La fiction : un mensonge ?

– par Vincent M.T.

J’ai déjà abordé plusieurs fois, en passant, ou de façon indirecte, des questions se rapportant au rapport entre la fiction et les concepts de vérité et mensonge. Ce sujet fait partie d’une réflexion théologique plus large sur les jeux, l’imagination, les arts, le discours, le vrai et le faux, la tromperie et l’honnêteté : il semble en effet qu’on identifie une tension entre la vérité à laquelle nous sommes appelés et diverses formes d’expression. En temps voulu, et surtout Dieu voulant, je pourrai aborder ici ces aspects plus en profondeur.

Ursula K. Le Guin

Il serait impossible d’aborder ce sujet sans faire référence à Ursula K. Le Guin, qui figure parmi les auteurs de science-fiction les plus talentueux et les plus originaux. En fait, étant donné les discours sur le genre et la sexualité qui parcourent notre société, je ne serais pas étonné de voir surgir une adaptation cinématographique de son roman « La main gauche de la nuit », publié en 1969.

Comme dans tous ses livres, Le Guin y suit une approche « suppositionnelle » propre à la fiction, et que C.S. Lewis maniait également très bien. Lewis nous demande « Supposons que Jésus Christ vienne dans un monde d’animaux doués de parole, à quoi ressemblerait-il ? », et le résultat, c’est Aslan. Dans La main gauche de la nuit, Le Guin nous demande : « Supposons qu’il y existe une race extra-terrestre dont la nature sexuelle ne soit pas permanente, si bien que le sexe comme le genre soient des concepts fluides, comment un anthropologue documenterait-il cette découverte ? ». C’est une question qui ne laisse pas insensible, et qui excite la curiosité, ce qui contribua certainement à la reconnaissance qu’obtint le roman à sa publication, recevant deux importants prix littéraires.

Comme je n’ai pas l’audace de croire que je saurais exprimer mieux qu’elle sa pensée fascinante sur le sujet, je me contenterai de traduire des extraits de sa préface à La main gauche de la nuit :

La science-fiction est souvent décrite, et même définie, comme une extrapolation. L’auteur de science-fiction est censé prendre une tendance ou un phénomène actuel, le purifier ou l’intensifier pour créer un effet dramatique, et le prolonger dans l’avenir. « Si ceci continue, voilà ce qui va arriver ». On fait une prédiction. la méthode et les résultats ressemblent beaucoup à ceux d’un scientifique qui fait absorber à une souris de grande quantités d’un additif alimentaire, purifié et concentré, afin de prédire ce qui pourrait arriver à des gens qui en consommeraient en petites quantités sur une longue période. Il semble que cela se solde presque inévitablement par un cancer. Il en va de même pour l’extrapolation. Les oeuvres de science fiction qui sont strictement dans l’extrapolation en viennent généralement aux mêmes conclusions que le Club de Rome : quelque part entre l’extinction progressive de la liberté humaine et l’extinction totale de la vie terrestre. 

Cela peut expliquer pourquoi de nombreuses personnes qui ne lisent pas d’ouvrages de science-fiction pensent que ce genre sert essentiellement à fuir la réalité, mais après quelques questions, admettent qu’au fond ils n’en lisent pas parce que « c’est tellement déprimant« .

Presque tout, si on le pousse à l’extrême, devient déprimant, voire cancérigène.

Heureusement, bien que l’extrapolation soit un élément de la science-fiction, ce n’est absolument pas le principe essentiel de la discipline. Ce serait bien trop rationnel et simpliste pour satisfaire l’imagination – celle de l’auteur ou du lecteur. Les variables sont le sel de la vie.

Ce roman n’est pas une extrapolation. Vous pouvez le lire, comme une grande partie de la science-fiction, comme une expérience de pensée. Mary Shelley : Mettons qu’un jeune docteur crée un être humain dans son laboratoire. Philip K. Dick : Mettons que les Alliés aient perdu la Seconde Guerre Mondiale. Mettons que ceci ou cela soit d’une autre manière, et voyons alors ce qui se passe… Dans un récit ainsi construit, pas besoin de sacrifier la complexité morale propre au roman moderne, pas de voie sans issue inévitable. La pensée et l’intuition peuvent oeuvrer librement au sein des limites fixées uniquement par les termes de l’expérience, et qui peuvent être très permissifs.

Le but d’une expérience de pensée, car c’est ainsi que le terme était utilisé par Schrodinger et d’autres physiciens, n’est pas de prédire l’avenir. D’ailleurs l’expérience de pensée la plus célèbre de Schordinger montre que « l’avenir », au niveau quantique, ne peut pas être prédit. Il s’agit plutôt de décrire la réalité, le monde actuel.

La science-fiction n’est pas une prédiction, c’est une description.

Les prédictions sont prononcées par des prophètes (gratuitement), par des mediums (qui font généralement payer leurs services et ont donc plus de succès que les prophètes), et par des futurologues (salariés). La prédiction, c’est leur affaire. Ce n’est pas celle des romanciers.

L’affaire des romanciers, c’est de mentir.

(…) Les auteurs de fiction, tout du moins dans leurs bons moments, désirent effectivement la vérité : la connaître, la répandre, se mettre à son service. Cependant, ils s’y prennent d’une manière particulière et détournée, qui consiste à inventer des personnes, des endroits et des événements qui n’ont jamais existé et n’existeront jamais, et ils décrivent ces fictions en détail, avec beaucoup d’émotion, puis quand ils ont finit de rédiger ce tas de mensonges, ils disent : « Voilà ! C’est la vérité ! »

(…) Il n’est pas surprenant qu’aucune société qui se respecte ait jamais fait confiance à ses artistes.

Toutefois notre société, troublée, anxieuse, cherchant sa voie, place parfois une confiance démesurée dans ses artistes, en les prenant pour des prophètes et des futurologues.

Pas que les artistes ne puissent pas être des visionnaires, ou inspirés (…) Et je ne dirais pas non plus que seul l’artiste porte ce fardeau privilégié. Le scientifique lui aussi s’y prépare, travaillant jour et nuit, éveillé ou endormi. (…)

Je parle des dieux, alors que je suis athée. Mais je suis aussi une artiste, et donc une menteuse. Méfiez-vous de tout ce que je dis. Je dis la vérité. La seule vérité que je puisse comprendre ou exprimer est, au niveau logique, un mensonge ; u niveau psychologique, un symbole ; au niveau esthétique, une métaphore.

(…) Ce livre ne parle pas de l’avenir. Certes, il commence par annoncer que l’histoire se déroule dans « L’An d’Oecumène 1490-97″, mais vous ne croyez tout de même pas que c’est le cas ? 

Certes, les gens dans le livre sont androgynes, mais ça ne veut pas dire que je prédis que dans environ un millénaire nous seront tous androgynes, ou que je proclame que nous devrions tous l’être. J’observe simplement, à la manière particulière et détournée d’une expérience de pensée propre à la science-fiction, que si on regarde l’humain sous un certain angle, nous sommes déjà androgynes. Je ne prédis rien, et je ne prescris rien. Je décris certains aspects de la psychologie humaine à la manière d’un romancier, c’est-à-dire en inventant des mensonges circonstanciels élaborés.

(…) Enfin, quand nous avons fini de lire, nous pouvons remarquer – si c’est un bon roman – que nous sommes légèrement différent, que nous avons été un peu transformés, comme si nous avions rencontré quelqu’un de nouveau, traversé une rue qu’on n’avait jamais traversée auparavant. Mais il est difficile de dire exactement ce qu’on a appris, dans quelle mesure on a changé.

Le travail de l’artiste concerne ce qui ne peut pas être dit avec des mots.

(…) Ce qui sépare la science-fiction des formes plus anciennes de fiction semble être l’utilisation de nouvelles métaphores, tirées de certaines dominantes de notre vie contemporaine : la science, toutes les sciences, la technologie, la perspective historique et relativiste, etc. Le voyage spatial est une de ces métaphores, tout comme une société alternative, une biologie alternative, ou l’avenir. L’avenir, dans la fiction, est une métaphore.

Une métaphore pour quoi ?

Si j’avais pu le dire de façon non métaphorique, je n’aurais pas employé tous ces mots, ce roman, et Genli Ai [protagoniste de l’histoire] n’aurait jamais pris place à mon bureau, ni épuisé mon encre et mon ruban de machine à écrire pour m’informer, et vous aussi, de façon plutôt solennelle, que la vérité relève du domaine de l’imagination.

– Ursula K. Le Guin

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