Le genre et la notion de préjudice

Traduction d’un article de Matthew Roberts,
paru sur son blog Moderation.

Hier, je passais en revue nos mesures de précautions, et je suis tombé sur cette phrase, dans les « définitions » :

L’abus est le mauvais traitement d’un enfant ou d’un adulte vulnérable, en lui causant un préjudice ou en n’empêchant pas qu’il subisse un préjudice lorsqu’il existe un devoir de le faire, ce qui inclut les cas de négligence.

J’espère que personne n’aurait de problème avec cette définition, protéger les plus faibles d’un préjudice dans nos églises doit être pour nous une priorité.

Cependant, je me suis rendu compte que cette définition pose un problème de taille. Quelle est la définition de « préjudice » ? On pourrait penser que c’est évident, mais la frénésie croissante de la morale laïque a brouillé les repères.

Le dieu séculier

La laïcité fonctionne sur la base d’une vision gnostique de la personne humaine : mon identité n’est pas réellement liée à mon corps, mais à un moi « spirituel », fondamentalement dissocié de mon corps. Cela peut sembler étrange, puisque la laïcité est censée avoir un fondement athée, et donc être sceptique envers les réalités spirituelles. Toutefois, cela ne correspond pas à la façon dont la pensée laïque fonctionne réellement. L’absence du Dieu chrétien dans cette perspective n’empêche pas les gens  de croire à des réalités transcendantes ; de fait les humains, créés à l’image de Dieu, ne sont pas capables de rejeter toute transcendance. Les personnes laïques associent leur « moi » véritable à une entité entièrement transcendante, non-corporelle : une création personnelle, construite comme un profil Facebook, à partir de nos sentiments, nos désirs, nos inclinations, nos préférences et nos choix. Notre corps peut être un aspect important de cette identité, mais uniquement si nous le choisissons ; notre ethnicité et notre sexe peuvent faire partie de notre identité, mais ce n’est pas une obligation. C’est à nous de décider. Derrière la façade de l’athéisme laïque se trouve donc une croyance absolue dans la divinité de la liberté individuelle de l’humain, et c’est cette divinité qui crée la version du « soi » qui compte réellement.

Dans cette perspective, critiquer un quelconque aspect de cette identité auto-construite est une attaque préjudiciable pour la personne, tout comme une attaque physique le serait pour le corps, voire plus. Voilà pourquoi on attend désormais des écoles et des universités qu’elles soutiennent l’idée absurde que dire qu’un garçon ne peut pas être une fille est préjudiciable et destructeur, contrairement au fait de freiner le développement physique avec des drogues, ou de mutiler les organes sexuels par la chirurgie. Voilà pourquoi également tant de jeunes d’aujourd’hui considère que toute critique de leurs opinions est une attaque personnelle. Notre théologie définit toujours notre morale, et une théologie corrompue (autrement dit, une idolâtrie) mène à une morale corrompue. Le « préjudice », dans une vision du monde laïque, est défini par le dieu de cette vision du monde, aussi, suggérer que les individus ne sont pas libres de construire leur propre identité et de vivre en accord avec cette construction devient le plus grand préjudice possible.

Bonne nouvelle ?

Le Christianisme a, évidemment, une vision totalement opposée du préjudice. Ce qui nous porte vraiment préjudice est déjà en nous (Mc 7.14-23). Car notre problème, c’est le péché, et c’est de ça que Jésus est venu nous sauver, comme son nom l’indique (Mt 1.21). La liberté individuelle n’est pas notre divinité mais la racine même du péché. La construction autonome du « soi » n’est pas la base de notre véritable identité mais le fondement de l’idolâtrie, c’est la destruction de la vraie humanité. En effet, nous ne sommes pas des âmes (auto-construites ou autres) qui habitent des corps, mais nous sommes corps et âme, tant l’un que l’autre, et créés en ce tout par un Dieu dont nous sommes l’image. Corps et âme ont été profondément contaminés et corrompus par le péché, à tel point que nos désirs sont désordonnés, notre identité d’image de Dieu a été falsifiée, et nos corps sont esclaves de la mort.

Ainsi, le cœur de la Bonne Nouvelle des chrétiens, c’est que Jésus est venu pour nous racheter, nous restaurer corps et âme, pour être véritablement à son image. Or il n’y a qu’un seul chemin de rédemption : se repentir de son péché et placer sa foi en Christ. L’appel de Jésus à la repentance est un appel à abandonner nos identités auto-construites, les idoles que nous avons façonnées, à renoncer à la satisfaction de nos désirs et à nous soumettre, corps et âme, dans la foi et l’obéissance, à notre Dieu et son Fils.

Le « moi » de notre monde néo-gnostique, comme l’ensemble du monde pécheur, est une fausse version du « moi », et Jésus dit que ce « moi » doit mourir

Ceci implique que l’appel de Jésus à la repentance est un exemple presque parfait de ce que la laïcité appelle un préjudice. Le « moi » de notre monde néo-gnostique, comme l’ensemble du monde pécheur, est une fausse version du « moi », et Jésus dit que ce « moi » doit mourir. Il faut se renier soi-même, porter sa croix, et le suivre. Le suivre vers la mort, en l’occurrence, car ce n’est que lorsque la fausse version du « moi », par laquelle j’ai vécu, est posée dans le tombeau avec Jésus qu’il peut me ramener à une vie nouvelle. Voilà ce qu’est le baptême, c’est l’essence de la Bonne Nouvelle chrétienne (Rm 6.1-14). Oui, Jésus veut porter préjudice à ce que les humains pécheurs pensent être, il veut tuer cette croyance. Rien de moins. « Celui qui voudra sauver sa vie la perdra, mais celui qui la perdra à cause de moi et de la bonne nouvelle la sauvera » (Mc 8.35). « Si quelqu’un est en Christ, il est une nouvelle créature. Les choses anciennes sont passées; voici, toutes choses sont devenues nouvelles » (2 Cor 5.17).

Dès lors, si l’on veut prêcher la Bonne Nouvelle, nous ne pouvons pas ni de devons éviter ce que ceux qui nous écoutent trouveront préjudiciable pour eux. Tout comme Christ appelle « préjudice » ce que la laïcité appelle « salut », de même ce que le Christ appelle « salut » correspond à ces que la laïcité appelle « préjudice ». Nous devons prêcher que la destruction de ce que nous considérons être nous-mêmes est le prérequis pour devenir véritablement nous-mêmes, c’est-à-dire être transformés par Christ par le Saint-Esprit. Voilà ce que signifie la repentance et la foi, rien de moins. Si quiconque parmi nous veut recevoir la vie, alors selon Jésus, il n’y a pas d’autre moyen.

Mesures de précaution

Pour en revenir à nos mesures de précaution : si nous laissons le terme « préjudice » sans définition, nous nous exposons à un malentendu catastrophique. En fait, le simple fait de prêcher la Bonne Nouvelle aux enfants pourrait être alors considéré comme une forme d’abus. Alors comment définir le préjudice ? Voici ma suggestion :

Le préjudice est le dommage causé au bien-être d’une personne, d’après les normes de l’épanouissement humain présentées dans la loi et la sagesse de la Bible; ainsi, porter préjudice signifie agir de façon opposée à l’amour sacrificiel et l’appel évangélique du Christ à se repentir et croire en lui. Pour éviter toute ambiguïté, appeler une personne à se repentir du péché ne peut pas être considéré comme un préjudice puisque c’est constitutif de l’appel bienveillant du Christ à la rédemption des pécheurs. Par corollaire, affirmer les tentations, péchés et fausses identités d’une personne, comme si elle étaient bonnes et saines, est profondément préjudiciable.

Voici une manière d’être précis dans nos documents d’église, mais ne nous arrêtons pas là. Dénonçons une vision fondamentalement fausse de ce qui est préjudiciable. Avertissons nos églises et notre monde du réel préjudice. Soyons prêts à être accusés de porter préjudice parce que nous prêchons la Bonne Nouvelle. Et plus que tout, croyons et proclamons que Christ nous sauve glorieusement, corps et âme, du préjudice dévastateur et éternel du péché.

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