Les marqueurs discrets d’une vision du monde

– par Vincent M.T.

Vous avez peut-être déjà vu sur Internet, au détour d’un blog, d’un forum, ou d’un réseau social, cette citation :

Réflexion emblématique de notre époque, et pour cause : on ne retrouve cette phrase nulle part dans l’oeuvre originale de Caroll. En fait, on ne la retrouve manifestement nulle part tout court avant 2001, moment où elle fait son apparition sur la toile française.

Confrontés à la terrible vérité, certains propagateurs de cette citation ont tenté la parade suivante :

Si la citation n’existe pas, qu’est-ce qui nous empêche de l’inventer ?

Certes, il n’existe pas de « police » des citations. Pourtant cette réplique se trompe de cible : le problème n’est pas le message, mais son origine. Pourquoi attribuer à Carroll un message qui n’est pas le sien ? Mais d’abord, comment savoir si ce message n’était pas le sien ? Après tout, le récit d’Alice au Pays des Merveilles appartient au genre de l’absurde. D’ailleurs, Lewis Carroll le reconnaissait volontiers, les aventures d’Alice « n’enseignent rien du tout » (Lettre aux enfants Lowrie, 18 août 1884). Et pourtant…

Aucune oeuvre ne peut véritablement ne rien enseigner

Il y a plusieurs manières d’enseigner, et je crois qu’aucune oeuvre ne peut véritablement ne rien enseigner, ne rien transmettre. Car même sans doctrine explicite, tout récit s’inscrit dans une vision du monde qui, elle, véhicule des « structures de sens et de plausibilité », des cadres et des schémas discrets, presque invisibles, qui conditionnent et alimentent nos pensées. En les identifiant et en les analysant, on peut déterminer si cette idée d’inventer un sens à ce qui n’en a pas aurait été du goût de Carroll. Plus largement, on peut analyser la vision du monde de n’importe quel récit même en l’absence d’une interprétation définitive de l’auteur. Reste à savoir comment procéder.

Transmission impossible ?

Dans une nouvelle intitulée « Amnésie littéraire« , Patrick Süskind (auteur du célèbre roman « Le Parfum« ) se demande à quoi bon lire des récits de fiction, étant donné le peu qu’il en retient quelques années plus tard.

Il en vient à cette supposition :

« Peut-être que la lecture est plutôt un acte d’imprégnation, au cours duquel la conscience absorbe tout à fond, mais par une osmose si imperceptible qu’elle n’est pas consciente du processus. »

Cette imprégnation inconsciente se fait au contact du cadre narratif de l’oeuvre. C’est un peu comme quand on voyage à l’étranger, au bout d’un moment, on adopte des habitudes de comportement ou de pensée simplement parce qu’on y est exposé longtemps. Et quand bien même il ne s’agit pas d’un texte qui contient une morale évidente, ou une doctrine claire, tout récit, aussi absurde semble-t-il, nous enseigne quelque chose, et cela au moins de quatre manières différentes :

  1. Les structure idéologiques présentes dans le récit peuvent éclairer notre perspective sur la société ou l’histoire réelle. Par exemple, on ne peut pas lire les romans de Zola ou d’Orwell sans tenir compte des références indirectes avec le monde réel. Bien que les personnages et leurs actes soient imaginaires, les circonstances qui les déterminent sont authentiques.
    Dans le cas de Carroll, l’absurdité caractérise certaines structures idéologiques – comme, par exemple, la monarchie absolue de la Reine de Cœur, où lors du jugement d’Alice, les manquements à la logique sont autant de manquements à la justice.

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  2. Les modèles épistémiques qui apparaissent dans le récit peuvent servir dans le monde réel : la fiction offre des formes par lesquelles on peut voir et concevoir le réel.
    On peut retracer le parcours d’Alice dans les termes d’un jeu d’échec : d’abord, elle rencontre la Reine Rouge, puis se déplace jusqu’à rencontrer la Reine Blanche, Tweedle Dum et son double Tweedle Dee (comme les pièces d’échec qui viennent en double), le Chevalier Blanc, etc., avant d’être elle-même couronnée reine. Elle est comme un pion qui découvre l’échiquier en le parcourant, un peu comme un enfant découvre la vie. Il y a donc un sens à tout cela, même si on ne le perçoit pas au départ.

    Le Pays des Merveilles est une sorte de labyrinthe initiatique, comme un échiquier du point de vue d’un pion
    Or, Alice découvre les règles du Pays des Merveilles grâce à des instructions qui lui sont données par divers personnages, mais aussi par des notices d’emploi qui incitent à l’expérience directe (« Buvez-moi« , par exemple, sur le flacon de potion à rapetisser). Dans les deux cas, il s’agit d’une approche de la connaissance qui nécessite une part de risque, et de confiance, ainsi qu’un engagement personnel. Cela fait écho à l’approche biblique de la réalité, par opposition à des siècles de modernisme scientifique qui prétend qu’on peut tout connaître à distance, par la puissance théorique de l’esprit humain.
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  3. Les schémas rhétoriques et ressorts narratifs sophistiqués entrainent notre observation, notre identification des motifs et notre déduction, ce qui nous sert à mieux cerner les contextes implicites du monde réel. De plus, ces choix sont des partis pris sur la narration, donc le discours, l’imagination, et l’art.
    A l’époque de Carroll, le coup de théâtre final à la « en fait, tout n’était qu’un rêve » était encore assez novateur (seul Dickens avait employé un ressort narratif similaire vingt ans plus tôt). Auparavant, au Moyen-Âge, le caractère onirique du récit était annoncé dès le départ ou suggéré discrètement en cours de narration (L’Enéide, Songe d’une nuit d’été, Pilgrim’s Progress, etc.), et indiquait en fait plutôt qu’il s’agissait d’un récit de fiction. Avec l’innovation de la révélation finale, le but est désormais d’amuser, de surprendre, et – comme un tour de magie – cela nous enseigne à tenir notre esprit à l’affût lorsque le divertissement peut nous faire oublier la logique.

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  4. Les récits imaginaires sont souvent des récits exemplaires – des modèles cathartiques qui nous permettent d’éprouver un point de vue étranger, d’adopter par une expérience esthétique d’autres jugements éthiques et d’autres positions idéologiques.
    Alice est certainement confrontée à des manières de communiquer et de penser qui ne lui sont pas naturelles, mais également à la raison qu’il y a derrière cela : le simple plaisir du jeu. A une époque où la valeur d’une chose est déterminée par son utilité ou sa productivité, la joie gratuite a l’air absurde – qu’il s’agisse du Pays des Merveilles, des licornes, ou d’une relation à Dieu.

Une leçon pour l’apologétique culturelle

Lorsqu’on veut comprendre une oeuvre à travers la vision du monde de son auteur, mais qu’on ne dispose d’aucun indice pertinent de sa part pour le faire (déclaration ou écrit sur l’interprétation son oeuvre, sa vision du monde ou ses convictions réelles), ces quatre éléments du récit sont le dernier recours pour analyser la manière dont l’auteur veut représenter la réalité.

On peut aussi appeler ces éléments des « structures de sens et de plausibilité », car ils proposent des fondements sur lesquels s’appuyer pour comprendre le monde et y réfléchir. Si on les adopte, cela détermine certaines bases de nos raisonnements ainsi que notre manière de raisonner.

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