Pop-culture Antique : les Séraphins d’Egypte

par Vincent M.T.

Si on vous parle de Séraphins, vous pensez peut-être à des anges ? L’association entre les deux vient de la tradition chrétienne, toutefois, si la Bible les mentionne bien, ce ne sont pas exactement des anges… et l’un d’entre eux en particulier est un personnage très singulier.

Brûlants ou serpents ?

Séraphin est la translittération de l’hébreu שְׂרָפִים (seraphim), pluriel de שָׂרָף (saraph) qui veut dire « brûler » ou « serpent ». La proximité de ces deux concepts peut nous sembler étrange, mais elle devient plus évidente quand on pense aux effets du venin que ces animaux peuvent injecter, et pour certains, cracher. La plupart du temps, lorsque le mot est employé comme nom, on le traduit « serpent », mais il y a des passages où le mot ne semblait pas à sa place, et les traducteurs ont préféré translittérer le mot. Par exemple en Esaïe 6 :

L’année de la mort du roi Ozias, j’ai vu le Seigneur assis sur un trône très élevé; le bord inférieur de son vêtement remplissait le temple. Des séraphins se tenaient au-dessus de lui. Ils avaient chacun six ailes : deux dont ils se couvraient le visage, deux dont ils se couvraient les pieds et deux dont ils se servaient pour voler. Ils se criaient l’un à l’autre: «Saint, saint, saint est l’Eternel, le maître de l’univers ! Sa gloire remplit toute la terre!»

Il peut être tentant de prendre cette description littéralement, et de compléter la description à partir de nos références culturelles, pour imaginer tout un « bestiaire » céleste, mais attribuer une forme physique à des êtres qui sont ici clairement spirituels, et sont donc dépourvus de corps, n’a pas de sens.

Nous nous situons au niveau du symbole, et c’est en partie pour cela que les traducteurs ont choisi de ne pas traduire « serpent » : un serpent avec des ailes et des pieds, que cela pouvait-il bien représenter ? Surtout pour des êtres proches du trône de Dieu, car l’association entre cet animal et le diable est bien connue. Pour autant, il ne faut pas non plus imaginer des humains ailés sous prétexte qu’ils ont des « pieds », car il s’agit probablement d’un euphémisme pour faire référence aux parties intimes, donc à la nudité (voir Gn 19.2, Ex 4.25, Esaïe 7.20).

En fait, je crois que le texte parle bien de serpents, mais que cela n’a de sens que dans le contexte culturel de l’époque.

  • D’abord parce que la malédiction qui tombe sur le serpent en Eden est que désormais, il « rampera sur le ventre », comme s’il perdait son moyen de locomotion original (pieds et/ou ailes).
  • Mais aussi parce que la symbolique du serpent dépasse la simple figure démoniaque, d’autant qu’elle s’étend sur des milliers d’années, et plusieurs cultures. Par exemple, à l’époque du Nouveau Testament, Jésus emploie l’image du serpent pour faire référence à la sagesse (Mt 10.16), ou encore à lui-même (Jean 3.14-15, en lien avec Nombres 21.4-9), tandis qu’ailleurs il réprouve des opposants en les comparants à des vipères (Mt 12.34-37).

La question est : à quoi pouvait renvoyer l’image d’un serpent ailé à l’époque d’Esaïe ?

Puisque nous sommes dans le symbolique, il faut regarder à la fonction plutôt qu’à la forme.

Les ailes peuvent sembler nombreuses, mais quatre d’entre elles servent à couvrir quelque chose : la tête, en signe de révérence, et les pieds, en signe de modestie. Il n’y en a donc que deux qui servent à voler, et qui sont réellement des ailes. Et si les seraphim ont effectivement des corps de serpents, on comprend qu’ils n’aient pas d’autres membres pour se couvrir la tête ou les pieds.

Mais d’où viendrait cette idée de serpents ailés autour du trône ?

Aujourd’hui, nos références culturelles nous viennent en grande partie de la pop culture des Etats-Unis parce qu’ils ont une forte influence. A l’époque, l’équivalent des Etats-Unis, c’était l’Egypte. Or justement, les pharaons arboraient des serpents redressés (les « uréus »), souvent ailés, comme symbole de protection et d’autorité divines. Les ailes étaient à la fois des exagérations des ailerons des cobras, et un symbole de divinité.

        

Le pharaon Toutankhamon, 400 ans avant Esaïe, avait fait tailler 8 serpents sur son trône, dont deux ailés sur les accoudoirs, deux sur les côtés et quatre à l’arrière.

      

    

Au-delà de l’hypothèse

Comment savoir si cette hypothèse est valable ? Il faut appliquer les critères de la méthodologie pour reconnaître des références culturelles extra-bibliques. En rendre compte prendrait trop de place, aussi je me contenterai ici de les traiter ensemble grâce à des éléments archéologiques et aux autres références présentes dans Esaïe.

La symbolique du serpent ailé était-elle populaire, ou même connue à cette époque ? Il existe plusieurs autres indices, textuels et archéologiques. Par exemple, Esaïe reprend explicitement l’expression « serpents ailés » deux fois dans la suite de son livre (14.29 et 30.6) pour évoquer une entité puissante dont les actions feront justice à la sainteté de Dieu. En 14.29, on considère traditionnellement qu’il s’agit du roi Assyrien Sénnachérib. En 30.6, il s’agit probablement de l’Egypte ou de l’Ethiopie.

Par ailleurs, des archéologues ont retrouvé deux sceaux de villes judéennes mentionnées dans la Bible, qui dateraient du 8e siècle avant JC (donc de l’époque d’Esaïe), et qui comportent une gravure de serpent à quatre ailes :

   

Cette référence culturelle dans le contexte de l’époque a ainsi des implications pour sa signification dans la Bible : les fameux « séraphins » sont probablement des serpents ailés qui symbolisent les gardiens du trône de Dieu.

Mais pourquoi garder le trône ? De quelle protection Dieu peut-il avoir besoin ?

C’est une manière de souligner que le règne de Dieu est saint : le mal, sous quelque forme que ce soit, ne peut pas s’approcher de lui. Pas que cela le menace, au contraire, c’est sa présence qui menace le mal ! Les gardiens, à la « frontière » entre Dieu et le monde où prolifère le mal, sont donc également des intermédiaires qui, au final, nous protègent de la destruction en nous tenant à une certaine distance de Dieu.

La question qui vient alors, c’est comment faire pour pouvoir approcher de ce Dieu ? Les religions proposent toutes de se soumettre à des règles plus ou moins strictes, afin de se purifier par nos propres efforts. Dans le Christianisme, c’est différent : il faut faire confiance à une personne qui peut nous protéger… un séraphin pas comme les autres.

A la cour du roi  

Dans le livre d’Esaïe, la première mention du serpent ailé vient à la fin d’une série de trois animaux évoqués :

« Ne te réjouis pas, Philistie tout entière, de ce que le gourdin qui te frappait a été mis en pièces ! En effet, de la racine du serpent sortira une vipère, et son rejeton sera un serpent venimeux volant. Alors les premiers-nés des plus faibles auront de quoi se nourrir, et les pauvres pourront se reposer en toute sécurité. En revanche, je ferai mourir de faim ta racine et ce qui restera de toi sera tué.« 

Comme nous l’avons vu, ces figures sont généralement interprétées comme des symboles de rois Assyriens : Teglath-Phalasar, Sargon et Sennachérib. Pourtant, certains commentateurs y voient autre chose.

S’appuyant sur les termes identiques (en rouge), notamment dans le verset suivant qui semble renvoyer à une époque meilleure, on peut deviner plutôt une référence au roi idéal évoqué au chapitre 11 :

« Puis un rameau poussera de la souche d’Isaï, un rejeton de ses racines portera du fruit. (…) il jugera les faibles avec justice et corrigera les malheureux de la terre avec droiture. Il frappera la terre par sa parole comme par un coup de gourdinet par le souffle de ses lèvres il fera mourir le méchant.« 

Ainsi, les trois animaux feraient référence à des rois d’Israël : deux contemporains (Achaz et Ezéchias) et un à venir, un roi idéal capable de nous faire entrer dans la présence de Dieu malgré notre condition.

La religion du Séraphin

Dans toutes les religions, il faut mériter sa place au paradis, mais dans le christianisme, c’est le gardien du trône qui, sur ordre divin, vient lui-même pour nous amener devant Dieu. Et qui donne sa vie pour cela. Pour cette raison, entre autres, certains hésitent à appeler le christianisme une « religion », car la logique est fondamentalement différente ici. Pour ma part, je dirais que c’est la seule religion – tous les autres systèmes sont des impostures qui ajoutent des obstacles plutôt que d’aplanir le chemin vers Dieu.

Et si le christianisme est pour vous un outil d’oppression et de manipulation du peuple – il est peut-être temps de considérer que, comme pour le Séraphin, il ne faut pas se fier aux apparence. Le serpent ailé, le « dragon », est en fait votre meilleur allié contre le mal.

3 comments

    1. J’y réfléchis, mais il n’est pas certain qu’une quelconque influence culturelle soit suffisamment à l’œuvre pour être aussi distincte que pour les séraphins. Il faut que j’approfondisse mes recherches 🙂

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