Comment voter ?

– par Vincent M.T. 

Un principe démocratique qui semble assez naturel est que si un candidat est préféré par le plus grand nombre à tous les autres, alors c’est ce candidat qui doit être élu. C’est ce qu’on appelle le principe de Condorcet.

Pourtant, le système français pour les Présidentielles s’oppose à ce principe : puisqu’on ne conserve au second tour que deux candidats, ceux qui ont le plus de voix au premier tour, on élimine un potentiel « 3e homme » qui aurait potentiellement plus de chance que les deux autres d’être élu au second tour. Ce fut le cas de François Bayrou en 2007, que les sondages donnaient gagnant au second tour contre Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal, à condition qu’il parvienne à se qualifier.

Au-delà du 3e homme

Mais surtout, le scrutin uninominal majoritaire à deux tours ne garantit pas qu’il y aura un candidat satisfaisant, puisque c’est un vote relatif : on vote pour un candidat parmi d’autres, et donc plutôt qu’un autre. C’est ce qui explique l’état des campagnes présidentielles depuis au moins le début des années 2000 : chaque parti tente de diaboliser l’autre, parce qu’au final on vote essentiellement contre un candidat et son parti. Cela favorise une culture politique d’extrêmes, comme l’illustre la montée récente des mouvements France Insoumise et Front National (et ce, malgré un système qui, par ailleurs, pénalise les extrêmes au niveau législatif).

Pour résoudre ce problème, certains voudraient une reconnaissance du vote blanc, et qu’au-delà d’un certain taux de ce type de vote (ou d’abstention), le scrutin soit reporté et tous les candidats éliminés, avec interdiction de se présenter aux prochaines élections. Pourtant, cela présenterait deux difficultés majeures :

  1. D’abord, cela coûterait cher, et découragerait donc toute « prise de risque » politique. Tous les candidats et tous les partis se conformeraient encore plus qu’aujourd’hui à un discours unique. Adieu les petits candidats, et les petits partis.
  2. Ensuite, cela ne règlerait absolument pas le problème, parce que le mode de scrutin influence notre stratégie de vote. C’est tout l’enjeu des sondages et du vote dit « utile » au premier tour, qui rendent difficile l’analyse du résultat et sapent la légitimité du pouvoir. C’est ce qu’indique ce sondage IFOP mené la veille du premier tour :

On ne sait pas si le peuple a voté pour A ou contre B. Et sachant que les partisans de A comme de B préfèreraient voir C au pouvoir que le candidat du parti opposé, pourquoi n’a-t-il aucune chance d’être élu ?

La recommandation du chef

Aux débuts du christianisme, les apôtres ont été confrontés à une situation similaire à la nôtre : deux candidats, un seul poste (Ac. 1.21-26). Comment s’en sont-ils sortis ?

Ils ont fait un scrutin à deux tours. Le premier est un vote d’approbation, selon le principe de Condorcet. Si on devait transposer cela pour les Présidentielles aujourd’hui, nous aurions l’occasion d’exprimer notre intention précise pour chaque candidat :

Ainsi, le peuple pourrait exprimer son rejet d’un candidat sans nécessairement se sentir obligé de soutenir un autre candidat. Les résultats seraient clairs et faciles à interpréter. Ne passeraient au second tour que les candidats qui auraient obtenu plus d’un certain taux de votes « oui », par exemple 50% ou même 75%. Pour les apôtres, il fallait l’unanimité, mais ils n’étaient alors que 11, ce n’est pas envisageable pour un pays de 47 millions d’électeurs, comme la France.

Il n’y aurait donc que des « favoris » au second tour, et on pourrait réellement éliminer des candidats au premier tour, sur la base du taux de « non » qu’ils récoltent. Dans l’exemple biblique, les apôtres font ensuite un tirage au sort, et c’est logique : les candidats sont déjà approuvés à l’unanimité, donc peu importe lequel est choisi. C’est aussi une manière de laisser agir « le hasard avec un D majuscule », comme on dit.

Un tirage au sort ne conviendrait pourtant pas pour nous : d’abord, il est beaucoup plus facile de truquer un tirage au sort qu’un scrutin, et puis connaissant les humains, surtout avec de tels enjeux, mieux vaut éviter cette situation. On pourrait par exemple faire un second tour similaire à notre actuel premier tour : on voterait pour un seul candidat.

L’avantage d’inclure une étape d’approbation dans le mode de scrutin, c’est que c’est un vote qui réunit, plutôt que notre système actuel, qui divise. Et si l’on en croit les résultats des présidentielles de la 5e république, la France est divisée : outre en 1958 et en 2002, les Présidents sont élus avec au maximum 55% des voix.

La Bible serait-elle encore d’actualité ?

Cet exemple du vote nous indique que la démocratie n’a pas à craindre les principes bibliques, au contraire, elle peut bien s’en inspirer. Il ne s’agit pas de faire de la France une théocratie, mais simplement de tenir compte de la sagesse ce ceux qui nous ont précédé pour s’organiser d’une manière véritablement humaine, pleine de bon sens, et qui vise l’unité.

Il y a d’autres domaines où la Bible peut nous inspirer. On pense évidemment aux mouvements lancés par Gandhi, Martin Luther King ou encore l’Abbé Pierre, mais il y a d’autres exemples tout aussi importants, bien que moins connus.

Par exemple, en économie, les chrétiens ont souvent cherché une « 3e voie » humaniste entre le capitalisme/libéralisme et le marxisme/socialisme :

  • Au 20e siècle, G.K. Chesterton et H. Belloc ont formulé le Distributisme, fondé sur une répartition des moyens de production tout en conservant le principe de propriété privée. La plus grande coopérative au monde (la MCC) est le meilleur exemple du succès de ce genre de modèle, pourtant aucune société humaine n’a tenté l’aventure jusqu’ici. On doit donc se contenter pour l’instant des représentations littéraires de J.R.R. Tolkien (la société Hobbit, dans « Le Seigneur des Anneaux ») et de Houellebecq (la société française, dans « Soumission »).
  • De même, le Personnalisme, fondé par E. Mounier et porté notamment par J. Ellul, a fortement influencé la vie politique française des années 1930 à 1950. Ce courant de pensée anti-individualiste, avec une certaine mesure de fédéralisme étatique (comme en Suisse, aux USA, ou en Allemagne), s’exportera avec succès au Sud-Vietnam dans les années 60 et au Québec dans les années 70.
  • Le Relationnisme de Michael Schluter envisage la société du point de vue des relations (par exemple, le crime est abordé non comme une infraction à la loi mais une rupture des relations), ce qui implique un certain fédéralisme, et s’inspire de la loi de Moïse (notamment le Jubilé) : droit à la propriété pour chaque famille, soutien des familles et des communautés locales, etc.

D’ici 2022…

En résumé, il est possible de penser autrement notre manière de vivre, et la Bible est une ressource extraordinaire pour renouveler et modérer nos ambitions de vivre ensemble. Tant qu’on l’aborde en respectant l’intention des auteurs et sans négliger un travail de transposition pour notre époque – contrairement à ceux qui se contente de citer des versets mal traduits et hors-contexte, par exemple sur la question de l’esclavage – il est facile d’y trouver une pensée réellement originale, mais surtout saine et profitable pour aujourd’hui.

Et peut-être que ce genre de lecture nous éviterait de nous retrouver avec des dilemmes aussi déprimants que celui qui nous attend le 7 mai prochain.

1 comment

  1. Article excellent, comme d’habitude…
    Un seul point sur lequel je suis en désaccord : inutile de déprimer, si, comme l’on fait les disciples dans l’attente, on attend que ce soit Dieu qui choisisse le prochain Président. D’ailleurs, nous pouvons dire qu’aujourd’hui, nous ne nous sommes jamais autant trouvés dans une situation de pile ou face dans l’histoire de la Vème République, que ce soit à l’échelle individuelle ou collective…
    Au-delà de nos convictions personnelles – vote pour l’un, l’autre ou abstention -, notre prière doit être « Seigneur, bien que j’essaie de faire de mon mieux, je ne suis pas capable de faire des choix, n’étant pas omniscient(e) comme Tu l’es. Permets donc que ce soit Toi qui mette au gouvernement celui ou celle que Tu auras choisi. »
    Et d’après la Bible, toute autorité venant de Dieu, et celles qui existent ayant été établies par Dieu, nous ne pourrons que nous réjouir du résultat du scrutin, quel qu’il soit, car il aura été déterminé par Dieu.
    Je ne sais pas si Dieu est d’accord avec mon vote, mais ce que je sais, c’est que la personne qui sera au pouvoir aura la légitimité divine d’y être, d’autant plus dans un vote où tout est possible… Dans une telle situation, c’est Dieu qui guide.
    Réjouissons-nous, donc, d’une part d’être dans un pays où nous pouvons choisir nos dirigeants, et d’autre part d’avoir cette ferme conviction que le choix de nos gouvernants fait partie intégrante du Plan de Dieu pour notre pays.
    Et pas de déprime ! Non mais.

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