The Good Place : comment devenir quelqu’un de bien ?

– par Vincent MT.

Eleanor ouvre les yeux. Elle est dans assise sur un canapé, dans un hall d’attente. Et très vite, on lui annonce qu’elle est décédée. Mais pas de panique, tout va bien se passer.

La jeune femme se trouve dans une sorte de paradis, appelé le « Bon Endroit » (The Good Place). Sauf que voilà : elle, elle n’est pas au bon endroit. Elle réalise qu’à l’insu de ses hôtes insouciants, il y a eu une erreur ! Au lieu de finir dans l’endroit moins agréable qu’elle mérite (le « Mauvais Endroit ») elle usurpe involontairement le karma d’une autre femme, à la vie exemplaire… tout ça, parce qu’elles ont exactement le même nom.

Cependant, Eleanor n’est pas particulièrement fair play, et plutôt opportuniste – elle était destinée au Mauvais Endroit, après tout. Aussi, quand il s’agit de profiter d’une éternité de bonheur plutôt que de souffrir une punition sans fin, son choix est vite fait.

Elle tente donc de faire semblant d’être quelqu’un de bien, réprimant tous ses instincts et sa spontanéité, pour passer inaperçu dans cet au-delà rempli de gens formidables. Elle doit également faire semblant d’avoir les goûts et centres d’intérêts de l’autre Eleanor (qui, en attendant, souffre au Mauvais Endroit).

Evidemment, cela occasionne de nombreux dérapages, qui déstabilisent progressivement ce monde parfait… dans l’éternité, le temps est compté pour la jeune femme.

Cette série présente essentiellement un intérêt : un ressort narratif assez malin (voir ci-dessous – attention spoiler !), et permet en arrière-plan l’évocation de concepts comme le jugement objectif du bien et du mal dans la vie humaine ainsi que la récompense ou la punition juste qui doit s’en suivre.

L’enfer du décor

Passée cette situation initiale assez favorable, un élément perturbateur vient soudainement pimenter l’intrigue.

Assez rapidement, l’usurpatrice découvre qu’elle n’est pas seule : il y a un autre intrus, qui est aussi mal à l’aise qu’elle. Puis un autre. Puis encore un autre. Le paradis serait-il cassé ? Les quatre malheureux se rendent finalement compte qu’ils ne sont pas au « Bon Endroit », mais bel et bien au « Mauvais Endroit », et que tous les autres résidents sont des démons. Tout n’était qu’un stratagème pour les torturer psychologiquement, plutôt que physiquement, en les faisant vivre dans l’hypocrisie, le mensonge, et la peur d’être découvert.

L’Enfer est donc ici envisagé comme un lieu où on ne peut pas être soi-même, un lieu où l’on s’enfonce dans nos pires réflexes et schémas psychologiques au lieu de les dépasser. Pire encore, on découvre finalement que l’idée est même que les humains se torturent psychologiquement les uns les autres par leurs personnalités contraires qui exacerbent leurs défauts.

Juste quelqu’un de bien

Ce que l’on peut remarquer en premier lieu, c’est que l’histoire n’intéresserait personne si la repentance des personnages était effectivement impossible, ne serait-ce qu’en apparence. Aussi Eleanor et ses compagnons d’infortune tentent tant bien que mal de changer, et y parviennent dans une certaine mesure.

L’Enfer envisagé ici n’est donc pas véritablement définitif, implacable, « divin » – il est soumis aux même règles que notre monde, nos sociétés, nos institutions, avec leurs failles et leurs défaillances. D’ailleurs, l’ambiance globale censée susciter une torture psychologique ressemble fortement au politiquement correct et à la bienséance typiques des banlieues de la classe moyenne aux Etats-Unis.

En même temps, au bout de la seconde saison, un démon va se « rendre compte » que le système qui juge le mérite des gens est faussé, et il semble bien qu’on critique ici les religions – ou tout du moins l’idée générale (et syncrétique) qu’on se fait des religions. Parti sur un système d’évaluation simpliste (méritocratie à la sauce « développement personnel »), la série en souligne les limitations et propose (comme si c’était une idée révolutionnaire) le principe de « 2nde chance assistée ». Autrement dit, plutôt que de punir les humains pour leur échec à être des gens bien, les religions pourraient au contraire les aider à devenir meilleurs malgré leurs mauvais choix.

Et même si, dans la forme, cette aide consiste en des sortes d’anges gardiens qui manipulent incognito le destin pour nous mener à l’âme soeur, dans le fond le discours est plus réaliste. De même que ce n’est pas la philosophie en soi qui rend Eleanor meilleure ou qui convertit le démon Michael au bien (rappelons-nous que le professeur Chidi, expert en philosophie, est lui-même au Mauvais endroit), la solution proposée ici n’est pas une aide surnaturelle. La clef de la « repentance » se trouve plutôt dans la communauté : l’amour et l’amitié dans les épreuves.

  • L’amour poussera Eleanor et Chidi à dépasser leurs « péché » – l’égoïsme pour la première et la peur du choix pour le second.
  • L’amour encore, une fois reconnu et accepté comme tel, donnera une nouvelle dimension (voire octroiera l’humanité) à Janet, une intelligence artificielle.
  • L’amitié que Michael développe progressivement pour les humains à leur contact est ce qui l’incite finalement à se sacrifier pour eux.

Le coeur composite

Avec tous ces bons sentiments face à l’adversité, The Good Place souligne que la simple volonté de changer, et les tentatives de le faire, témoignent en soi d’une certaine bonté d’âme, même si l’échec rencontré indique un problème de fond, difficile à déraciner. C’est probablement là qu’on s’approche le plus du diagnostique biblique. On constate un paradoxe : les humains semblent habités par la beauté et la laideur, le courage et la lâcheté, la vertu et le vice – l’un dissimulant souvent l’autre, comme des couches superposées.

A la fin de la saison 2, Eleanor (avec chacun de ses compagnons) est renvoyée dans sa vie terrestre et sauvée du trépas par Michael, le démon repenti qui va jouer leur ange gardien. Se rendant compte de sa fragilité et du temps limité dont elle dispose, elle tente de changer. Cela semble marcher, mais comme elle s’attend à être récompensée pour sa conduite, elle est déçue et abandonne. L’électrochoc de l’imminence de la mort ne suffisant pas à donner l’envie durable d’être meilleur, il faut que Michael réunisse de nouveau les protagonistes pour qu’ils deviennent ensemble des gens bien. Au final, le Bon Endroit accessible dans cette vie, c’est ce groupe d’amis solidaires envers et contre tout. On remarque au passage l’absence totale de tout « représentant » du bien dans la série, comme si les humains étaient condamnés à se débrouiller seuls et avaient plus de chance de s’en sortir avec les démons qu’avec Dieu.

J’ai moi-même été comme Eleanor, mentant sans même y penser pour obtenir ce que je voulais ou me protéger des répercussions de mes choix, me retrouvant malgré tout très souvent coincé dans des situations déplaisantes… Comme elle j’ai trouvé en moi une envie de changer et une incapacité à le faire. Comme elle, j’ai découvert la solution dans ce que j’aurais pensé être le plus improbable des contextes.

Il existe en effet une communauté de la 2e chance, aujourd’hui et maintenant, rassemblée et assistée de façon surnaturelle par un juge bienveillant. Plus encore que les 5 amis de The Good Place, la communauté des chrétiens est censée offrir une 2e chance perpétuelle à ceux qui veulent changer. Mieux encore que Michael, Janet et Gen (le juge éternel), c’est Dieu lui-même qui mène et ramène les chrétiens dans leur cheminement individuel et collectif. Pour ma part, l’expérience de la communauté chrétienne, alors même que j’étais un athée convaincu, donna lieu au premiers réels changements positifs chez moi, et c’est pour cela que j’ai envisagé de m’intéresser à cette religion, avant de finalement la rejoindre.

Côté The Good Place, on attend la saison 3 pour voir si l’expérience de Michael, Janet et Gen fonctionnera, envers et contre le système. Côté vie réelle, si vous vous trouvez dans la situation d’Eleanor, Chidi, Tahani, Jason, Michael ou Janet, si vous aspirez à mieux, à plus, mon conseil n’est pas de faire un saut aveugle vers la foi, mais de tenter un séjour au royaume du pardon et de la repentance. Peut-être que, comme pour moi, vous y trouverez un avant-goût du Bon Endroit, de la personne que vous pourriez être et que ça vous donnera envie de vous faire naturaliser. Et alors, ce sera le moment de rencontrer son roi.

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