Quel intérêt aux films d’horreur ?

– par Vincent M.T.

Plusieurs grands médias américains, dont le NY Times, rapportent que 2017 a été une année record pour les films d’horreur. Devant un tel intérêt, plusieurs médias chrétiens se sont interrogés en 2018 sur l’intérêt du genre, sous la forme d’une question simple : est-il cohérent de regarder des films d’horreur quand on est chrétien ?

Deux réponses proposées ont retenu mon attention. Chacune apporte des éléments importants pour une réflexion biblique sur ce sujet, que je vais essayer de résumer brièvement. En même temps, chacune semble souffrir d’un défaut méthodologique qui se retrouve également dans les médias généralistes, et que je tenterai de corriger ici pour proposer un  complément de réponse.

En février, Mike Duran, auteur du livre « Horreur Chrétienne : sur la compatibilité entre la vision chrétienne du monde et le genre de l’horreur« , soutient publiquement que la popularité croissante des films d’horreur pourrait enthousiasmer les chrétiens pour trois raisons :

  1. Ils soulignent la déchéance de notre monde et le mal qui y réside,
  2. Ils abordent souvent le surnaturel, et l’aspect immatériel de notre réalité,
  3. Ils enseignent à lutter contre les ténèbres et à les conquérir, peu importe à quel point elles nous effraient,

Comme on peut s’en douter, cette position suscita de nombreuses réactions négatives, si bien qu’une semaine plus tard, l’auteur publiait un nouvel écrit en réponse à ces dernières. De nombreux chrétiens affirment que regarder un film d’horreur :

  • Revient à s’exposer à des idées sataniques (glorification de la souffrance, la mort et la violence),
  • Ouvre une porte à la possession démoniaque,
  • Implique souvent de voir des scènes traumatisantes,
  • Relève du pur divertissement, sans utilité aucune, et qu’on a donc mieux à faire de nos loisirs,
  • N’est pas le genre de chose qu’on verrait Jésus faire aujourd’hui,
  • etc.

L’idée qui sous-tend à ces commentaires est que de s’exposer à une oeuvre qui évoque l’horreur ou l’occulte revient à s’abandonner aux ténèbres. Parallèlement, la sainteté à laquelle nous appelle la Bible est vue comme équivalant à de l’abstinence : il faut se préserver de la culture du monde non chrétien.

À défaut d’être surprenantes, ces réactions sont compréhensibles. Nous ne devons nous méfier de ce qui peut nous mener à nous réjouir du mal, à y trouver plaisir, à être séduits par le macabre ou à célébrer les ténèbres. Pour autant, ces réactions ne sont pas justifiées face au discours de Duran, et en fait elles vont même à l’encontre des préceptes bibliques. L’auteur l’explique ainsi :

  • Il y a une différence entre observer quelque chose et se focaliser dessus : la Bible nous invite à nous concentrer sur le bien, pas à fermer les yeux devant le mal.
  • Tant que l’on reconnaît l’existence de l’Enfer, l’horreur doit avoir une place dans l’imagination chrétienne.
  • Notre regard sur la condition humaine, informé par la Bible, devrait être inflexible et particulièrement perçant, notamment sur le pêché et ses effets, ce qui comprend l’idolâtrie et l’occulte (entre autres).

Début mai, dans l’épisode 106 du podcast Que dit la Bible ?, Fred Bican et Guillaume Bourin se demandent si un chrétien peut regarder des films d’horreur, voire du gore. Je vous laisse écouter l’épisode, qui mérite d’être considéré dans son ensemble, avec toutes les nuances apportées, tant la question est sensible au sein du monde chrétien.

Les auteurs cherchent à responsabiliser leurs auditeurs en les équipant de « curseurs » qui leur permettront de mener eux-mêmes la réflexion sur une base biblique. Fred Bican en particulier souligne que :

  • La violence peut relever d’une simple volonté de réalisme dans un monde déchu, et en cela elle peut être légitime,
  • En revanche, il faut faire attention à toutes les mises en scène qui se complaisent dans cette violence, qui lui donnent une forme esthétique, capable d’amener certains à trop s’y intéresser.
  • Toute représentation « gratuite » de choses clairement immorales (pornographie, torture, etc.) est à éviter.

Limités ?

Les avis de Duran, Bican et Bourin se rejoignent : tout l’enjeu est dans ce qui retient notre attention, pas juste ce que l’on regarde, et cela implique une vigilance à avoir. Pourtant, les commentaires publics sur les pages internet de ces deux discours montrent que l’horreur est à chaque fois réduite à une de ses expressions possibles, à savoir : l’occulte pour Duran, et la violence pour Bican et Bourin. Sans avoir tort de traiter ces aspects parmi les plus typiques du genre, je crois que de présupposer cette association néglige l’étape essentielle de la définition des termes, qui permettrait de mieux aborder le sujet.

Il y a, bien sûr, des circonstances atténuantes. De plus en plus d’oeuvres très diverses sont rattachées au genre de l’horreur, particulièrement les films, et il n’y a pas d’institution pour trancher officiellement. Les médias qui soulignent le succès record de l’horreur en 2017, et même le moteur de recherche Google, listent entre autres : Get Out, Split, Ça, Happy Death Day, It Comes At Night, Jigsaw, Alien : Convenant, 1922, Rings, The Babysitter, La Tour Sombre, Le Rituel, La Momie, Life – Origine inconnue, Death Note, La forme de l’eau… or ces récits sont très différents. Bien qu’ils comportent touts au moins des éléments associés à l’horreur, tous ne sont pas à proprement parler des « films d’horreur ».

Mais avant même de traiter la question de l’horreur, il faut aussi se demander ce qu’est un film, et surtout pourquoi on le regarde. Guillaume Bourin pose la question, mais s’avoue incapable d’y répondre, tout en affirmant qu’il continuera à regarder des films. Est-ce un pur divertissement ? C’est probablement ainsi que l’envisagent un grand nombre de gens, mais ce n’est pas comme ça que l’envisagent les artistes – scénariste, réalisateurs, acteurs, etc. Rappelons qu’un film est une oeuvre d’art, et même si l’art peut servir de divertissement, ses enjeux sont plus profonds. Notamment pour le 7e art, qui est probablement une des formes artistiques les plus abouties en termes de communication, composante essentielle de ce qu’est l’art. Une mauvaise oeuvre d’art peut se réduire à un pur divertissement, mais c’est un accident plutôt qu’une norme : il y a toujours une intention, un ou plusieurs messages, une vision du monde qui est véhiculée – parfois de façon discrète.

Qu’est-ce que l’horreur ?

L’horreur, c’est la peur que nous n’arrivons pas à dépasser, la phobie qui nous handicape, qui nous empêche de vivre pleinement notre vie et qui nécessite une forme de thérapie. Au fondement du film d’horreur, il y a le monstre et le monstrueux : c’est l’élément perturbateur que le héros (et, à travers lui, le public) doit affronter et dépasser. Mais surtout, c’est un symbole. En effet, les films d’horreurs ne parlent jamais au premier degré de la peur qu’ils évoquent, elle doit être abordée de façon indirecte – précisément parce qu’elle est difficile à gérer. La peur n’est ni une fin, ni un moyen, elle est un « mal nécessaire » pour aborder un sujet difficile.

Certes, comme partout, il y a les bons films d’horreur et les mauvais. Les bons usent du symbole avec intelligence et visent une forme de catharsis, les mauvais se concentrent sur la peur elle-même et tombent dans les travers dénoncés par notre trio de chrétiens cinéphile.

Attention spoilers. Par exemple dans Le Babadook, un film sans nudité ni violence, le monstre est une manifestation d’un deuil mal géré, et à la fin il n’est pas vaincu, il ne disparaît pas, mais la protagoniste apprend à vivre avec. De même, dans 10 Cloverfield Lane le « monstre » évoque l’état de suspicion radicale au sein de la société suite au traumatisme des attentats, et l’incapacité humaine à totalement comprendre ce traumatisme. Pour autant, il propose d’apprendre à faire face à ce qui nous dépasse. (fin de zone de spoilers)

Dans ces films, l’horreur est un élément de fond et de forme nécessaire à cause du sujet traité. Or tant que l’humain ne sera pas pleinement réconcilié avec Dieu, le mal et la peur subsisteront. En cela, les films d’horreur – les bons, ceux qui sont réalisés sans gratuité ni complaisance sur le sujet quels abordent – peuvent jouer plusieurs autres rôles :

  1. Fédérateurs en temps de crise, car ils expriment des peurs communes et nous rassemblent contre elles,
  2. Prophétiques également, car en exprimant ces peurs, ils les révèlent et dénoncent un mal parfois culturel,
  3. Thérapeutiques, évoquant des peurs dans un cadre sécurisé, permettant d’apprendre à les dépasser, et ce d’autant plus en communauté,
  4. Initiatiques, comme rite de passage pour les adolescents qui apprennent à gérer leurs réactions corporelles et émotionnelles,
  5. Artistiques, car la mise en scène de l’horreur implique souvent des « trucs » : maquillages, mécanismes, illusions, etc. Se les approprier permet à la fois de dépasser la peur et de développer sa créativité.
  6. Polémiques, car les histoires d’horreur bouleversent et renversent souvent les règles de notre monde (un peu comme l’Évangile),
  7. Spirituels, car ils évoquent l’inconnaissable, ce qui rejoint la transcendance et l’altérité,

Prenez Alien : derrière les créatures extraterrestres qui pondent leurs œufs dans le corps humain, il y a toute la symbolique du viol et de la grossesse non désirée. L’avantage de ce récit, par rapport à un simple documentaire ou un film plus « réaliste », est qu’il permet aux hommes de se mettre à la place des femmes victimes de viol, de ressentir par procuration l’horreur psychologique et physique de cette situation.

Remarquons enfin que de nombreux films d’horreur semblent être partisans du christianisme : meurtriers à la morale puritaine, condamnation de ceux qui manquent de foi, présentation négative des autres religions, ou reprise de « prophéties bibliques ». Néanmoins, cette vision du christianisme relève plutôt d’une forme populaire, moraliste et superstitieuse de la tradition chrétienne que de la foi biblique en Jésus. Loin d’être une propagande chrétienne, il s’agit donc simplement d’appuis culturels répandus (n’oublions pas que la plupart de ces films sont Hollywoodiens).

Attention malgré tout

Malgré mon enthousiasme apparent vis-à-vis du genre de l’horreur, je soulignerai toutefois un danger inhérent au genre : la frontière est parfois mince entre dépassement et transgression. L’horreur peut concerner une chose indépassable, et devrait alors nous aider à faire face à nos limites plutôt que de nous inciter à tenter de les transgresser.

Par exemple, vis-à-vis de la mort ou de nos limites physiques, de nombreux films classés dans l’horreur ont tendance à envisager de manière positive un dépassement de la condition humaine. Les traumatismes seraient des passages nécessaires pour devenir des « surhumains », vaincre toutes les peurs en vainquant nos faiblesses, souvent par le moyen de la technologie. Un bon film d’horreur devrait au contraire nous apprendre à respecter nos limites existentielles, et à affronter nos peurs dans les limites de nos corps naturels.

C’est le sujet de ce que j’appellerais des « abominations légitimes », ce qui doit légitimement nous effrayer. Voici donc ma contribution aux curseurs proposés par Bican et Bourin : outre l’attitude du récit (complaisance, gratuité), est-on encouragés à faire face à la peur abordée dans les limites de ce que prescrit la Bible ou non ?

6 comments

    1. Je ne le classifierais pas personnellement comme film d’horreur, mais il fait partie des résultats Google pour “films d’horreur 2017” – probablement parce que le shinigami est envisagé comme une sorte de démon manipulateur menaçant.

  1. Bonjour Vincent,
    Merci pour l’ouverture cinéphile et sociologique, qui enrichit l’approche délibérément pastorale, de notre « Que dit la Bible » sur le sujet.
    Oui, le cinéma de genre (horreur ou autre), nous dit sans aucun doute beaucoup de choses pertinentes et utiles, pour mieux appréhender la société mondiale et globale dans laquelle nous vivons (tout comme l’étude de la publicité ou des réseaux sociaux).
    Cependant, j’ai du mal à comprendre ce que tu entends par « abomination légitime » ? Il me semble que les deux termes sont incompatibles, non ?
    Certes, nous constatons que la peur constitue l’objet, le sujet et le but des films d’horreur. Nous pouvons donc essayer de réfléchir en chrétien sur cette peur dans la société qui nous entoure (voire en nous-même). Dans ce cas ce serait une « abomination utile » ou « révélatrice » des peurs de notre époque, mais « légitime » ?? Par rapport à quoi ?
    Par ailleurs, il me semble que tu réunis deux approches en les confondant : l’analyse cinématographique et le produit culurel consommé comme un loisir. Je suis partisan de responsabiliser chacun dans sa consommation, tu l’as compris et donc l’analyse cinématographique et critique (comme celle que tu proposes) est utile. Mais le cinéma d’horreur, consommé comme un loisir, « sans filtre », ouvre la porte à nos perceptions et influence notre psychisme dont on doit souligner qu’il est impossible de le consommer sans prudence ni limite.
    En tous cas merci pour ton article et les réflexions qu’il m’amène à poursuivre sur le sujet.
    Fraternellement en Christ,
    Fred

    1. Bonjour Fred,

      Merci pour ton commentaire, j’ai ajusté l’article pour apporter des réponses à tes questions.

      Tu as raison de distinguer les deux approches (cinématographique et sociologique), cependant je ne les séparerais pas non plus : l’une, du côté de l’auteur, doit informer l’autre, du côté du public. C’est donc autant un appel aux cinéastes de réfléchir leurs œuvres qu’au public de le recevoir intelligemment.

      1. Bonjour Vincent,
        Merci pour ton retour honnête et bravo pour ton travail.
        En Christ,

  2. Très bonne réflexion. Je discutais de cela dans un forum internet avec des non-chrétiens et les avis divergeaient ; l’argument principal en faveur étant « Mais ce n’est pas réel ! ». Je désapprouve car avec les effets spéciaux et techniques de maquillage d’aujourd’hui les films sont de plus en plus réalistes et leur but est bien d’effrayer le spectateur et lui faire ressentir une forme ou une autre de plaisir, d’adrénaline face à la violence à l’écran. A moins d’être complètement désensibilisé à la violence, ces films provoquent toujours des sentiments bien réels de peur, dégoût etc.

    Jésus nous dit que « L’oeil est la lampe du corps. Si ton oeil est en bon état, tout ton corps sera éclairé; mais si ton oeil est en mauvais état, tout ton corps sera dans les ténèbres. Si donc la lumière qui est en toi est ténèbres, combien seront grandes ces ténèbres! »
    Selon moi ce verset nous appelle à être vigilants en tant que chrétiens à ne pas nous exposer aux choses qui glorifient ou embellissent les choses que Dieu condamne: le meurtre, le mal, la pornographie et/ou l’occulte, car elles peuvent donner lieu à Satan de nous entraîner dans des voies malsaines.

    L’oeil est un organe puissant, une fenêtre qui donne sur nos coeurs, et il très difficile d’effacer les images que nous avons vues, ainsi que les sentiments provoqués par certains films ou séries télés – que ce soit la peur, la joie, le désir sexuel, l’humour, le dégoût, etc. Et bien souvent ce sont les sentiments négatifs qui « restent ». Combien de personnes peuvent elles honnêtement dire qu’après avoir regardé un film d’horreur ou à suspense, elles n’ont jamais allumé les lumières un peu plus vite en se levant la nuit suivante, fait quelques cauchemars, ou bien ont été stimulées par des scènes sensuelles en s’attardant un peu sur la chose dans leur esprit, ou bien tout simplement fermé les yeux pendant ?

    n ce qui me concerne, les films d’horreur ne sont d’aucune utilité et ne peuvent rien apporter de positif. Nous savons déjà que le mal existe, que notre combat n’est pas seulement contre la chair mais les pouvoirs et autorités démoniaques, et à moins que vivions en tant qu’ermite nous savons que des atrocités sont commises de par le monde. Je ne vois dans le genre de l’horreur rien d’éducatif. Les polémiques sont déjà présentes et il y a des méthodes plus saines pour dépasser ses peurs que de se planter dans une salle obscure pendant 2h à regarder des gens se faire déchiqueter à la tronçonneuse.

    Après, il faut se connaître soi-même ainsi que ses faiblesses et limites. Certaines personnes pourront gérer un certain degré « d’horreur » sans se sentir vulnérables ou en danger dans leur foi. D’autres moins. Il faut demander à l »Esprit de nous guider.

    Soyez bénis.

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