La zombie walk : une manifestation « anxiogène » ?

par Vincent M.T.

Au cours des 10 dernières années s’est répandu le phénomène de la Zombie Walk, ou “Marche Zombie”, sorte de carnaval des morts-vivants. La tendance a évolué de façon exponentielle des deux côtés de l’Atlantique : débutant en 2006 aux USA et en 2008 en France, elles regroupaient de part et d’autre quelques centaines de participants à chaque occasion, mais désormais elles attirent plusieurs milliers de personnes, et jusqu’à une dizaine de milliers pour les plus gros événements.

Pro-vie ou pro-mort ?

Associées pour la plupart à la fête d’Halloween, ces manifestations furent très vite la cible de critiques, principalement des accusations de “mauvais goût” et de “morbide”, auxquels on a opposé les notions de “valeurs positives” et de “vie”. Cependant, la seule chose qui eut un réel poids pour restreindre ou même annuler les rassemblements fut le contexte de violences et de menace terroriste, notamment à Lille et à Bordeaux, et plus récemment à Strasbourg. 

A ces trois coins de la France, les organisateurs ont eu beau interdire les armes factices (pour ceux qui préfèrent se déguiser en « chasseurs de zombies »), aller à la rencontre des commerçants et prévoir un encadrement sécurisé, les responsables politiques continuent de refuser les autorisations de défiler dans l’espace public sous prétexte que ces manifestations auraient, en soi, un caractère « anxiogène« . Autrement dit, elles propageraient la peur et l’angoisse. Si c’est le cas, on se demande pourquoi elles rencontrent, paradoxalement, un tel succès.

Par exemple, à Lille, une ville réputée pour ses carnavals, la participation grimpait en flèche jusqu’au milieu des années 2010. Si elle avait continué sur sa lancée, elle accueillerait aujourd’hui la plus grande Zombie Walk d’Europe, avec plus de dix milles personnes. Mais en 2014, la menace terroriste et les tristement célèbres « attaques de clowns » qui ont sévit dans la capitale des Flandres ont poussé les autorités à circonscrire les 7000 participants à un lieu fixe. L’année suivante, l’événement fut d’abord différé fin novembre, faute d’accord avec les autorités. Puis, suite aux attentats du 23 novembre à Paris, ce sont les organisateurs eux-mêmes qui décidèrent d’annuler l’événement.

La Zombie Walk peut donner l’impression d’être une célébration de la mort

Les organisateurs de cet événement montrent ainsi leur sensibilité à la réalité de la mort, et reconnaissent qu’une tension qui peut exister, a priori, entre ces atrocités et la Zombie Walk. En effet, ce genre d’événement peut donner l’impression d’être une célébration de la mort. Pourtant, si ces défilés funèbres ne sont pour beaucoup qu’une occasion de faire la fête, ne permettraient-ils pas néanmoins l’expression nécessaire et thérapeutique, bien que d’une manière symbolique (peut-être inconsciente), des sentiments troublés d’une société en crise ? Bref, ne seraient-ils pas, non pas « anxiogènes », mais plutôt anxiolytiques ?

Le Zombie dans l’Histoire de France

Franck Bonhomme, président de la Burdigala Corporation, qui organise la Zombie Walk de Bordeaux, est convaincu du lien naturel entre période de crise et manifestation de morts-vivants :

« Je ne suis pas spécialiste mais un psychanalyste m’a dit que dans toutes les périodes troubles de l’histoire de l’humanité, comme la crise de 1929 ou les années 50 avec la guerre froide, l’attrait pour les zombies réapparaît. C’est aussi le cas actuellement avec cette instabilité mondiale. En jouant les zombies, on défie la mort et tous ces problèmes qu’on ne maîtrise pas. On les exorcise parce que la vie continue« .

L’Histoire tend à lui donner raison. Au 15e et au 16e siècle, une série de crises qui ont rendu la mort omniprésente (Peste Noire, Guerre de 100 ans, etc.). En France et en Allemagne, l’art se centre sur les morts et leur représentation :

  • Les Vanités de la peinture baroque et les variations sur le Dict des Trois Morts et des Trois Vifs rappellent que la vie humaine est courte et fragile ;
  • Les manuels chrétiens d’Ars Moriendi invitent les vivants à méditer sur leur fin pour mieux s’y préparer  ;
  • La Danse Macabre affirme l’égalité de tous devant le trépas ;
  • Sur les couvercles de tombeaux, la figure sculptée du défunt n’est plus un gisant paisiblement assoupi, mais un transi squelettique.
Dict des Trois Morts et des Trois Vifs
Danse macabre
Vanité
Gisant
Transi

La Zombie Walk dans la Bible (enfin, presque)

En réalité, le Memento mori, c’est-à-dire l’idée qu’il faut se souvenir de notre mortalité – avec tout ce que cela peut avoir de déplaisant – a été surtout développée et portée par le christianisme, en contrepoint du fameux proverbe païen mentionné par le prophète Esaïe : « Mangeons et buvons, car demain nous mourrons » (Esa. 22.13).

Ce proverbe prône une sorte de Carpe diem angoissé, du type « Profitons-en tant qu’il est temps ». Or c’est précisément ce genre de doctrine qui peut susciter des comportements consuméristes sans égard pour les conséquences, ce que symbolisent parfois les hordes de zombies (notamment dans les films de Romero).

A cela, le christianisme répond par deux convictions :

  • D’abord la perspective d’une après-vie, on peut donc pleinement en profiter maintenant, mais sans angoisse vis-à-vis du temps.
  • Ensuite, par l’annonce d’un jugement : n’en profitons pas n’importe comment, car nous sommes responsables, nous devrons un jour répondre de nos actes.

Paradoxalement la Zombie Walk symbolise justement une forme de jugement (la catastrophe de « l’apocalypse zombie ») et un après (un monde post-apocalyptique).

En allant plus loin, on trouve même dans la Bible un fondement au principe de ce genre de manifestation qui mêle (en apparence) la fête et les morts, pour dénoncer l’injustice. Le roi Salomon, célèbre pour sa sagesse, écrit ces lignes son livre intitulé l’Ecclésiaste :

J’ai considéré ensuite toutes les oppressions qui se commettent sous le soleil; et voici, les opprimés sont dans les larmes, et personne qui les console ! Ils sont en butte à la violence de leurs oppresseurs, et personne qui les console ! Et j’ai trouvé les morts qui sont déjà morts plus heureux que les vivants qui sont encore vivants et plus heureux que les uns et les autres celui qui n’a point encore existé et qui n’a pas vu les mauvaises actions qui se commettent sous le soleil. (Ec. 4.1-3)1

Certains diront que ce ne sont que des paroles imagées, et que ça n’a donc rien à voir avec une mise en scène grotesque de cadavres ambulants, comme la Zombie Walk. Pourtant, Dieu lui-même n’a-t-il pas commandé à certains prophètes de mettre en scène le message qu’ils étaient censés livrer au peuple ?

Prenez Ezékiel : Dieu lui demande de rester allongé pendant une longue période et de manger du pain cuit sur un feu d’excréments, pour symboliser le siège de Jérusalem. Prenez encore Osée : Dieu l’appelle à épouser une prostituée, à lui pardonner après qu’elle l’ait quitté pour retourner à la prostitution, et même à la ramener sous son toit… tout ça pour symboliser l’amour que Dieu a pour l’humanité malgré ses péchés.

Ces actes symboliques et prophétiques étaient certainement choquants pour la société de l’époque, et c’était en partie le but recherché. La forme était en accord avec le fond : déplaisant car révélateur du péché, mais aussi vecteur d’espoir et de rétablissement.

De la théorie à la pratique

Après cette approche théorique, venons-en aux éléments pratiques pour répondre aux accusations dont sont victimes les Zombies Walks :

  1. Un caractère anxiogène ? Pourtant, on remarque que les villes qui accueillent chaque année une large Zombie Walk ne se portent pas plus mal. Entre une et trois manifestations de ce genre ont lieu chaque année, depuis presque 10 ans, à Lyon par exemple, ou même Paris, autrement plus touchée par « la menace terroriste » que Lille ou Bordeaux. En 2016, la Zombie Walk de Paris, passait même à quelques rues du Bataclan, encore fermé après les attentats de l’année précédente, et personne ne semble l’avoir relevé.
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    Parcours probables de la Zombie Walk de Paris 2016 étant donnés le lieu de départ et celui d’arrivée.
    Il y aurait pourtant eu matière. Policiers comme survivants ont employé le mot « zombie » pour qualifier les rescapés, que ce soit le soir même (Jean : « Nous faisons sortir les otages. Ils avancent comme des zombies« ) ou par la suite (Sophie : « Avant, je n’avais pas cette tête de zombie » ; Lucie : »Un mois plus tard, je fonctionnais comme un zombie« ).
    Nous avons besoin d’une catégorie de langage, d’un imaginaire, pour exprimer et exorciser l’horreur que l’on croyait bannie de nos sociétés. Au fond, si la Zombie Walk nous dérange, c’est parce que la mort nous dérange. Mais en faire un tabou ne résoudra rien, il faut faire face à nos angoisses, comme nous y invite Salomon : « Mieux vaut se rendre dans une maison de deuil que dans une maison de festin, car telle est la fin de tout homme, et celui qui est en vie peut ainsi se mettre à réfléchir. (…) Le coeur des sages est dans la maison de deuil, et celui des hommes stupides dans la maison de joie. Mieux vaut entendre la menace du sage que d’écouter le chant des hommes stupides« . (Ec. 7.2-5).
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  2. Critique sociale. L’idée de la Marche Zombie est que quelque chose – le gouvernement, la religion, la société, la violence – fait de nous des zombies, des êtres dépossédés de leur libre arbitre, ou de leur conscience. Comment ? Par exemple, avec les logiques économiques et financières. En octobre 2011, le mouvement populaire Occupy Wall Street a organisé un défilé de zombies mangeurs de billets de banque, pour parodier l’avidité de certains chefs d’entreprises, et dénoncer au passage les dettes “toxiques” (aussi appelées “dettes zombies”, en anglais) qu’ils produisent.
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    Les  « zombies d’entreprise ».

    Ceux que l’ont comparait avant à des prédateurs (« requins de la finance », « vampires ») ont entraîné une crise financière mondiale, et continuent pourtant de se comporter de la même manière. Ils ont ainsi montré qu’ils ne sont pas des monstres prédateurs, mais plutôt des monstres fous : ils s’étouffent en avalant et continuent pourtant de s’empiffrer. En écho, leurs victimes envahissent les rues comme des âmes en peine, symbolisant à la fois les bourreaux et les victimes, afin d’alerter de la santé économique et morale de notre société.

Conclusion

Notre époque est en crise : épidémies, économie, terrorisme… Ce n’est pas un hasard si la popularité des zombies est montée en flèche après les attentats du 11 septembre 2001, puis de nouveau après la crise financière en 2008, et de nouveau après le Printemps Arabe et l’émergence de DAESH. Plus encore, au-delà de ces crises « externes », il existe aussi aujourd’hui une crise interne : le chaos politique et l’injustice sociale règnent en France, et en Occident.

Or il est naturel, bon, et simplement humain de chercher à exprimer notre angoisse vis-à-vis de tout cela, et de dénoncer symboliquement, voire rituellement, les effets de la vanité qui provoque l’instabilité et le malheur général. Et il est légitime de le faire par une mise en scène publique qui reflète le sujet, aussi déplaisant soit-il. Certes, la question n’est pas toujours aussi creusée et réfléchie dans tous les événements du type Zombie Walk, mais c’est plutôt une occasion pour les approfondir plutôt que pour les censurer. Ceux qui veulent uniquement « la vie » et des « valeurs positives » sont dans le déni, séduits par une culture qui refuse la réalité du malheur.

La Bible elle-même fait écho à ce message : nous sommes des créatures fragiles et un peu folles, à la fois victimes et propagatrices de la vanité. Elle pointe aussi vers celui qui peut nous en délivrer, et transformer ainsi notre perspective sur la résurrection des morts – comme une nouvelle vie plutôt que comme une seconde mort.

Jésus s’offre en nourriture aux zombies que nous sommes, mais ce n’est pas juste une victime, c’est un Sauveur. Il est le remède que nos récits de zombies n’envisagent jamais. Dans un monde contaminé par la mort, il nous contamine par sa vie, et nous redevenons pleinement humains. Voilà la vie, la vraie, et en abondance ; celle qui nous réconcilie avec ce Dieu que nous ignorons, celle qui relève véritablement les morts, celle qui, de notre vivant, nous pousse à consoler ceux qui souffrent et à dénoncer l’injustice sociale.

D’ailleurs, toute Zombie Walk qui se respecte a un Jésus dans ses rangs.

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Notes :

1 Bien sûr, il faut aussi remarquer que Salomon a un message nuancé, montrant d’ailleurs que le christianisme biblique ne rejette pas les plaisirs de cette vie :

« Va, mange avec joie ton pain, et bois gaiement ton vin; car dès longtemps Dieu prend plaisir à ce que tu fais. (…) Jouis de la vie avec la femme que tu aimes, pendant tous les jours de ta vie de vanité, que Dieu t’a donnés sous le soleil, pendant tous les jours de ta vanité; car c’est ta part dans la vie, au milieu de ton travail que tu fais sous le soleil. Tout ce que ta main trouve à faire avec ta force, fais-le; car il n’y a ni oeuvre, ni pensée, ni science, ni sagesse, dans le séjour des morts, où tu vas« . (Ec. 9.17-10)

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