Magie magie

– par Vincent M.T

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La Bible interdit les pratiques magiques. Pourtant, dans notre apologétique culturelle, nous évoquons régulièrement, et de manière favorable – voire exemplaire ! – des auteurs chrétiens dont les oeuvres semblent regorger de magie, notamment J.R.R. Tolkien. Y-aurait-il là une contradiction ?

Un même mot pour deux concepts

Si vous ne connaissez de Tolkien que l’adaptation cinématographique du Seigneur des Anneaux par Peter Jackson, alors vous auriez raison de répondre « Oui, c’est contradictoire ». Par contre, si vous avez lu les livres de Tolkien, vous savez peut-être que non. En effet, malgré tous ses efforts, par ailleurs remarquables, Jackson n’a pas tout à fait compris – ou accepté – les deux concepts de « magie » chez Tolkien.

Dans l’univers du Seigneur des Anneaux, les Elfes ne pratiquent pas de magie au sens où on l’entend habituellement : eux-mêmes appellent ça « l’Art« , c’est une sorte de science que leur proximité avec le Dieu Créateur, Eru, leur permet de mettre en oeuvre dans la nature. Il en va de même pour les exploits des Magiciens comme Gandalf.

Cette pratique vise l’harmonie et s’exprime souvent par la lumière (feux d’artifices, gemme ou fiole qui brille dans le noir, faisceau lumineux pour chasser les êtres maléfiques ou s’en protéger, etc.). De plus, ses effets sont généralement peu impressionnants : celui qui la pratique n’a pas l’air d’être extrêmement puissant ou dangereux, ce « pouvoir » n’est pas grisant.

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Au contraire, la « magie » de Sauron et de ses partisans consiste essentiellement de feu et de ténèbres, vise à soumettre ou détruire, par la force ou la tromperie, et donne une impression de puissance spectaculaire.

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Dans une de ses lettres, Tolkien illustre la différence en comparant l’Art des Elfes à ce qui à l’époque pouvait être envisagé comme de la « magie blanche », et les sorcelleries de Sauron à de la « magie noire ». Evidemment, du point de vue biblique, il n’y a pas de magie blanche ou noire, il n’y a pas de différence : toute magie est interdite. Cependant, Tolkien s’appuie sur ce que sa culture considère comme une différence légitime et essentielle (magie blanche ou noire) pour simplement illustrer la différence entre les deux types d’interaction qu’on peut avoir avec le surnaturel.

Or cette différence-là est effectivement biblique : ce que les prophètes reprochent à ceux qui pratiquent l’idolâtrie, c’est notamment leur rapport marchand au divin, reflétant une volonté profonde d’exercer leur volonté par la manipulation des forces en présence, au dépens du reste de l’humanité et de l’environnement. C’est ce que manifeste le fameux « Anneau de Pouvoir ». La magie de Sauron, c’est la magie au sens biblique, c’est-à-dire une pratique idolâtre.

Cette différence fondamentale est estompée dans le film de Jackson. Par exemple, dans le livre, Gandalf et Saroumane s’affrontent par des paroles (que ce soit en personne ou lors de « l’exorcisme » du roi Théoden) plutôt que par des moyens spectaculaires comme leurs bâtons ou des formules magiques, comme le film le représente. De même, à la fin du « Hobbit », lorsque Gandalf, Saroumane et Galadrielle affrontent Sauron, la mise en scène du film vise la démonstration de puissance, là où le récit originel reste très discret sur les événements.

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La vraie contradiction

S’il y a contradiction, c’est dans les choix de Peter Jackson. En effet, malgré son adaptation « Hollywoodienne » des scènes de combat, qui confond les deux rapports au surnaturel, il conserve dans le premier film de la trilogie de l’Anneau des éléments qui soulignent la distinction faite entre les deux.

  • Dans Le Hobbit, alors que la compagnie voyage sous la pluie glacée depuis presque trois heures, un nain nommé Dori échange quelques mots avec le Magicien :
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    – Dîtes Mr Gandalf, ne pouvez-vous rien faire contre ce déluge ?
    – Il pleut maître Dori ! Et il continuera de pleuvoir jusqu’à ce que la pluie cesse. Si vous souhaiter changer le temps, il vous faut trouver un autre magicien.
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    Aussi naturel, légitime, et bon que puisse nous paraître l’idée d’intervenir sur la météo dans ces conditions, Gandalf refuse. On pourrait être tenté d’y voir une allusion aux enjeux du changement climatique global, et notamment au rôle de l’homme dans ce changement, mais le grand public n’avait pas conscience de ce genre de chose à l’époque où Tolkien a écrit ce roman.
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    Il faut donc simplement y voir la logique précédente : la « magie » des Magiciens, contrairement à celle de Sauron et ses sbires, n’est pas là uniquement pour nous rendre la vie plus agréable, pour que nos moindres volontés soient faites. Ce n’est pas un équivalent de la technologie telle que notre société l’envisage trop souvent, mais plutôt une discipline extraordinaire, soumise à un ordre supérieur.

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  • De même, dans Le Seigneur des Anneaux, lorsque Galadrielle, reine des Elfes, décrit son miroir extraordinaire à Sam Gamegie, elle dit :
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    « C’est là ce que vous autres appelleriez de la magie, je pense, encore que je ne comprenne pas très bien ce que vous entendez par là, et vous semblez aussi user du même mot pour les fourberies de l’Ennemi. »
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    Pourtant peu après, elle est tentée par le pouvoir de l’anneau, et paraît alors sous une forme sombre et inquiétante… très similaire à celle qu’elle a revêt pour vaincre Sauron dans Le Hobbit !
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Tentée par l’Anneau dans Le Seigneur des Anneaux
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Luttant contre Sauron dans Le Hobbit

Il semble doncy avoir là une contradiction flagrante dans la compréhension de l’Art des Elfes et des « fourberies » de Sauron.

Abracadabrantesque

Les films de Jackson ne font donc pas justice à la minutie avec laquelle Tolkien a cherché à éviter de contrevenir aux commandements bibliques, ou même d’en donner l’impression. Notons d’autres exemples de la subtilité de l’auteur :

  • La Bible interdit aux humains de pratiquer la magie, or justement le personnage de Gandalf n’est pas un humain : les Magiciens sont une race à part entière, semblable à des anges).
  • Qui plus est, aucun humain « exemplaire » de ses récits n’emploie la magie, seuls ceux qui ont été corrompus par Sauron se le permettent (Grima Langue de Ver, notamment).
  • La seule « magie » que les humains exemplaires manipulent est celle des objets forgés par l’Art des Elfes (par exemple, l’épée de Bilbo, ou les présents de Galadrielle à la Communauté de l’Anneau) ; et de même certains humains ont leur propres compétences qui donnent l’impression d’être « magiques » mais sont en fait des dons (par exemple les compétences médicinales d’Aragorn).

Il en va de même pour l’auteur du Monde de Narnia, C.S. Lewis : son personnage le plus « magique » est Coriakin, et c’est en réalité une étoile, non un humain. Par contraste, un auteur comme J. K. Rowling n’a pas le même degré de prudence dans son approche de la magie, même si ses récits ont bien d’autres mérites (comme nous le verrons peut-être dans un futur article).

La question que l’on peut se poser est : Pourquoi Jackson a-t-il fait ces changements ? N’est-ce pas pour répondre à nos aspirations ? Le fait est que ce genre de « magie », de pouvoir spectaculaire et grisant, nous attire. Nous voulons, bien sûr, nous ranger du côté de Gandalf et des Elfes, mais nous voulons aussi pratiquer la « magie » comme Sauron. Or Tolkien a justement cherché à montrer que ce genre de rapport au surnaturel nous rend esclave.

Nous sommes doubles, divisés dans notre désir. Si nous voulons instinctivement nous identifier à Frodon, nous nous trompons de Hobbit : nous serions en réalité plus proches de Gollum. Et quand bien même : Frodon sombre lui aussi dans la tentation de l’Anneau à la fin du récit. Paradoxalement, Jackson rend bien la symbolique de ce moment : l’Anneau tombe sur le magma en fusion, mais n’est pas détruit, parce qu’il est encore lié à Frodon. Ce dernier est prêt à se laisser tomber dans la lave également, pour rejoindre l’Anneau qui l’appelle. Ce n’est que grâce à l’intervention de Sam que Frodon peut s’arracher du pouvoir de l’Anneau, et que ce dernier est finalement dissout.

Qui sera notre Sam ? Qui nous accompagnera quoi qu’il arrive, même si on tente de l’abandonner, même si on le trahit ? Qui sera l’ami fidèle et tendre, qui nous suit dans les endroits les plus sombres, nous porte sur son dos quand toutes nos forces nous ont abandonné, et nous rappelle à la lumière quand nous sommes consumés par les ténèbres ?

Un allié à tout épreuve : voilà qui vaut plus que toute la puissance du monde – magique ou autre ; voilà qui permet de traverser des déserts et de franchir des montagnes ; voilà, enfin, qui permet à un être aussi insignifiant, et finalement corruptible, que Frodo, de porter le coup final contre Sauron.

Quel humain serait capable d’être un tel allié ? Et qu’est-ce qui pousserait quelqu’un à se donner si entièrement pour un autre ? Sam, pour sa part, agit par amitié, mais aussi et surtout parce que Gandalf lui a confié cette mission. De même, la Bible enseigne que Dieu le Père a donné le Saint Esprit à Jésus, pour qu’il l’accompagne dans son ministère, et jusque dans sa plus terrible épreuve. C’est le même Esprit que Jésus à son tour confie à ses disciples, pour qu’il les accompagne toute leur vie, dans les joies et dans la souffrance.

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La magie imaginaire des œuvres humaines, lorsqu’elle est correctement représentée, peut nous révéler les merveilles de l’amour de Dieu, particulièrement l’apparente faiblesse de la « magie blanche » des Elfes et de Gandalf, qui renverse pourtant les puissances du mal. La « magie noire », comme celle de Sauron, peut quant à elle révéler l’obscurité de nos cœurs.

Loin d’inviter à l’idolâtrie, la superstition, ou une foi aveugle, mettre en scène une magie imaginaire est une manière de nous ouvrir les yeux sur le monde, sur nous-mêmes, pour nous inciter à rechercher ici, dans le monde réel, ce dont nous avons tant besoin : un juste rapport au surnaturel.

2 comments

  1. imaginaire c’est le mot le plus important de cet article

    parce que vu le nombre de fanatique catho qui boycott des oeuvres (comme harry potter,skyrim,fairy tail etc) faut qu’il comprenne que c’est fictif

    moi chuis catho et je le comprend parfaitement

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