantaient les Cranberries en 1994, c’est dans notre tête que sont les zombies. Au 20e siècle, avec l’essor de la psychanalyse, le concept Freudien du « ça », désignant les bas-instincts humains inconscients, nous a familiarisé avec l’idée du monstrueux qui se cache en nous-mêmes. Déjà un siècle plus tôt, l’histoire de Quasimodo nous montrait que le physique grotesque des uns pouvait être révélateur, par le traitement qui leur était réservé, de la monstruosité morale des autres.

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Ce renversement de perspective, où le monstre n’est pas celui qu’on croit, et le monstrueux n’est pas là où l’on imagine, est typique des récits de zombie (et n’est pas étranger à la Bible d’ailleurs). A quelques exceptions près, ces récits ne sont pas centrés sur les zombies, mais sur les survivants, et sur ce qu’ils sont prêts à faire pour survivre.

La question qui se pose est souvent la suivante : l’humanité émerge-t-elle d’une société où l’on a plus besoin de survivre ? Autrement dit, un humain qui doit faire des choix de survie devient-il inhumain, devient-il monstrueux ? Ou bien au contraire se ré-humanise-t-il, en abandonnant toute les constructions sociétales oppressives pour revenir au « naturel » ?

Les nouveaux hérauts

Du point de vue cinématographique, le zombie est un monstre de choix pour notre époque, un moyen de diffuser les messages stratégiques de notre culture, comme les hérauts au Moyen-Âge. Voici pourquoi :

  • D’abord, par son caractère impersonnel. Alors que les animaux, les aliens, les robots et autres monstres d’avant ont acquis dans l’imaginaire collectif une certaine dignité du fait de leur capacité à ressentir, le zombie sert volontiers de chair à canon bon marché pour les scènes d’action, autorisant une cruauté spectaculaire dans son abattage sans que cela ne pose de cas de conscience. C’est la cible toute trouvée pour positiver notre violence et la rendre « héroïque ».
  • Ensuite, par son nombre. En cela, les zombies symbolisent un phénomène d’oppression de masse : la foule, la société, le système, le consumérisme, les dictatures… et même la mort, voire simplement le corps, car du point de vue transhumaniste (qui gagne en popularité), toutes les limites naturelles sont oppressives.
  • Enfin, parce que c’est désormais un fléau familier. Le principe de l’apocalypse zombie, ses enjeux, ses règles, tout cela est largement intégré dans l’imaginaire collectif, ce qui permet de se concentrer sur le reste du récit : le développement des personnages, leurs interactions, etc.

Le zombie est en quelques sortes « le meilleur des monstres »

Cependant le zombie est un ressort répandu de nos jours pour plusieurs autres raisons qui vont au-delà des aspects narratifs :

  • Ces monstres sont avant tout la manifestation de quelque chose de pourri dans notre monde. Ils sont le mal à expulser, mais qui nous résiste, perdure et envahit inexorablement toute notre réalité. Ils témoignent, en termes théologiques, de la Chute, ce brisement de l’harmonie originelle qui a entraîné le déclin de l’humanité et de la nature. Il existe une forte corrélation entre la production de récits de zombies et les crises que traversent les pays qui les produisent (prenez les USA depuis 2001, et l’Occident depuis 2008). Ils témoignent également de la défaite du scientisme et de l’humanisme, ces idéologies de l’ère moderne qui promettaient un avenir meilleur grâce à la science et à la raison humaine.
  • Les zombies sont également des ex-humains, indiquant ainsi que ce mal n’est pas que « dans le monde », mais dans l’humanité. Si les humains peuvent être réduits à cet état dégradant, c’est que quelque chose en nous constitue un terrain favorable à ce mal. Cette condamnation qui repose sur l’humanité est assez similaire au concept de péché dans la théologie chrétienne.
  • C’est aussi là que le rapport entre zombies et survivants devient important : en quoi se différencient-ils, et en quoi se ressemblent-ils ? Peut-on librement abattre un zombie, ou un humain, et pourquoi ? Si dans l’univers des zombies, les humains peuvent devenir des zombies, des machines biochimiques gouvernées par un instinct morbide, c’est donc qu’il y a une distinction fondamentale entre les deux. C’est un rejet du matérialisme, grâce aux principes, difficiles à définir, « d’humanité » ou de « conscience » ; ce qui correspond dans la Bible à l’idée que l’homme a été créé à l’image de Dieu.

Création à l’image de Dieu, péché, Chute, voilà le chemin tracé pour introduire le troisième mouvement de la vision biblique du monde : la Rédemption en Jésus-Christ. Aussi, la prochaine fois que l’on vous propose de regarder un film ou une série avec des zombies, plutôt que de voir cela comme un loisir morbide ou une occasion de se vider la tête, réfléchissez à l’opportunité que cela offre de partager cette fameuse Bonne Nouvelle qui ramène les morts à la vie.

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