Des emprunts Égyptiens dans la Bible ?

–  par Scott Bailey (traduction adatpée et résumée par Vincent M.T.).

Ce n’est pas un secret que les auteurs bibliques font référence, implicitement ou explicitement, à des éléments d’autres cultures, qu’il s’agisse de pratiques religieuses, de dictons, ou d’écrits. Il s’agit souvent d’apologétique : nous avons déjà vu par exemple les références gréco-romaines de Paul dans le livre des Actes et ses épîtres, où il reprend des poèmes, des textes philosophiques et même une pièce de théâtre. Mais que dire quand l’auteur nous transmet un conseil de vie, et qu’il existe des parallèles très nets, mais plus anciens, dans d’autres cultures ? Les auteurs seraient-ils inspirés par des cultures païennes plutôt que par Dieu ?

Inspi-Râ-tion ?

Adolf Erman, un égyptologue allemand du 19e/20e siècle, a été un des premiers à soutenir que le livre des Proverbes, attribué essentiellement au roi Salomon (9e-8e s. av. J-C), copiait partiellement l’Enseignement d’Aménémopé (13e-10e s. av. J-C), un ouvrage de sagesse égyptienne. Aujourd’hui, une majorité de chercheurs s’accorde pour reconnaître un lien littéraire entre les deux textes, même si certains remettent en question la nature et le sens de ce lien.

Du fait que les Proverbes sont un recueil, il n’est pas étonnant que son contenu soit tiré en partie de traditions plus anciennes. Cependant, si A ressemble à B, il se peut que A soit inspiré de B, ou que B soit inspiré de A, selon leurs dates respectives. Il se peut également, et c’est ce qu’on oublie souvent, que A et B soient inspirés de C, une source plus ancienne. Cette source plus ancienne pourrait être une des traditions orales Hébraïques, qui aurait influencé les scribes égyptiens lors du séjour des israélites en Egypte (env. 18e-15e s. av. J-C.).

Admettons toutefois que, suivant le consensus actuel, l’Enseignement d’Aménémopé soit l’écrit le plus ancien, et disqualifions même l’hypothèse d’une source plus ancienne (par manque de preuve). Le livre des Proverbes, à partir du chapitre 18, et notamment des chapitres 22 à 24, sans être un simple plagiat, reprend indéniablement de nombreux passages de l’Enseignement d’Aménémopé. Entre autres, cette section biblique, tout comme l’écrit égyptien :

  • Commence par une exhortation à écouter, à entende les proverbes et à les conserver avec soi (Pr 22:17-18; Amen III, 9-10),
  • Garantit le bénéfice apporté par l’écoute de ces paroles (Pr 18-19, 21; Amen III, 11-16).
  • Avertit de ne pas voler les pauvres (Pr 22.22-23; Amen IV, 4-5), ni de se lier d’amitié avec des gens colériques (Pr 22.24; Amen XI, 13-14), ni de retirer des balises de terrain (Pr 22.28, 23.10-11; Amen VII, 12-19, VIII, 9-10), ni de courir après les richesses (Pr 23.4-5; Amen IX, 14-X,5), ni de parler aux gens déraisonnables  (Pr 23.9; Amen XXII, 11-12).
  • Indique comment se comporter lorsqu’on mange en présence d’un roi ou d’un magistrat (Pr 23.1-3; Amen XIII, 13-18).

Lorsqu’on étudie ces passages de près, l’existence d’un lien direct entre les deux textes apparaît être la meilleure explication. Evidemment, cela pose une question peu évidente : quelles sont les implications de ces reprises égyptiennes dans la Bible ?

Ressemblances… et dissemblances 

D’abord, rappelons-nous deux choses :

  1. Que les similarités sont aussi importantes que les différences. Les auteurs bibliques n’ont pas tout repris : ils ont ignoré certains aspects et ils en ont modifiés d’autres, et ce n’est pas un hasard.
  2. Qu’un parallèle n’est pas un plagiat : il y a au moins 6 manières différentes dont la Bible reprend des expressions ou formes de la littérature païenne, et chacune influence ce que l’on doit en comprendre.

Ensuite, on peut formuler trois remarques sur la manière de comprendre ces références ici :

  • Les variations entre les deux textes indiquent que les visions du monde qui encadrent ces recueils de sagesse mènent à des compréhension assez divergentes. On constate cela dès l’introduction : dans l’Enseignement d’Aménémopé, il faut placer ces instructions dans son cœur afin de rencontrer la réussite et de « prospérer sur la terre » (Amen. IV,2) ; au contraire, dans les Proverbes, il faut chérir ces paroles car « il est plaisant de les garder précieusement (…) afin que ta confiance repose en l’Éternel ». Le but de la sagesse hébraïque est très différent de celui de la sagesse égyptienne.
    Cette perspective d’interprétation théologique et idéologique se retrouve ailleurs également. Là où les Proverbes nous avertissent : « Ne dépouille pas le faible parce qu’il est faible et n’écrase pas le malheureux à la porte de la ville, car l’Éternel défendra leur cause » ; Aménémopé suggère la même chose pour la raison que « Quiconque fait le mal est rejeté par le rivage, ses eaux de crues l’emportent » (Amen. IV, 12-13).
    Le prisme biblique qui permet d’interpréter la vie, Dieu et la sagesse se retrouve au début du livre des Proverbes : « La crainte du Seigneur est le début de la sagesse » (Pr 1.7). Ainsi, même si pour certains aspects les deux écrits conseillent de ne pas faire le mal sous peine de voir la divinité intervenir, seuls les hébreux considèrent que Dieu a un rôle dans tous les aspects de la sagesse et de la vie.
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  • D.A. Carson, théologien américain, en commentant le premier verset du chapitre 22 du livre des Proverbes, remarque que « Le fait que la Bible soit ouverte à apprendre de la sagesse des autres peuples reflète la conviction théologique que le Dieu d’Israël est Dieu de toute nation et de toute vie. Il ne faut donc pas s’étonner quand d’autres peuples perçoivent des vérités sur la vie, dont le peuple de Dieu peut aussi bénéficier » (New Bible Commentary : 21st Century Edition).
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  • Cela ne devrait pas nous surprendre que Dieu, ou un auteur hébreu, utilise un langage connu et des parallélismes, car chaque personne – même Dieu – est obligée d’employer des catégories qui existent pour communiquer. Il serait impossible d’être compréhensible si on inventait des catégories inconnues ou vides de sens.
    Le principe de la communication étant de véhiculer une idée, une image, ou autre, jusqu’à une autre personne, et pour cela, il faut l’insérer dans un cadre qui ait un sens pour elle. Pour communiquer une sagesse à des Hébreux de l’Antiquité, il aurait été absurde d’utiliser du Français moderne, ou des proverbes sans référence culturelle ou réelle. Par contre, l’usage de catégories familières, avec des variations pour souligner les particularités du message, voilà qui permet de communiquer efficacement. On doit s’attendre à ce genre de motif de communication, et en fait, on le retrouve tout au long de la Bible.

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