Qu’est-ce que l’art ?

Vous connaissez la critique. Vous trouvez un boîte rouillée dans la rue, vous la mettez à côté d’une vieille cannette de Coca, et vous appelez ça « Sénilité ». Et voilà, c’est de l’art. La critique est parfois facile, c’est certain. Mais dans un monde artistique en évolution constante, et qui présente parfois des visages et des styles pour le moins « inhabituels », la question se pose : qu’est-ce que l’art ? Alors je n’ai pas la prétention de résoudre en quelques lignes une question aussi complexe. Je vais simplement essayer de souligner quelques points qui nous permettent de réfléchir à la définition possible de l’art. Si ce n’est pas une analyse historique, c’est une réflexion personnelle que je vous propose.

Commençons doucement. Dans mon propre milieu protestant (réformée évangélique pour être plus précis), vous trouverez parfois un argument qui essaie de démontrer que l’art est une connexion particulière avec le divin. Cette connexion se fonderait en grande partie sur « l’inspiration artistique », concept aussi vague que souvent inutile. Vous trouverez des réflexions en ce sens chez nul autre que le grand théologien néerlandais Abraham Kuyper, mais aussi chez l’un des plus grand critiques d’art réformés (voire évangéliques), Hans Rookmaaker.

Bien sûr, cette approche de l’art est, ou a été, commune. Cependant, nous pouvons y voir deux problèmes : tout d’abord cela peu nous conduite à déifier la créativité artistique ; ensuite cela peut aussi faire de l’artiste une sorte de nouveau prêtre, un énième médiateur avec Dieu. Certainement, ni Kuyper ni Rookmaaker n’ont affirmé cela. Mais c’est une dérive qui devient malheureusement trop manifeste si la définition de l’art se fonde trop rapidement sur l’inspiration ou l’imagination artistique.

De la technique au contenu

Mais alors par quoi doit être défini l’art ? Quelques éléments me semblent nécessaires.

Premièrement l’art doit comporter une dimension de technicité ou de pratique artistique dans un objectif d’excellence. Tout ce qui est production personnelle n’est pas art. Exemple : je ne suis pas doué de mes mains… si je fais une sculpture, l’intention seule de créer ne suffira pas à ce que ma pauvre tentative soit de l’art !

Deuxièmement, l’art doit être produit de la créativité humaine et cela implique donc une création originale, personnelle. Cette dimension de l’art est bien sûr fondée sur l’analogie entre la créativité humaine et la créativité de Dieu, même s’il faudrait évoquer les limites de cette analogie. Dieu, par exemple, créé à partir de rien alors que la créativité humaine ne peut que se nourrir du monde créé. L’exploration de ce deuxième point pourrait donner lieu à un autre article à venir !

Une troisième dimension met en jeu l’objet de ce qui est décrit de manière artistique. C’est là que nous commençons à rencontrer de sérieuses complications dans notre définition de l’art. Quel est l’objet de l’art ? Est-ce la beauté visible ? Ce serait un peu simpliste, d’autant plus que cela pose la question de ce qui est « plastiquement » beau. L’art serait-il alors définit par un contenu qui serait « utile », c’est à dire par son « message » ? Là aussi nous ferions face à des problèmes quasi insurmontables. Cela ferait notamment de l’art quelque chose d’utilitaire définit non pour ce qu’il est mais pour ce qu’il devrait dire.

Et cependant, l’art se définit comme quelque chose… quelque chose qui attire. C’est pour cela qu’une représentation artistique n’est pas un rapport de laboratoire ! L’art doit devrait donc avoir comme objet ce qui est significatif, soit pour l’être humain (individuel ou communautaire), soit pour le monde (naturel ou social) dans lequel il vit. Etrangement, cela se rapproche un peu de la définition que nous avions donné de la beauté à partir des textes de l’Ancien Testament. Nous avions notamment vu qu’une telle définition se distinguait assez clairement d’une perspective limitant la beauté à la perception visuelle et individuelle. Je proposerais donc que cette troisième dimension de l’art soit cette de la représentation de la beauté.

La quatrième dimension, proposée par le théologien Calvin Seerveld, est la dimension « allusive » ou « évocative » de l’art. Prenez le tableau de George Inness The Storm (en couverture de cet article). Quelle est la différence avec l’image ci-dessous, une photographie météorologique d’une tempête ? 

Dire que l’un est de l’art et l’autre non ne suffira pas. Il ne faut pas simplement s’en tenir à une telle affirmation. Faut-il encore pouvoir dire pourquoi. C’est là que Seerveld nous est utile. La différence n’est pas que l’un est « de l’art » et que l’autre n’a pas de dimension artistique. La différence n’est pas même dans la beauté supposée de l’un et l’abstraction de l’autre.

L’art est qualifié par l’évocation d’une chose qui le dépasse. L’art est une forme de communication, indirecte, suggestive, allusive au monde créé, à l’être humain, voir même à tout ce qui fait la réalité créée par Dieu. Et donc peut-être même « évocative » de la présence divine. Cette évocation est nourrie de l’imagination qui provoque une manière nouvelle et surprenante de voir le sujet représenté. Une tel lien entre évocation et art est pour Seerveld visible dans la création. Celle-ci est en effet allusion directe à Dieu. C’est une œuvre de l’imagination divine qui choisit de s’évoquer lui-même, qui fait allusion à lui-même, à la réalité de son existence. C’est ainsi que la création peut proclamer la présence de Dieu, « trompetter en son honneur », comme le dit une vieille traduction biblique.

Toutefois Seerveld peine à donner des exemples de ce que cette dimension allusive est en pratique. Il fait référence à l’humour, aux cadeaux, surprises, que nous faisons aux autres. Mais c’est un peu vague. Parfois même les exemples sont difficilement compréhensibles. Par exemple selon lui, la poésie serait artistique, alors que la prose ne le serait pas à cause de son manque d’ « allusivité ». Sans explication, ceci est plutôt discutable ! Le problème auquel est confronté Seerveld c’est qu’il a éliminé de sa définition de l’art toute référence à la beauté. Opposé à une conception platonisante de l’art, Seerveld voulait détrôner la place centrale qu’avait la notion abstraite de « beauté » dans l’art.

Le problème, c’est que Seerveld rejette une définition certes « classique » de la beauté… mais en rejetant celle-ci il ne se pose pas la question d’une redéfinition de la beauté dans une perspective proprement biblique. Si on s’en tient à une mauvaise définition de la beauté, Seerveld a raison. Il faudrait alors remplacer la beauté par autre chose. Pour lui, ce serait l’« allusivité », le caractère allusif, évocateur. Or cette dernière doit avoir une référence : évocation de quoi ? Allusion à quoi ? Solution : à la beauté. Mais à la beauté telle que nous l’avons redéfinit à travers l’Ancien Testament.

Tolstoï et la communication de l’art

Cinquièmement, Tolstoï mit l’accent, avec raison, sur la transparence et la clarté de l’art. Si le langage et la parole sont des moyens de transmettre les pensées et l’expérience, alors une œuvre d’art est un moyen de transmettre un sentiment puissant évoqué par la pratique artistique. Ce qu’un artiste exprime dans une œuvre doit être transmis sans illusion au spectateur et doit être sincère et plein de clarté. L’artiste doit être transparent. Si l’art est utilisé pour un simple moyen de diffusion des idées et comme outil de guerre (art de la propagande), il ne mènera qu’à sa propre destruction. L’art et l’artiste ne doivent pas se cacher.

Ainsi, Tolstoï n’hésite pas à doubler cette transparence artistique d’une « clarté » qui définit le degré avec lequel l’art et le sentiment sont communiqués. Cette notion de clarté est importante car elle nourrira la « contagiosité » de l’art. Plus le sentiment transmis sera pur et plus l’art pourra se transmettre, plus il pourra « infecter » son audience. On se rappellera que pour Tolstoï l’art est bien communicateur. Il n’incarne pas arbitrairement la vision ou les sentiments non communiqués de l’artiste. Il doit y avoir communication, infection. Cela expliquerait pourquoi Tolstoï aurait probablement du mal à considérer la dernière publicité Nike ou Beats comme de l’art, même si leurs publicités font régulièrement partie des meilleurs pubs de l’année !

Enfin, sixièmement, Tolstoï – encore lui – parle de la sincérité comme définissant l’art. Ainsi, plus l’artiste aura conscience forte et sincère de l’émotion ou de la « vision » à transmettre, plus ce dernier sera infectieux. Elle est, de loin, plus importante encore que la transparence de l’artiste et la clarté de son message. En fait, une des principales causes du « mauvais art » pour Tolstoï était le manque de sincérité, ou l’artifice. La sincérité conditionne l’authenticité artistique. Et pour bien comprendre son importance, laissons le grand esthète russe parler par lui-même :

« L’art n’est pas, comme le disent les métaphysiciens, la manifestation d’une idée mystérieuse de beauté ou de Dieu ; Ce n’est pas, comme le disent les physiologistes esthétiques, un jeu dans lequel l’homme laisse échapper son excès d’énergie accumulée ; Ce n’est pas l’expression des émotions de l’homme par des signes extérieurs ; Ce n’est pas la production d’objets agréables ; Et, surtout, ce n’est pas le plaisir ; Mais c’est un moyen d’union entre les hommes, qui les unissent dans les mêmes sentiments et qui sont indispensables à la vie et au progrès vers le bien-être des individus et de l’humanité. »1

Si un créateur essaie de communiquer une fausse émotion, ce n’est pas une œuvre d’art, mais plutôt un « faux », une imitation de l’émotion. Bien sûr la sincérité n’est pas suffisante et doit se doubler de la référence à la dimension allusive de l’art. Car bien sûr vous pouvez être authentiquement mauvais !

Alors, qu’est-ce que l’art ?

Que pouvons-nous dire ? En résumé, l’art est : [4] une allusion [2] créative [3] à la beauté qui est [1] transformée, à travers la créativité (l’imagination) et l’excellence  de l’artiste, en [5] une claire et [6] sincère expression.

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Notes :

1 Léon Tolstoï, Qu’est-ce que l’art ?, chapitre 4, Wikisource, http://fr.wikisource.org, consulté le 8 juin 2017.

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