Le « Jésus zombie » de la pop-culture

– par Vincent M.T.

« Je ne peux pas prétendre comprendre le plan de Dieu, mais quand Christ a promis une résurrection des morts, je pensais qu’il avait en tête quelque chose de légèrement différent« .
– Hershel, The Walking Dead.

Dans une culture qui associe résurrection et apocalypse zombie, il n’a pas fallu longtemps pour que l’idée d’un « Jésus zombie » apparaisse et se popularise. Souvent, ceux qui promeuvent ce meme le font avec une attitude irrévérencieuse, cherchant au mieux à désacraliser un symbole religieux, au pire à tracer un parallèle entre le christianisme et une pandémie planétaire qui transforme les humains en monstres décérébrés.

Cependant, si l’on dépasse ce premier abord qui ne favorise pas le dialogue, on trouve tout de même de quoi entamer une conversation constructive. Et cela vaut la peine, car il serait dommage de commettre le même faux-pas qu’eux, en prenant ceux qui nous offensent pour des gens incapables de réfléchir et dont l’erreur est évidente. Je vous propose donc de suspendre votre jugement et d’aller plus loin, afin de trouver des points de contact avec ceux qui nous critiquent.

Un contexte sociétal

Au-delà des tee-shirts et des comics en ligne (par exemple Cyanide & Happiness), le lieu typique d’apparition du « Jésus zombie », c’est la Zombie Walk. Cela doit nous amener, comme pour notre lecture de la Bible, à en étudier le contexte. Nous avons déjà analysé récemment ce phénomène d’un point de vue historique (et biblique), aussi ce qui suit sera essentiellement centré sur notre société.

Trois phénomènes notables nous intéressent ici, parmi tant d’autres qui caractérisent notre époque :

  1. La participation de l’audience, de la foule, aux productions culturelles. Depuis la toute-responsabilité attribuée à l’observateur d’interpréter l’art, jusqu’à la popularisation du cosplay et des flash mobs, l’implication personnelle et l’appropriation créative des œuvres par le public dénote l’émergence d’un une véritable culture « participatoire ».
  2. L’attente de l’apocalypse. Ce concept d’origine religieuse a été repris par la culture, servant de référence à tous les discours alarmistes ou sensationnalistes : changement climatique, astéroïde occasionnelle, menace de guerre nucléaire, effondrement du système financier international et pandémie sont autant d’occasions d’emprunter à la rhétorique apocalyptique, rendue célèbre par le fameux « bug » de l’an 2000.
    La catastrophe sociétale est imminente, mais il ne s’agit plus d’une « bonne catastrophe », comme c’est le cas de l’Apocalypse dans la Bible. En effet, le concept n’est pas simplement repris, il est transformé, adoptant une perspective pessimiste (il n’y a pas de rédemption possible pour l’humanité) et nihiliste (rejet de la moralité traditionnelle et du jugement qui lui est associé).
  3. La répression de la mort. Le déclin et la mort sont vécus en marge de la société, dans des « espaces sanitaires », où les pires moments de l’indécence d’un corps agonisant se déroulent loin de la présence et de l’expérience des proches. Présentée comme un voile de pudeur qui maintient la dignité du mourant, cela tend également à minimiser, si ce n’est camoufler, l’horreur de la mort. Allergiques au déclin biologique, nos générations sont au contraire dévouées à la santé, à la jeunesse et au maintien du corps.
    Cela n’est pas sans lien avec le mythe du progrès, qui induit que ce qui vient après est nécessairement meilleur que ce qui est venu avant : nous sommes plus intelligents et plus épanouis que tous nos ancêtres, et tous nos aînés sont (malgré eux) prisonniers des normes sociétales et morales qui les ont formaté, etc. Dans cette perspective, la vieillesse n’est d’ailleurs plus synonyme d’expérience accumulée, mais de régression et d’obsolescence.

Or, ce troisième phénomène, la répression de la mort, n’est pas complètement possible. L’horreur ressurgit toujours, inévitable, par exemple avec les attentats qui ont récemment secoué plusieurs pays, dont le nôtre. Le choc de cette terrible réalité de la mort, longtemps réprimée, est tel que l’excès inverse se produit : une déferlante d’angoisse morbide saisit la foule, qui a besoin de les extérioriser pour les exorciser. La mort revient, les morts aussi.

On comprend donc facilement qu’un carnaval macabre comme la Zombie Walk apparaisse spontanément et prenne de l’ampleur. C’est une manière d’accepter la réalité – même si cela mène parfois a des phénomènes culturels troublants, comme de rebaptiser Pâques : le « jour de Jésus zombie ».

Du corps à l’âme

Mais plus encore, avec la démystification scientifique au 20e siècle des concepts comme l’âme ou l’esprit, le corps est devenu le seul lieu possible du « soi ». Le cinéma, et notamment le genre de l’horreur, transgressif par nature, s’est fait le théâtre de cette exploration du corps comme siège de l’identité. Typiquement, dans les récits de zombie, on reconnaît parfaitement, sans pouvoir vraiment l’expliquer, que la version zombifiée d’une personne n’est plus cette personne. C’est pourquoi on peut la détruire sans scrupule. Ce faisant, loin de tomber dans un matérialisme pur, les films ont plus souvent proposé une vision unifiée, holiste, de l’âme. Le mystère demeure mais il n’est plus séparé du physique.

On imagine souvent que c’est le christianisme qui a véhiculé ces idées sur l’âme et l’esprit que la science a rejeté, pourtant c’est au contraire un domaine où la Bible et les récits de zombie se rejoignent. Dans les textes hébreux et grecs des Ecritures, l’âme désigne essentiellement la personne humaine, liant intimement son corps et le mystère de sa dimension spirituelle. Seulement la philosophie et la mythologie grecques ont influencé de nombreux penseurs, tout au long de l’histoire, et ils ont lu la Bible sans réaliser qu’ils donnaient alors un sens étranger à certains des termes.

Trois questions pour dialoguer

La Zombie Walk, et plus particulièrement « Jésus zombie » posent donc, sans forcément le savoir d’ailleurs, plusieurs grandes questions :

  1. Qu’est-ce que le sacré ?
    En un sens, la Zombie Walk et « Jésus zombie » expriment la quête humaine de sacré. Même en voulant se moquer des idéaux chrétiens, les participants reprennent et ritualisent des manifestations à forte symbolique ajoutée. Certains voient d’ailleurs les zombies comme l’équivalent inverse des anges dans la pop-religion, et il est vrai que les premiers semblent avoir largement remplacé les seconds sur les écrans.
    Le sacré ne se résume pas à Dieu, aux Ecritures et aux formes institutionnelles du culte. Tous les événements populaires qui portent un discours sur l’expérience humaine – la souffrance, la joie, la reproduction, la croissance et le déclin, la famille et les conflits, la santé et la mort… – sont des formes du sacré. La Zombie Walk en particulier est un moyen d’appréhender la mort, une sorte de spectacle funéraire qui nous concerne tous, car la mort n’épargne personne.
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  2. Quel est le lien entre le corps et l’identité ?
    Comment rendre compte de qui nous sommes en nous limitant au corps ? Et pourtant, que peut-il y avoir d’autre ?L’humain est « corps de son âme, et âme de son corps » – une unité psychosomatique. Voilà l’équation que nous donne la Bible, les neurosciences, et la Zombie Walk. Au-delà de la vie et de la mort, le soi est lié au corps (et particulièrement au cerveau – dont les zombies sont si friands).
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  3. Quel espoir peut-on avoir aujourd’hui ?
    Les deux premières questions nous mènent ici. Les Zombie Walks, et « Jésus zombie », sont malgré tout les signes d’un intérêt pour la transcendance, la survie du soi par-delà la mort. Pourtant, là où la version pop imagine un soi amoindri dans le même corps dégradable, Jésus promet un soi de plénitude dans un nouveau corps.Par souci de se démarquer de l’image caricatural d’un christianisme qui dirait « Souffrez maintenant, vous ressusciterez plus tard dans un monde de bizounours« , les chrétiens, et les protestants en particulier, ont plutôt insisté sur le changement radical que Jésus permettait dès aujourd’hui : réconciliations, justice sociale, résilience, etc. Il ne faut cependant pas oublier qu’il est réellement ressuscité, et que ce qu’il nous offre dans l’éternité dépasse de loin toutes les limitations de cette vie présente.
    A une époque où la mort s’invite de nouveaux parmi nous, il est essentiel de reconnaître pleinement la réalité traumatisante et scandaleuse de la mort, et de proclamer le seul espoir qui va véritablement au-delà de cet ennemi qui semble insurmontable.

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