Une théologie du jeu et du sport

– par Vincent M.T, inspiré d’un article de J.R. Treat1 .

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Le sport et les jeux font partie intégrante de toute culture, tout simplement parce qu’il s’agit d’une activité humaine fondamentale. Certains réduisent le jeu à une occupation infantile, d’autres se méfient du sport et de la dévotion quasi religieuse qu’il peut inspirer, d’autres encore considèrent l’un et l’autre comme des phénomènes séculiers potentiellement utiles comme plate-forme d’évangélisation… comment se positionner en tant que chrétien ?

Rapports historiques

Paul ne se prive pas d’utiliser des métaphores sportives pour parler de la vie chrétienne, par exemple la course (1 Cor 9.24), le combat (1 Tim 6.12) ou l’entraînement (2 Tim 3.16). Certains affirment que ces illustrations n’impliquent pas une opinion favorable de ces choses. En bons apologètes culturels, nous devons certes tenir compte de la tendance de Paul à avoir une approche subversive de la culture ambiante, pourtant il n’illustre jamais l’oeuvre de Christ ou la foi par des choses intrinsèquement mauvaises.

Ses contemporains, et ceux qui vinrent après lui, furent largement opposés aux Jeux Olympiques, et pour de bonnes raisons : ils étaient marqués par l’idolâtrie (dédiés à Zeus ou à Nikê, déesse de la victoire), l’indécence (les athlètes étaient nus) et l’oppression (les dissidents, notamment chrétiens, étaient jetés dans la fosse aux lions).

Pourtant, avec le temps et la fin des persécutions anti-chrétiennes, les théologiens vinrent à poser un regard plus clément sur les jeux en général, pour y voir un simple divertissement. Jean Calvin, par exemple, jouait à une sorte de billard, et à l’exemple de Paul, il s’en sert comme métaphore (voir IRC I, XVII, 1). Il pratiquait également, avec les membres du Conseil à Genève, un jeu d’adresse qui consistait à lancer une clef sur une table pour la faire glisser le plus près du bord sans tomber.

A la fin du 18e siècle, avec la rénovation des Jeux Olympiques, divers jeux cessèrent d’être perçus comme de simples loisirs pour redevenir compétitifs, jusque dans la cour de récréation. Outre la religiosité qu’ils peuvent susciter, l’indécence dont ils peuvent être l’occasion et l’oppression à laquelle ils peuvent participer, cet aspect de compétitivité demeure problématique pour de nombreux chrétiens.

Car comment puis-je aimer mon prochain tout en le considérant comme un adversaire ?

Une approche biblique du jeu

La Genèse n’indique pas seulement ce que Dieu a fait au commencement, mais aussi ce que Dieu voulait dès le commencement. Ainsi, le mandat culturel (ou « créationnel ») qui est donné à l’humanité consiste à développer la Création, mais également à jouir de la Création. Autrement dit, à en disposer joyeusement. Rappelons-nous que tout ce que Dieu avait fait « était très bon », et les arbres fournissaient des fruits « agréables à voir et bons à manger », que Dieu donne à l’homme. L’humain est ainsi appelé à produire et à prendre plaisir.

Or cette jouissance peut elle aussi être développée de manière créative, c’est-à-dire en un jeu. En effet, jouer, c’est au moins se réjouir. Johan Huizinga, un historien holandais du début du 20e siècle, a contribué à montrer que notre espèce n’est pas que « Homo Sapiens » ou « Homo Faber », définie par la connaissance ou le travail, mais aussi « Homo Ludens« , définie par le jeu. La théorie de l’Evolution voudrait tout définir par ses fonctions, mais Huizinga, comme beaucoup d’autres, note que le jeu est essentiellement gratuit, sans but particulier. Certes, le jeu a des effets bénéfiques (santé physique et mentale, socialisation, entraînement, etc.) mais ce n’est pas ce qui motive le jeu. C’est la joie qui motive le jeu, c’est cette volonté d’interagir avec créativité dans la Création, d’en jouir parce qu’elle nous est donnée.

Huizinga définit le jeu comme une « action libre, perçue comme fictive et située en-dehors de la vie courante, gratuite (dénuée d’intérêt matériel et d’utilité, elle est sa fin en soi), limitée dans le temps et l’espace, suivant des règles, et suscitant des relations de groupes liées au mystère ou à l’étrange« . Liberté, créativité, gratuité, socialisation et symbolisme, des aspects qui ont conduit certains à considérer le jeu comme une forme de repos, une coupure vis-à-vis du travail quotidien, ce qui nous renvoie à la notion de Sabbat, et donc de culte rendu à Dieu.

Sport et jeu

Comment distinguer le jeu et le sport ? Sans être exhaustif, on peut au moins souligner que le sport recherche le raffinement de certaines compétences, par le biais de la compétition. Cela nous ramène au problème de la compétitivité dans la foi chrétienne.

Pourtant, la Bible elle-même affirme que « les hommes s’aiguisent les uns les autres comme le fer aiguise le fer » (Pr 27.17), et cela révèle ce que les sociologues ont découvert plus tard : la compétition est fondée avant tout sur la coopération plutôt que sur la rivalité. En effet, les participants se mettent d’accord pour s’opposer dans le cadre du jeu, et ainsi s’aiguiser les uns les autres.

Le sport peut causer des réticences évangéliques pour d’autres raisons :

  • Division corps/esprit. Certains pensent que l’humanité est divisée entre corps et esprit, le corps n’étant qu’une enveloppe physique sans importance (voire mauvaise) tandis que l’esprit est supérieur et bon. Dès lors, toute attention portée au corps et aux activités physiques semble superflue. Cela n’a rien de biblique : les Écritures présentent plutôt l’humain comme une unité de corps et d’esprit, et la création physique est déclarée bonne dès le départ.
  • Division séculier/sacré. La notion que le monde est divisé entre des choses séculières (neutres, secondaires) et des choses sacrées (bonnes, prioritaires) nous pousse à voir le sport comme un simple moyen de médiatiser la foi chrétienne. Pourtant, la Bible affirme clairement la souveraineté totale de Dieu, il s’intéresse au baptême et au business, au sport et au sabbat, à la rédemption et aux romances… Tout comme la culture, les jeux et les sports sont bons en soi, pas juste une plate-forme d’évangélisation.

Mauvais joueurs

Malgré ces bons fondements pour les jeux et le sport, n’oublions pas que notre réalité est marquée par le péché. Cela veut dire que nous pouvons prendre de bonnes choses pour en faire de mauvaises choses, ou pour en faire des absolus. Autrement dit, la Création est victime de notre immoralité et de notre idolâtrie.

En termes d’immoralité, le sport est devenu une occasion de violence (blessures), de triche et de corruption, d’égoïsme, de pression et d’oppression, de marchandisation, etc. Sans oublier bien sûr le problème de l’argent – qui concerne toutes les activités humaines parce que c’est un problème lié à l’homme plutôt qu’au jeu ou au sport.

calvin-argent

Quant à l’idolâtrie… il faut commencer par quelques explications. Bien que le sport ne soit pas une religion organisée, il n’empêche que le sport est une activité religieuse par nature, d’où le fait que les gens y cherchent ce qu’on trouve par ailleurs dans la religion. Pourquoi ? Parce que le jeu est un signe de la transcendance. L’état maximal de concentration, d’engagement et de satisfaction que l’on peut atteindre lorsqu’on joue est un phénomène reconnu, que les sociologues appellent le « flow« .

Être totalement absorbé dans son activité : cela peut nous arriver a 6 ans avec des legos, à 16 ans avec une manette de console, à 26 ans avec une raquette à la main et même à 76 ans avec un club de golf. D’autant qu’on peut vivre ça en jouant ou en regardant quelqu’un jouer, car le flow est communicatif. Voilà pourquoi on peut développer une telle dévotion envers une équipe ou un joueur, et être prêt à consacrer de nombreuses ressources pour s’approcher de ces idoles, les célébrer, connaître leur histoire, chanter leurs exploits, collectionner des images, ou parcourir de longues distances pour suivre : on recherche le flow, cet état proche de l’adoration.

Rédemption ludique

Séduits par le flow, on peut chercher un sens à la vie, une identité, une valeur, la victoire, par le jeu ou le sport.

En Christ, le but du sport n’est pas d’être le meilleur mais de donner le meilleur de soi. L’épreuve n’est plus une manière de donner un sens à sa vie, de prouver sa valeur ou son identité, ou de mettre en danger sa santé physique et mentale ou sa moralité pour obtenir la victoire. Le sens, la valeur, l’identité et la victoire, ces choses sont reçues en Christ.

On n’est pas un athlète qui se trouve être chrétien, on est un chrétien qui pratique un sport. L’Eglise ne doit pas avant tout chercher à avoir des athlètes qui atteignent le sommet pour qu’ils puissent remercier Dieu devant les caméras ; elle doit chercher à avoir des chrétiens qui montrent une manière saine de jouer et de faire du sport. Une manière joyeuse, libre et créative.

Christ promet le renouvellement de toutes choses, une re-création aux accents récréatifs (Za 8.5, Esa 11.8). Peut-être qu’on jouera au Calvin Ball au paradis ?

calvinball

En attendant, comme le dit Ben Witherington : « La préfiguration d’un avenir meilleur est en soi un avant-goût de cet avenir meilleur, et c’est là en partie la fonction théologique du jeu« 2. Plus que cela, c’est un témoignage devant le monde : en montrant un exemple sain et cohérent de ce que sont les loisirs, l’amitié, l’art et les jeux, l’Eglise peut présenter une « vision divine » au monde qui se rassemble pour regarder.

Alors, en piste ! Et n’oubliez pas : régalez-vous.

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Notes :

1 Jeremy R. Treat, More than a Game: A Theology of Sport (Themelios, 40.3).

2 Ben Witherington III, The Rest of Life: Rest, Play, Eating, Studying, Sex from a Kingdom Perspective (Grand Rapids: Eerdmans, 2012), p. 57.

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