Dionysos dans la Bible : théâtre grec et foi chrétienne

– par Vincent M.T.

Nous avons déjà vu (ici) que dans les écrits de Luc (Actes 26), Paul attribue à Jésus des paroles qui semblent tirées tout droit des Bacchantes, une pièce du tragédien grec Euripide. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le cas échéant, il ne s’agirait pas d’un pur plagiat, indiquant que le Christianisme trouve une partie de ses origines dans une religion grecque. Au contraire, je crois que c’est une citation assumée, et l’usage qu’en fait Paul révèle une intention polémique et apologétique claire.

Ces affirmations ont soulevé plusieurs autres questions, et contestations, qui nécessitent un approfondissement, notamment sur le rapport entre théâtre grec et religion grecque dans l’Antiquité, mais aussi sur la plausibilité de l’utilisation de cette pièce de théâtre dans le livre des Actes.

Le théâtre grec : une activité religieuse ? 

Comparer Jésus et Dionysos, cela ne brouillerait-il pas les frontières entre les religions ?

On peut répondre deux choses à cela :

  • D’abord, Paul insiste sur la langue que parle Jésus – l’Hébreu ;
  • Ensuite, et surtout, l’apôtre s’appuie sur le Dionysos culturel (celui d’une pièce de théâtre) et non sur le Dionysos cultuel (celui de la religion). Or, bien que liés, les deux ne sont pas identiques.

Certes, parmi les classiques des grands tragédiens (Eschyle, Sophocle, Euripide, etc.), tous ceux qui nous sont parvenus étaient joués à Athènes lors des festivals d’art dramatique tenus en l’honneur de Dionysos. Le plus important, les Grandes Dionysies, se déroulaient au théâtre de Dionysos, devant la statue du dieu et sous la présidence du grand-prêtre de son culte. Qui plus est, des processions et des rituels civiques liés à Dionysos précédaient la représentation, et un taureau était sacrifié en son honneur. Comment ne pas en déduire que les pièces de théâtre grecques et la religion antique faisaient un ? Et pourtant !

L’ironie du sort veut que les pièces de théâtres jouées aux Grandes Dionysies n’étaient en fait pas de nature religieuse. En réalité, à l’exception de la pièce Les Bacchantes, Dionysos lui-même est complètement absent des tragédies, et le festival n’avait qu’un lien très superficiel avec ce dieu. A tel point qu’il existait même un proverbe à Athènes pour caractériser ce décalage : « Rien à voir avec Dionysos« . Déjà au 4e s. av JC, le célèbre philosophe Aristote était d’avis que la forme théâtrale est issue des pratiques d’improvisation, de monologues, de musiques et de danses que l’on retrouve dans le culte dionysiaque (notamment la dithyrambe et la satyre), mais ne conserve aucun lien significatif avec la mythologie associée (voir Poétique, 4).

Situé à un moment de l’année où le climat était particulièrement propice aux voyages en mer, le festival des Grandes Dionysies attirait un grand nombre d’étrangers, commerçants et alliés. Il s’agissait plutôt d’une occasion de montrer à tous le prestige culturel d’Athènes, et tout rapport avec Dionysos était de loin secondaire.

Cette distance d’avec les dieux était d’autant plus vraie pour l’auteur des Bacchantes, Euripide, que d’aucuns soupçonnent d’avoir été un athée militant et subversif. En effet, même si Dionysos (et d’autres dieux) font des apparitions et interviennent dans les affaires humaines, ils n’ont aucun égard pour le bien-être humain, et démontrent par ailleurs toutes les qualités et les vices des êtres humains. En cela, il s’agit plus d’une personnification des forces dont tout un chacun doit tenir compte dans sa vie, sous peine de subir de grands dommages, mais ils n’incitent aucunement à la croyance ni au culte.

Dans un tel contexte, difficile de considérer qu’une référence à Dionysos était inévitablement comprise dans un cadre religieux, au contraire. Le Dionysos culturel dépassait ici le Dionysos religieux, et c’est donc sans confusion que Paul présente sa comparaison.

D’autres références aux Bacchantes ?

En prolongement de la thèse selon laquelle Paul cite effectivement Les Bacchantes au chapitre 26 du livre des Actes, on peut étayer un critère (parmi les 6 que nous utilisons), celui de la récurrence : trouve-t-on d’autres références à cette même source ailleurs dans le même livre, voire dans d’autres livres du Nouveau Testament ?

ACTES 16

Lydia. Dennis McDonald, professeur de théologie à la faculté de Claremont en Californie, s’est spécialisé dans l’influence des œuvres grecques classiques sur la rédaction du Nouveau Testament. Il fonde sa lecture de la Bible sur l’idée que les auteurs appliquent un principe de rhétorique grec, la mimesis (référence intentionnelle par imitation). S’il tombe certainement dans des excès, son analyse ne manque cependant pas d’intérêt pour l’apologétique culturelle.

Il soutient notamment que Luc reprend dans le chapitre 16 des Actes la notion de « ménade » (ou « bacchante », soit une dévote de Dionysos/Bacchus), telle qu’on la trouve dans la pièce d’Euripide, pour présenter un groupe de femmes chrétiennes – tout en soulignant les différences nettes entre les adoratrices du dieu grec et celles du dieu biblique.

Luc nous dit que Lydie, une femme originaire de la région éponyme, priait en dehors de la ville avec d’autres femmes. Or la région de Lydie est le centre du culte dionysiaque (cf Bacchantes 38-39) : c’est là qu’il aurait passé son enfance et son adolescence avant de revenir à Thèbes. Par ailleurs, ses adoratrices étaient connues pour les états de transe dans lesquels elles se mettaient, généralement à l’écart des villes. C’est ce qui leur valait leur nom de ménades (« folles », en grec). Or, si Luc précise que Lydie et un groupe de femmes se trouvent également en dehors de la ville pour pratiquer leur culte, leur attitude est très différente : là où dans la pièce de théâtre elles sont prises d’une transe meurtrière envers l’homme qui les approche, ici la rencontre est plutôt caractérisée par une écoute attentive et une hospitalité chaleureuse.

Les Bacchantes, en transe, démembrent Penthée à mains nues.

S’ensuivent deux épisodes qui semblent faire écho au mythe de Dionysos :

L’esprit de Python, qui possède la servante, et que Paul exorcise. Si, dans le grec de l’époque, l’expression « avoir un esprit de python » signifie posséder un don de clairvoyance, l’origine de l’expression se trouve dans un épisode de la mythologie grecque. Le dieu Apollon s’est rendu maître de l’oracle de Delphes en tuant le python qui la gardait, et par extension tous ceux qui « ont un esprit de python » sont associés à Apollon, on dit même que c’est son propre esprit que le dieu accorde à ses adoratrices. Or, comme nous l’avons vu (toujours ici), Apollon et Dionysos étaient rivaux, et Jésus est présenté à travers un parallèle avec Dionysos, dépassant Apollon. Ainsi, le disciple de Jésus chasse l’esprit d’Apollon.
Par ailleurs, le contraste entre cette femme qui s’époumone pendant plusieurs jours et l’attitude d’écoute de Lydie reflète la transformation en « avant/après » de l’homme « démonisé » du pays des Géraséniens, qui, libéré de ses démons et revenu à la raison, est assis aux pieds de Jésus (Lc 8.35). La « folie » des femmes qui suivent Jésus est donc douce, contrairement à la folie furieuse des ménades de Dionysos, et ici, d’une pythie d’Apollon.

L’emprisonnement et le tremblement de terre qui libère miraculeusement les chrétiens présente encore un parallèle dans les Bacchantes d’Euripide : Dionysos est arrêté et conduit en prison, dont il s’échappe en invoquant un tremblement de terre et en faisant tomber ses chaînes par magie (Bacch615-651).

Si l’on ajoute à cela l’usage du mot rare « déicide » (vu dans le précédent article) dans les Actes et dans les Bacchantes, cela nous amène a trois autres références plausibles à la même pièce de théâtre sous la plume du même auteur. Mais nous pouvons également suspecter des références dans un autre livre : l’Evangile de Jean.

JEAN

Plusieurs experts, notamment Peter Wick, professeur de théologie à l’Université de Bochum (Allemagne), soutiennent que l’Évangile de Jean fait une série d’allusions à Dionysos pour montrer que Jésus le surpasse en tous points. Par exemple, là où Dionysos remplissait de vin la coupe de ses convives lorsqu’elle était vide, Jésus transforme plus de 650 litres d’eau en vin (Jn 2.1-11). Cependant, s’il s’agit d’une compétition, pourquoi le faire de façon implicite plutôt que de l’affirmer clairement, comme le faisaient généralement les prophètes de l’Ancien Testament ?

En réalité, déjà dans l’Ancien Testament, les prophètes alternaient entre les confrontations inter-religieuses générales (Esaïe, Jérémie, Ezechiel, Michée, etc.) ou ciblées. Dans ce cas elles pouvaient être explicites (1 Sm 5.1-4 ; 1 R 18.25-41) ou implicites (Jg 6.33-40). Pour les confrontations générales, il s’agissait de dénonciation directe de l’idolâtrie, mais dans les confrontations ciblées (Baal, Dagon), il s’agissait d’autre chose, comme ici avec Dionysos.

Il apparait que, plutôt qu’une comparaison pour indiquer la supériorité du Christ, il s’agit d’utiliser le langage païen pour présenter le Dieu d’Israël dans sa souveraineté absolue. Autrement dit, ce n’est pas que Jésus vaut mieux que Dionysos, c’est que tout ce que cet autre dieu prétend être, seul Jésus peut véritablement l’être. On retrouve cette stratégie d’argumentation aujourd’hui dans l’évangélisation des musulmans, pour qui toute critique de Muhammad est délicate, et qui réagissent mieux à une focalisation sur les qualités de Jésus. Ainsi, alors que Dionysos est censé être le dieu du vin, fournisseur officiel du breuvage, Jésus affirme que c’est lui la vigne véritable, et que son Père est le vigneron (Jn 15.1).

     

La symbolique des termes employés par Jean pour présenter Jésus illustre bien la subversion culturelle de la mythologie grecque, dans la mesure où ce sont des symboles familiers pour les lecteurs de l’Ancien Testament, et également des attributs connus de Dionysos.

Digestif

Ainsi donc, d’une part, nous avons vu que théâtre grec n’est pas synonyme de mythologie grecque, particulièrement en ce qui concerne Dionysos. De ce fait, il est raisonnable de considérer qu’un rapprochement entre Jésus et Dionysos ne risquerait pas, dans l’esprit des premiers destinataires du Nouveau Testament, de provoquer une confusion. 

D’autre part, l’analyse d’Actes 16 et de Jean révèle des éléments qui confèrent un certain mérite à l’idée qu’il existe, au minimum, une dimension apologétique vis-à-vis de Dionysos dans ces passages, sans que ce soit nécessairement leur fonction première ou leur raison d’être. Le cas échéant, ils renforcent la plausibilité d’une forte dimension semblable en Actes 26.

3 comments

  1. Bonjour Vincent, je vous remercie pour votre réponse et d’avoir pris le temps de m’expliciter votre démarche.
    Sinon, j’aime bien votre sens de la nuance et votre formule, que je trouve très juste : il faut savoir « distinguer sans séparer et unir sans confondre ».

    Bien fraternellement et à bientôt !
    Pep’s

  2. Bonjour Vincent,

    je vous remercie pour le partage de cette réflexion.
    Le théâtre grec antique n’a effectivement pas qu’une dimension religieuse, puisqu’il avait une dimension toute à la fois religieuse et civique, les deux étant étroitement liés, comme vous le soulignez bien. Néanmoins, il me semble important de prendre garde à ne pas faire de séparation stricte entre les deux (l’influence du contexte laïc français ?), puisque le contexte grec antique ne fait pas ce type de séparation, sauf erreur de ma part. On y abordait en effet, dans ce théâtre, des sujets mythologiques (les pièces intègrant dans l’action et la mise en scène l’autel au dieu présent sur la scène et donc des éléments de rituels liés à cet autel) mais aussi les grands problèmes nationaux de la guerre et de la paix, de la justice et du civisme.

    Bien fraternellement,
    Pep’s

    1. Bonjour Pep’s,

      Effectivement, il faut savoir « distinguer sans séparer et unir sans confondre ». J’ai tenté d’user de nuance et de précision pour bien cibler mon propos, qui concerne essentiellement la question de la confusion possible entre le Jésus de la Bible (et de l’Histoire) et le Dionysos de la Mythologie. Cela n’implique pas qu’il n’existe aucun lien entre religion et théâtre dans le monde Grec du 1er siècle. Mais un rappel ne fait jamais de mal.

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