Le bonheur obligé

– par Vincent M.T.

Cela faisait longtemps qu’on en parlait, mais en 2015, elles ont débarqué. On les connaissait pourtant depuis l’Antiquité – il paraît même qu’elles étaient mentionnées dans la Bible ! Bon, c’était une erreur de traduction, mais tout de même. Depuis deux ans, on les trouve partout, et elles font parler d’elles. Google est assailli de demandes à leur sujet :

Moins de deux ans après la déferlante, nous assistons à une seconde vague et c’est l’occasion de retracer l’origine et les enjeux du retour des licornes.

Point d’inflexion

Il y a, évidemment, les « sociétés licornes ». Forgé en 2013, ce terme du lexique financier désigne les start-ups dont la valeur estimée dépasse le milliard de dollars, et dont 2015 fut l’année emblématique. En effet, leur nombre a connu une croissance extraordinaire cette année-là, passant de 82 à 229, alors qu’il est en déclin depuis. Ce fut probablement le point de basculement qui a permis de répandre largement le terme, généralisant son usage, induisant une flexibilité sur sa symbolique. On constate d’ailleurs aujourd’hui que la société s’est familiarisée avec ce terme : à l’instar du zombie, cette bête fantastique envahit nos références culturelles.

Ne serait-ce qu’en 2017, depuis le tee-shirt licorne de Bob, agent secret au physique très viril (joué par l’acteur/catcheur Dwayne « The Rock » Johnson) jusqu’aux nombreuses versions du jeu en ligne Robot Unicorn Attack, en passant par le dessin animé My Little Pony et sans oublier la fixette de la petite Agnès dans la série de films Moi Moche et Méchant, l’animal fabuleux fait le buzz. Tour à tour symbole de la puissance divine, de pureté, de magie et même de l’homosexualité, la licorne surfe désormais sur un courant culturel qui lui attribue une nouvelle symbolique.

« Parfait pour un selfie »

Du 19 au 23 avril dernier, la célèbre chaîne de boissons sucrées occasionnellement aromatisées au café s’est attiré les faveurs de la triade des réseaux sociaux (Twitter, Facebook et Instagram) grâce à son Unicorn Frappuccino (ou cappucino glacé « licorne »). Le hashtag #unicornfrappucino a buzzé, menant des milliers de personnes à tester et… modérément approuver le goût de la nouvelle création. Mais au diable les papilles quand les pupilles en redemandent – l’intérêt principal de l’achat fut manifestement de se prendre en photo avec la boisson en main.

La licorne n’est certes pas nouvelle, mais la caractéristique distinctive de sa version actuelle est une innovation récente : des tons vifs et des contrastes forts, typiquement exprimés dans l’arc-en-ciel. Ses couleurs éclatantes offrent tout ce que désire notre culture obsédée par le selfie : une apparence de joie, une impression d’assumer courageusement le fait de défier la « norme sociale ». Evidemment, comme tout le monde le fait, on peut se demander ce que l’on défie véritablement (si ce n’est la logique).

Malgré son édition limitée dans le temps, avec cette boisson, Starbucks porte probablement le coup de grâce à l’animal mythique en tant que symbole de ce qui est unique et pur, pour devenir un panneau publicitaire criard.

Dé(sen)chanter

La popularité excessive des licornes en contrarie certains. Le quotidien Metro publie un avis qui tranche :

« Vous aimez les licornes ? Vous avez plus de 13 ans ?
(…) Il est temps de grandir. Les licornes, c’est pour les gamins« .

Énième accusation d’infantilisme portée contre la les « millenials« , ou la « génération Y » : tous ces gens nés entre 1980 et 2000, et qui ont trouvé la vie bien plus dure que leurs parents. Marqués par les épidémies, les guerres, le terrorisme, les crises financières, le chômage, la précarité, les millenials n’a pas confiance en l’avenir. Ils préfèrent largement profiter de l’expérience présente, voire se réfugier dans un passé fantasmé. D’ailleurs, les couleurs flashy et les licornes, ça fait très « années 80 ».

Cette tendance crée une sorte d’impératif du bonheur – il faut être heureux ici maintenant, voilà comment réussir sa vie. Et il faut donc l’afficher, même si en contrechamp, la réalité oscille entre pression et dépression.

Laudes à la joie

Certains sont séduits par un selfie, d’autres rejoignent des communautés alternatives qui réintroduisent de la magie dans un monde désenchanté. Et cela va du sport fantaisiste aux « régimes alternatifs », en passant par des activités aux accents extrêmes : mermaiding (natation en costume de sirène), fandom furry (déguisement régulier en mascotte), vampirisme sanguinarien (consommation de sang humain) ou psychique (consommation de « l’énergie psychique » des autres humains), respirianisme (se nourrir d’air et de soleil), et j’en passe.

Cet attrait pour le merveilleux est motivé par un profond désir de joie, dans un monde qui semble gris et angoissant.

On peut bien dénoncer la superficialité de la solution, mais ça ne règle pas le problème.

L’auteur de l’article dans le quotidien Metro remarque que la nouvelle génération consomme bien moins d’alcool que les précédentes, et suggère que l’envie de fantaisie vient de là. Leur conseil ? « Buvez un coup (comme tout le monde), ça ira mieux ». Mais échanger un anxiolytique contre un autre ne répondra pas à la quête d’une joie authentique, ni à la douleur causée par son manque.

L’auteur de contes merveilleux C.S. Lewis a publié en 1955 un livre intitulé Surpris par la joie, dans laquelle il relate une découverte qui a fondamentalement changé sa vie. Pour lui, le mot « joie » désigne en fait un concept allemand, le « Sehnsucht« , sorte de désir ardent, presque douloureux, comme un phénomène de manque. L’auteur avait manifestement emprunté le titre à un poème de William Wordsworth, qui décrit sa douleur au moment où, ayant oublié un instant que sa fille était décédée, il veut partager avec elle son enthousiasme. En voici une traduction :

Une joie me surprend ! Et, vif comme le vent,
Je voulus partager ma gaieté;
Mais avec qui d’autre que toi,
Enfouie depuis longtemps dans ce tombeau sans voix,
En ce lieu que jamais rien ne saurait troubler ?
L’amour, fidèle amour, t’a rappelé à moi,
Mais comment ai-je pu oublier ? 
Quelle puissance m’a tant distrait,
Pour que mes yeux, ne serait-ce qu’un seul instant, 

Soient aveugles à ma perte la plus atroce ?

Et cette pensée, me revenant,
J’ai souffert un martyre digne de Thanatos,

Surpassé seulement par mon deuil quand j’ai su
Que le plus cher trésor de mon coeur n’était plus;
Que ni le temps présent, ni aucun lendemain
Ne me feraient revoir ton visage.

Lewis décrit plusieurs moments de sa vie où il ressent comme des pincements de joie, une envie folle et frustrée de toucher, de partager quelque chose de profond. Jusqu’à ce qu’il en comprenne enfin le sens : ces moments sont des panneaux indicateurs pour ceux qui sont « perdus dans la forêt », comme il dit, et servent à en sortir. Chaque panneau nous fait de la peine parce qu’il nous rappelle qu’on est encore dans forêt, mais, si on sait les lire, nous guide également vers la sortie.

Une joie complète

Plus encore que la précédente, la génération Y est consciente de son manque, de sa perte, et veut retrouver le chemin de la joie. Plutôt que de se moquer, il faut comprendre pourquoi les licornes envahissent notre monde, et vers quoi elles renvoient. Pour Lewis, le chemin mena de l’athéisme vers le théisme, puis plus précisément vers le christianisme. Il trouva ce qui lui manquait, ce qu’il avait cherché pendant tant d’années à combler en lui avec des choses qui l’avaient toujours finalement déçu.

Plus surprenant encore, peu après la publication de ce livre, Lewis, vieux garçon britannique, rencontra une américaine, une ancienne athée elle aussi convertie au christianisme. Elle tomba rapidement amoureuse de lui, tandis qu’il la considérait avant tout comme une amie. Pour lui permettre de vivre en Angleterre, il contracta avec elle un mariage blanc, chacun vivant dans une résidence séparée. Peu de temps après, elle eut un accident qui la conduisit à l’hôpital, où on lui découvrit un cancer. C’est alors que, confronté à l’idée de la perdre, Lewis se rendit compte de l’amour qu’il avait pour cette femme nommée… Joy. Il écrit à un de ses amis « Une beauté nouvelle, et une tragédie nouvelle, sont entrées dans ma vie« .

     

Ils complétèrent alors leur mariage civil par une cérémonie religieuse, étant tous deux chrétiens. Après trois années de traitements, de rémission temporaire, et d’amour dévoué, Mme Lewis fut emportée par la maladie. Le coup fut très dur pour son mari, mais contrairement à Wordsworth, il sut voir cette douleur comme une « joie », grâce à l’espérance qu’il avait découverte sur le chemin. Voici une traduction des paroles que son mari fit graver sur sa tombe :

Ici le monde entier (les étoiles, l’eau, l’air,
Champs et forêts, tels qu’un seul esprit les voyait),
Comme un habit retiré,
Est abandonné 
dans la poussière,
Mais non sans espoir 
que, renaissant
De ce dénuement extrême,
En des contrées de carême,
Elle reprenne ce beau vêtement
Dans l’au-delà, au Jour de Pâques.

La joie n’est pas sans peine, et elle n’est pas sans prix. Les licornes sont imaginaires, mais on a besoin de quelque chose qui y ressemble, une joie profonde et réelle, qui rende compte de ce monde angoissant. Un seul chemin exprime cela : celui de la croix, celui qu’un dénommé Jésus a pris, afin de guider ceux qui voudraient trouver la sortie. Un dieu qui souffre et meurt crucifié, et ressuscite, nous invite à le suivre. En dehors de ce chemin, la perte, inévitable, comme toute injustice, ne trouvera jamais de consolation ni d’apaisement. Les panneaux sont tout autours de nous, mais saurons-nous les lire ?

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