Mars, ou la religion de la science

La nouvelle série de National Geographic, sobrement intitulée Mars et parue le mois éponyme en 2018, se veut une lettre d’amour à la science et à l’ingéniosité humaine (si ce n’est à l’entreprise privée Space X), à la manière de Seul sur Mars. Pourtant, comme l’aurait souligné le philosophe Friedrich Nietzsche, c’est plutôt, involontairement, une lettre d’insulte.

Le dieu Mars

Les six épisodes de la série oscillent entre documentaire et fiction futuriste sur la colonisation de la planète rouge. Si des auteurs et spécialistes divers sont interviewés, l’ensemble reste essentiellement sur les projets passés, actuels et à venir d’Elon Musk (fondateur et PDG de Space X et Tesla, entre autres). La série présente certes un certain intérêt informatif, mais vise assez explicitement à rallier l’opinion publique en vue d’un soutien financier du gouvernement, en faisant rêver une majorité des citoyens, dont l’adhésion au projet est actuellement insuffisante pour garantir la réussite de l’expansion martienne.

Pour cela, rien de mieux qu’une « religion de la science ». C’est la vision de Musk et celle de ses proches collaborateurs qui est présentée ici, et elle s’inscrit dans une vision scientiste du monde : l’humanité, si elle se dévoue à la science, pourra être sauvée. Sauvée de quoi ? De l’extinction, pardi. C’est une question de survie, les scientifiques l’ont déjà compris, reste à enthousiasmer le bas peuple avec de la propagande publicitaire sous forme de série.

      

Dans les propos des acteurs comme ceux des employés de Musk, la « science », et particulièrement l’exploration spatiale, est évoquée en termes religieux : les sites historiques de lancement de fusées sont des « lieux sacrés », les vies risquées par la recherche scientifique sont des « sacrifices humains », l’enjeu n’est rien de moins que « le salut de l’humanité », etc. Le récit lui-même prend des airs de mythe fondateur, où la faiblesse humaine est toujours dépassée par le pouvoir de la science. Vers la fin de la série, l’objectif premier, la survie de l’humanité, est mis en tension avec, et même remplacé par « la science pour la science », qui devient sa propre raison d’être.

Il y a des morts ? Peu importe, il faut continuer, car sinon on risquerait de rater… la survie de notre espèce ? Non, la découverte d’une vie sur Mars. C’est précisément contre ce genre de folie qu’avertissait le philosophe allemand : le savoir doit être au service de l’humain, et non l’inverse. C’est aussi précisément contre cette folie qui nous rend esclaves et bourreaux que mettait en garde Mary Shelley dans Frankenstein, fondement et modèle de la science-fiction. Comment la communauté scientifique a-t-elle pu en venir à faire ainsi de la science une sorte de nouveau dieu ?

Un scientisme ordinaire

Comme le dénonçait le prophète Ésaïe, les humains sont prompts à se forger des idoles pour remplacer Dieu, mais ces idoles ne sont que des pantins : muets, sourds et aveugles, ils sont actionnés par leurs adorateurs.

A qui voulez-vous comparer Dieu ? Et quelle image ferez-vous son égale ? C’est un ouvrier qui fond l’idole, et c’est un orfèvre qui la couvre d’or et y soude des chaînettes d’argent. Celui que la pauvreté oblige à donner peu choisit un bois qui résiste à la vermoulure ; il se procure un ouvrier capable pour faire une idole qui ne branle pas. (…) Ceux qui fabriquent des idoles ne sont tous que vanité, et leurs plus belles oeuvres ne servent à rien ; elles le témoignent elles-mêmes : elles n’ont ni la vue, ni l’intelligence, et leurs créateurs aussi sont dans la confusion.

– Livre d’Ésaïe, extraits des chapitres 40 et 44.

La science est une idole muette, elle ne « dit » rien – ce sont les scientifiques qui tiennent des discours. Le plus souvent, ces discours sont vulgarisés par des journalistes ou des auteurs qui, comme le grand public, partagent les aspirations enthousiastes des scientifiques, mais rarement leur prudence et la nuance de leurs propos (tout du moins pour les scientifiques dignes de ce nom).

On en vient à penser que la science explique le monde et la vie. Pourtant, comme l’a souligné Nietzsche en son temps, les diverses sciences ne peuvent rien expliquer, elles permettent simplement de décrire. Dire que le feu brûle parce que c’est la combinaison exothermique de matériau combustible et d’oxygène, c’est un raccourcit de langage. On confond le comment et le pourquoi. Cela n’explique pas le feu lui-même, à savoir, pourquoi le feu existe tel qu’il est. Le progrès scientifique est un progrès de détail et non de fond :

Nous décrivons mieux, mais nous expliquons tout aussi peu que tous nos prédécesseurs. (…) La suite des « causes » se présente en tous les cas plus complète devant nous ; nous déduisons : il faut que telle ou telle chose ait précédé pour que telle autre suive, — mais par cela nous n’avons rien compris.

– F. Nietzsche, Le Gai Savoir.

Les discours scientifiques nous permettent de décrire le monde avec force détail, mais force est de reconnaître qu’ils ne nous ont pas aidés le moins du monde à avancer sur la question du sens de la vie. La fameuse « mort de Dieu » évoquée par Nietzsche fait référence à un déclin de la religion institutionnelle dans les sociétés occidentales, toutefois la quête de sens n’a pas disparu, et il est très tentant pour les scientifiques ou leurs vulgarisateurs d’essayer de combler le vide, surtout lorsqu’ils confondent description et explication. Ce faisant, ils deviennent de ces forgeurs d’idoles qui sombrent dans la confusion.

Le grand public n’a cependant pas fait le difficile, gagné par la fièvre scientiste, et a sauté sur l’occasion de remplacer l’objet de sa ferveur existentielle, passant de la religion à la science comme d’un mythe à un autre.

Pour une science humaine

Dénoncer ce danger n’est en rien une critique négative de la Science, c’est au contraire respecter les scientifiques et leur travail que de ne pas attendre d’eux plus qu’ils ne peuvent réellement.

Quand le pourquoi est évacué, la science devient une imposture, destinée à décevoir des attentes irréalistes. Pensons à la Seconde Guerre Mondiale, et toute la destruction que la science a rendu possible. Face à cet échec du prophétisme scientifique, comme au lendemain des « apocalypses » annoncées par les sectes, les dévots se radicalisent ou sont désenchantés. L’auteur américain Kurt Vonnegut évoque ainsi sa désillusion, représentative de toute une époque :

Je pensais que les scientifiques allaient découvrir comment tout fonctionne exactement, et faire tout fonctionner encore mieux. Je m’attendais vraiment à ce qu’à mes 21 ans, un scientifique, peut-être mon frère, ait pris une photo en couleur de Dieu Tout-Puissant, et l’ait vendue à un magazine de vulgarisation. La vérité scientifique allait nous rendre véritablement heureux et prospères. En fait, ce qui s’est passé à mes 21 ans, c’est qu’on a largué la vérité scientifique sur Hiroshima. 

D’autres redoublent de ferveur et rabaissent tout le reste pour préserver la science immaculée : le problème, c’est l’humain. Ou comment passer de l’humanisme (l’ingéniosité humaine sauvera l’humanité) au transhumanisme (l’ingéniosité nous sauvera de l’humanité).

Ces extrêmes, tout en percevant des vérités sur l’ingéniosité et la faiblesse des humains, en font des absolus et sont donc destinés à être déçus. Entre les deux, il y a un juste milieu, une voie médiane où la science est un moyen de servir l’humanité et non une fin en soi qui justifie de les sacrifier.

Cependant, pour que la science soit à sa place et qu’elle y reste ; et même plus largement, pour que rien d’autre ne soit élevé au rang d’absolu – ni la politique, ni l’argent, ni l’humain, ni le plaisir – il faut que l’absolu soit à sa place, car sinon le vide qu’il laisse est insupportable, et quelque chose de moindre tente de le remplacer sans pouvoir réellement l’assumer.

Cet absolu, ce n’est pas un dieu barbu dans les nuages maniant la foudre, ni une statue muette dans un temple exigeant des sacrifices. Cet absolu, c’est un bébé né sur la paille, forcé à l’exode dans son enfance pour fuir la persécution, un homme dévoué au bien contre les autorités politiques et religieuses de son époque, un frère qui se sacrifie pour son peuple coupable et nous invite à en bénéficier. Cet absolu, c’est celui qui a tout, qui ne doit rien à personne et choisit librement, de sa propre initiative, de donner sa vie pour ceux qu’il aime au lieu de les condamner comme il le pourrait.

Voilà qui mérite d’être servi : celui qui se met à notre service.

Voilà qui mérite qu’on lui sacrifie tout : celui qui sacrifie tout pour nous.

Voilà qui mérite d’être l’objet de nos recherches : celui qui est venu nous chercher en premier.

Voilà Jésus.

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