Lettre à un ami athée

– par Benjamin N.
(contributeur ponctuel)

 

Cher ami, tu te souviens de notre dernière discussion qui portait sur la possibilité de construire une morale sans Dieu. J’avançais que sans transcendance, il n’y a pas d’absolu ni de sens, et donc pas de bien ni de mal. Tu défendais au contraire, qu’on peut tout à fait trouver du sens même au sein d’un monde sans Dieu. Le raisonnement ne me paraissait pas convaincant, tu m’avais donc conseillé la lecture de Camus qui avait, selon toi, démontré cette thèse.

C’est chose faite et une fois n’est pas coutume, je ne défendrai pas ma foi, mais je veux ici mettre en évidence les incohérences qui sont présentes dans la tienne. Car la position tenue par Camus dans sa quatrième Lettre à un ami Allemand, qui résume sa vision du monde présente bien des erreurs de raisonnement. Ces erreurs me confirment qu’il existe une vérité autre que celle que tu proposes. Je te propose d’examiner quelques paragraphes du texte de Camus.

Vous n’avez jamais cru au sens de ce monde et vous en avez tiré l’idée que tout était équivalent et que le bien et le mal se définissaient selon qu’on le voulait. Vous avez supposé qu’en l’absence de toute morale humaine ou divine les seules valeurs étaient celles qui régissaient le monde animal, c’est-à-dire la violence et la ruse. Vous en avez conclu que l’homme n’était rien et qu’on pouvait tuer son âme, que dans la plus insensée des histoires la tâche d’un individu ne pouvait être que l’aventure de la puissance, et sa morale, le réalisme des conquêtes.

Camus s’attaque bien à la thèse que je défends, l’idée que l’inexistence de toute volonté supérieure et extérieure à l’homme interdit la construction d’une morale digne de ce nom. Son présupposé, c’est que Dieu n’existe pas ; ce qu’il conteste, c’est qu’on puisse en tirer une morale arbitraire, comme la justification de la violence. Voyons sur quoi il se base…

Et à la vérité, moi qui croyais penser comme vous, je ne voyais guère d’argument à vous opposer, sinon un goût violent de la justice qui, pour finir, me paraissait aussi peu raisonné que la plus soudaine des passions.

Où était la différence ? C’est que vous acceptiez légèrement de désespérer et que je n’y ai jamais consenti. C’est que vous admettiez assez l’injustice de notre condition pour vous résoudre à y ajouter, tandis qu’il m’apparaissait au contraire que l’homme devait affirmer la justice pour lutter contre l’injustice éternelle, créer du bonheur pour protester contre l’univers du malheur. Parce que vous avez fait de votre désespoir une ivresse, parce que vous vous en êtes délivré en l’érigeant en principe, vous avez accepté de détruire les œuvres de l’homme et de lutter contre lui pour achever sa misère essentielle. Et moi, refusant d’admettre ce désespoir et ce monde torturé, je voulais seulement que les hommes retrouvent leur solidarité pour entrer en lutte contre leur destin révoltant.

Voici la justification de Camus : face à l’absurde, il n’oppose qu’un « goût ». Pas de démonstration, nulle logique, il s’agit de ce qu’il ressent. Il éprouve un sentiment puissant de justice, que tu partages et que tu cherches à légitimer. Pourtant, ce goût peut différer selon les individus, et son existence n’a aucune raison de correspondre à une réalité quelconque.

Camus reformule sa position comme un refus face à un désespoir. Peut-être te reconnais-tu dans cela, mais admets à quel point l’argument est vide : il s’agit d’un refus, basé sur un sentiment, donc que rien ne justifie à priori. En prenant du recul, Camus affirme ici qu’il ne peut accepter comme vraies les conclusions logiques de sa vision du monde. Il accepte donc les prémisses d’un monde absurde (l’inexistence de Dieu) mais pas les conclusions (l’absence de morale et le relativisme).

Il n’existe en soi aucune justification contre celui qui ne suivrait pas le même cheminement émotionnel et intellectuel – dans le contexte de l’écrit de Camus, c’est avouer l’impossibilité de condamner le nazisme.

Je pourrais aussi questionner cette notion de révolte contre le « destin » : qu’est-ce qui l’appuie plutôt que le « désespoir » ? Comment cette révolte échappe-t-elle à ce destin qui dirige tout ? Cela nous conduirait sur d’autres terrains, mais n’es-tu pas simplement dérangé (révolté ?) contre un système de pensée qui ne possède aucun argument solide contre les pires horreurs de notre histoire ?

Vous le voyez, d’un même principe nous avons tiré des morales différentes. C’est qu’en chemin vous avez abandonné la lucidité et trouvé plus commode (vous auriez dit indifférent) qu’un autre pensât pour vous et pour des millions d’Allemands. Parce que vous étiez las de lutter contre le ciel, vous vous êtes reposés dans cette épuisante aventure où votre tâche est de mutiler les âmes et de détruire la terre. Pour tout dire, vous avez choisi l’injustice, vous vous êtes mis avec les dieux. Votre logique n’était qu’apparente.
J’ai choisi la justice au contraire, pour rester fidèle à la terre.

J’ai sincèrement du mal à imaginer comment Camus, et ses lecteurs, ne réalisent pas les contradictions de leur philosophie. Quelques lignes plus haut, l’auteur expliquait qu’il était faux de penser que de l’absence de sens implique « que tout était équivalent et que le bien et le mal se définissaient selon qu’on le voulait » ; il avoue ici le contraire, puisque de « ce principe » – l’absurdité de l’existence – il est possible de tirer des « morales différentes » ! Et je suis d’accord avec lui sur ce point, il s’agit d’une faiblesse importante de l’athéisme : il ne permet pas de définir de valeurs absolues, chacun choisi bien la morale qu’il veut, et l’appelle justice ou injustice.

Selon Camus lui-même, nos choix moraux ne se basent que sur une conviction interne personnelle. La seule chose démontrée ici, c’est que la conception matérialiste n’implique pas une absence de morale individuelle ; mais elle vide par là la morale de toute substance, elle peut en fait tout impliquer sans qu’il y ait de choix « valide ».

Je continue à croire que ce monde n’a pas de sens supérieur. Mais je sais que quelque chose en lui a du sens et c’est l’homme, parce qu’il est le seul être à exiger d’en avoir. Ce monde a du moins la vérité de l’homme et notre tâche est de lui donner ses raisons contre le destin lui-même. Et il n’a pas d’autres raisons que l’homme et c’est celui-ci qu’il faut sauver si l’on veut sauver l’idée qu’on se fait de la vie. Votre sourire et votre dédain me diront : qu’est-ce que sauver l’homme ? Mais je vous le crie de tout moi-même, c’est ne pas le mutiler et c’est donner ses chances à la justice qu’il est le seul à concevoir.

Une nouvelle fois, je suis surpris des erreurs de logique : en quoi « exiger » quelque chose qui n’existe pas rend cette chose réelle ? Le fait d’exiger du sens ne donne pas de sens, il n’y a aucune raison logique pour que cette proposition soit vraie.

Je pourrais continuer et te demander de me montrer en quoi l’homme exige quoi que ce soit, puisqu’il est déterminé et que rien n’a de sens. Quant à la justice, nous pourrions appliquer le même raisonnement ; et d’où vient-elle, puisque l’univers en est absent ? La justice ne serait qu’un sentiment subjectif humain ? Mais il pourrait alors varier d’un individu à l’autre, entre un résistant et un SS ?

Ce qui perce ici, c’est ce cri de l’auteur contre l’injustice, et que je sens quand tu en parles aussi. Vous êtes pleinement convaincus, par des sentiments et non des raisonnements, qu’il y existe une justice, qui est souvent bafouée, cela vous révolte et vous indigne. Pourtant nous voyons que l’idée d’une justice supérieure s’intègre mal au présupposé d’un monde absurde.

En prenant du recul, tu me proposes de partir du principe que Dieu n’existe pas, et qu’il faille se révolter contre les conséquences logiques qui en découlent. Or il me paraît plus cohérent de se baser sur des principes cohérents avec les conclusions, si nos convictions profondes ont bien de l’importance : c’est ce qui me fait affirmer que quelque chose existe en dehors de nous, que les humains ont bien une valeur réelle et objective, que des normes et des valeurs existent. Je ne me contente pas de me révolter contre les conclusions ; je me révolte contre ce sur quoi elles se fondent.

Permets-moi de terminer avec un passage du Nouveau Testament (lettre de Paul aux Romains, chapitre 2 et verset 14) :

Ils montrent que l’œuvre de la loi est écrite dans leur cœur, car leur conscience en rend témoignage et leurs pensées les accusent ou les défendent tour à tour. C’est ce qui paraîtra le jour où, conformément à l’Évangile que je prêche, Dieu jugera par Jésus-Christ le comportement secret des hommes.

Je crois qu’il existe un être supérieur, qui a fait cet univers et l’humanité avec des règles, des valeurs, que nous possédons tous dans une certaine mesure. Ces notions de morale et de justice sont le reflet d’une réalité extérieure. Et qui nous a peut être été, qui sait, révélée ?

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