Les acteurs selon Jésus, Calvin et Tozer

A l’époque de la Réforme, le théâtre était sujet à débat : ses partisans y voyaient un moyen de répandre le message de l’Evangile, tandis que ses critiques y voyaient un rituel païen qui excitait les passions et les vices de la foule. Des considérations similaires ont perduré jusqu’à aujourd’hui, notamment au 20e siècle dans le discours d’Aiden Wilson Tozer, un pasteur américain célèbre pour ses polémiques et sa foi radicalement anti-matérialiste. On entend même dire dans les milieux protestants que Jean Calvin aurait banni le théâtre de Genève.

Pourtant, alors que notre époque submergée par les écrans fait la part belle au 7e art, qui présente de nombreux enjeux similaires au théâtre (dont il est héritier), la question semble beaucoup moins se poser. Pour autant, la réponse est loin d’être une évidence, car de nombreux chrétiens considèrent que le milieu des arts dramatiques est, si ce n’est contraire à l’Evangile, tout du moins dangereux pour la foi.

Il est donc temps de faire une mise au point. Cela ne règlera pas toutes les questions, et il faudra y revenir à une prochaine occasion. Toutefois, voici une réponse aux premières critiques généralement adressées à l’encontre du théâtre et du cinéma, et qui nous permettent d’aller plus en profondeur dans la discussion.

Calvin et le théâtre

Dans son ouvrage « Le Théâtre Interdit ?« , sorti en 2015, l’historien Xavier Michel démonte le mythe d’un Calvin anti-théâtre. La première interdiction date en fait de 1681, soit plus d’un siècle après la mort du Réformateur, et encore une cinquantaine d’années passeront avant qu’elle ne soit inscrite dans la loi, en 1732, pour être finalement abrogée à la fin du siècle. La raison de ce ban temporaire ? Un scandale lors d’une « farce » jouée chez un particulier, et qui offensa de nombreux pasteurs.

On a certes censuré certains textes, et certains types de pièces (comme les « mystères », liés au catholicisme), et il est vrai que les représentations théâtrales étaient moins courantes sous la Réforme qu’auparavant, mais il n’y a pas eu d’interdiction1.

En fait, Théodore de Bèze, bras droit et successeur de Calvin, a écrit une tragédie, c’est pour dire. Il est même arrivé qu’un sermon de Calvin soit suspendu pour permettre aux paroissiens d’aller voir une pièce dénonçant le péché et l’hérésie, sans que ce dernier ne proteste.

Le Calvin Theatre, à Northampton, au Massachusetts – un hommage ?

Alors d’où vient le mythe ? Xavier Michel en situe l’origine, comme pour de nombreux mythes anti-chrétiens, à l’époque des soi-disant « Lumières ». Plus précisément, ce serait dans un débat entre Voltaire et Rousseau : le premier était partisan du rétablissement de la dramaturgie à Genève ; le second, détracteur de cette activité qui venait corrompre les moeurs pures de sa cité natale. Le soutien que les pasteurs genevois apportèrent à Rousseau auraient ensuite poussé l’opinion populaire à faire de l’interdiction du théâtre un symbole de la Réforme à Genève, et donc de Calvin.

Tozer et le cinéma

A.W. Tozer ne pensait pas que l’art dramatique soit une bonne chose, et il ne mâchait pas ses mots pour le dire. La popularité de ses opinions relève probablement autant des polémiques qu’il dirigeait dans l’Eglise contre certains aspects de la culture (pour réveiller un christianisme américain parfois assoupi) que de ses positions souvent catégoriques, séduisantes pour une génération en perte de repère ou en repli identitaire.

Selon lui :

  1. L’art dramatique est une violation de la sincérité, puisqu’il s’agit d’imiter un caractère, des actes, des émotions, un discours… bref une personnalité qui n’est, par définition, pas la nôtre. Les acteurs qu’il a rencontré auraient si longtemps prétendu être quelqu’un d’autre qu’ils ne savent plus être authentiques, et se retrouvent condamnés à être faux dans tous les aspects de leur vie.
  2. Cet art n’est pas né chez les hébreux, mais chez les grecs, dans le cadre du culte rendu à Dionysos – et qu’il en conserve encore aujourd’hui les excès festifs. D’ailleurs l’accusation que Jésus adressait augustement aux religieux de son temps, « hypocrites« , désignait littéralement les acteurs de théâtre.

On imagine facilement que notre culture fascinée par les écrans, où les films et les séries sont omniprésentes, lui donnerait l’impression d’une forêt d’idoles. Pourtant, je pense que son avis était simpliste sur les deux points évoqués.

Entre sincérité et hypocrisie

D’abord, l’art dramatique n’implique pas, quand il est de bonne qualité, d’être faux, mais au contraire d’être sincère.

Dans une scène du premier épisode de The Interestings, lors d’un cours d’art dramatique, un vieux professeur demande à une jeune femme de monter sur scène et de faire comme si elle était sous la douche. Elle obtempère mais, gênée, demeure très pudique dans ses gestes. Il en profite alors pour lui donner, ainsi qu’à toute sa classe, la leçon suivante :

« Vous voulez être acteurs ? Pourquoi ? Pour devenir des stars ? Ou pour vous faire le reflet de la nature ? Montrer ce que ça veut dire d’être humain : voilà le but de cet exercice. Accepter d’être assez courageux pour être intime en public, risquer de révéler son humanité personnelle. Les spectateurs vous payent pour que vous leur montriez qui ils sont vraiment à l’intérieur, parce qu’ils sont trop occupés, ou trop effrayés pour regarder d’eux-mêmes. Mais si vous montez sur la scène en recherchant leur approbation, vous les trompez : vous n’êtes plus des acteurs, mais des mendiants. Vous ne voulez pas être vus, vous voulez juste être aimés. Vous vous droguez à l’approbation du public.« 

Autrement dit, le talent de l’acteur est de faire croire, et non de faire semblant. Il est de convaincre par son authenticité, plutôt que de tromper par sa fourberie. En soi, il relève avant tout du principe même de tout art, c’est-à-dire du pouvoir d’évocation. A la différence des autres arts, son support est surtout l’artiste lui-même, qui est au meilleur de son art s’il « vit vraiment » ce qu’il veut communiquer. Certes la situation est fictive, mais le sentiment peut être sincère, parce qu’il fait partie de l’expérience humaine et que l’artiste qui le manifeste le convoque réellement en lui-même.

Ensuite, le terme « hypocrite » ne faisait pas, dans la bouche de Jésus, référence aux acteurs de théâtre. A l’époque, le terme avait plusieurs sens, comme aujourd’hui, désignant à la fois les acteurs de théâtre et, au figuré, les personnes fourbes et… hypocrites. D’ailleurs, à moins que le terme n’ait eu ce sens pour les autorités religieuses juives, à quoi bon les traiter de comédiens ? Il s’agit donc d’apologétique culturelle ! Le fait de dire « Arrête de jouer la comédie » à quelqu’un n’implique pas qu’on condamne l’art dramatique, et de même, traiter les religieux de « comédiens » n’implique pas que Jésus ait méprisé le théâtre.

En fait, il y avait un théâtre de 3000 places à Sepphoris, la capitale gréco-romaine de la province de Galilée, située à une heure de marche de Nazareth. Au début du premier siècle, ce fut le lieu de nombreux chantiers, ce qui pourrait expliquer pourquoi le père de Jésus, un charpentier, se serait installé là en revenant d’Egypte.

Certes, le théâtre était généralement considéré comme une activité païenne par les Rabbins de son époque, mais nous avons déjà vu ici que Paul fait référence à une pièce de théâtre grec (sur Dionysos qui plus est) pour présenter l’Evangile, et qu’il faut distinguer le cultuel du culturel, c’est-à-dire la mythologie du théâtre.

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Note :

1 D’autres activités sont quant à elles interdites, comme la danse (brièvement) et les chants profanes, ou les jeux d’argent ; ou bien encadrées, comme les festivités (ce dernier point relève plutôt d’une tendance générale en Europe, issue du Moyen-Âge). Cependant, Calvin a étendu l’activité de chant pendant le culte à toute l’assemblée, alors qu’elle était auparavant réservé aux clercs. Quant aux jeux de pur divertissement, Calvin les pratiquait volontiers comme nous l’avons vu ici.

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