Le cinéma chrétien en 2018

– par « Jean le mineur » (contributeur ponctuel).

Année 2018, année des chrétiens au cinéma ? On peut le penser, au vu de l’emballement du rythme des sorties qui a caractérisé ces six derniers mois :

Novembre (2017) 

L’étoile de Noël,
Tout mais pas ça !
La persécution des chrétiens d’aujourd’hui dans le monde (documentaire)

Février 

Jésus, l’enquête
Samson (sortie Internet)

Mars 

Marie-Madeleine
L’apparition

Avril

La prière
Come Sunday (sur Netflix)

Mai

Paul, apôtre du Christ
Marie de Nazareth

Deux films américains, The pastor et Unbroken : path to redemption sont attendus dans les prochains mois, bien qu’ils n’aient pas trouvé de distributeurs français.

L’année dernière avait été marquée par deux films historiques mettant en scène des personnages chrétiens et réalisés par de grands noms du cinéma : Tu ne tueras point de Mel Gibson et Silence de Martin Scorsese, sans compter le succès public de la comédie musicale d’Obispo sur Jésus.

      

Films « chrétiens » ?

Si tous ces films ont la foi ou un passage de la Bible pour sujet, il convient de distinguer les films chrétiens des films sur des chrétiens. Ainsi, deux sociétés de production américaines, Pure Flix et Affirm Films, tournent à une fréquence de plus en plus importante des films que l’on peut qualifier « d’évangélisation », dans la mesure où leur message est clairement de témoigner de la vérité biblique. Deux d’entre eux, Jésus l’enquête et God is not dead, ne cachent pas leur objectif de démontrer ni plus ni moins l’existence de Dieu. D’autres films produits par des studios n’affichant pas de parti-pris en faveur ou en défaveur du christianisme adoptent une approche plus ambiguë, à l’instar de Silence qui, tout en portant un regard sévère sur le travail des missionnaires et sur le « silence » de Dieu, fait intervenir le Christ sous la forme d’une voix intérieure. Si tous ces films portent sur des sujets assez similaires, leur objectif diffère et l’espace laissé à l’interprétation du spectateur varie, ce qui rend une analyse globale difficile et invite à les considérer au cas par cas.

Malgré ces diversités d’éclairages sur la foi, remarquons qu’aucun d’entre eux n’a pour but de critiquer la foi ou l’église, même Silence rend un vibrant hommage aux premiers martyrs nippons. Une situation inattendue dans un contexte médiatique français valorisant peu la foi chrétienne.

Il y a huit ans, le film Qui a envie d’être aimé ?, témoignage d’un homme de l’industrie du cinéma sous forme de coming-out, avait eu un certain retentissement en raison de l’originalité de son sujet, malgré son petit budget et ses ambitions limitées. Aujourd’hui, il ne se passe pas un mois sans que Jésus n’apparaisse sur les écrans.

L’attitude évangélique

Comment se positionner en tant que croyant et ouvrier du Seigneur face à ce phénomène ?

1. Gratitude

La multiplication des œuvres chrétiennes sur différents formats (film, télé, documentaire, Netflix,…) et dans différents genres (historique, dramatique/comédie dramatique, enquête,…) révèle un intérêt évident du monde artistique pour des sujets en lien avec la foi, car un film coûte cher à produire, et surtout à diffuser. Aucun producteur ne mettrait de l’argent sur un projet s’il n’avait confiance en sa capacité à trouver un public. Aucune salle de cinéma ne se risquerait à programmer un film s’il ne pressentait pas un potentiel bénéfice. Car le contexte est aussi celui d’une concurrence qui n’a jamais été aussi rude, avec une augmentation du nombre de films produits (240 films agréés par le CNC en 2005 contre 300 en 2015 ; 550 films distribués en 2005 contre 716 en 2016), une politique extrêmement agressive des majors américaines (Disney, Fox) et l’impact des nouveaux abonnements Internet.

Remercions Dieu pour cette possibilité donnée aux croyants d’utiliser un média aussi puissant que le cinéma pour témoigner de leur foi dans un contexte aussi difficile ! Ce changement de mentalité est particulièrement prégnant dans le cinéma français, un milieu intellectuel se déclarant généralement athée et dénonçant régulièrement la censure de Promouvoir, une association se réclamant du catholicisme.

Miracle ? En 2010 déjà, Des hommes et des dieux, évocation émouvante du « sacrifice » des moines de Tibhirine avait rencontré un immense succès critique et populaire. Profitant peut-être de cette ouverture, plusieurs films ayant des nonnes comme sujet, Marie Heurtin, Soeur Sourire, Ida et Les Innocentes, étaient ensuite sortis, à tel point qu’on pouvait y voir l’émergence d’un créneau « bonnes sœurs ». Il faut enfin rappeler que de grands cinéastes français de l’âge classique, notamment Robert Bresson et Eric Rohmer, se déclaraient catholiques. Plutôt qu’un miracle, j’y vois donc plutôt une évolution encourageante, les personnages de chrétiens au cinéma apparaissant non plus comme des adversaires conservateurs ou de dangereux prosélytes, mais comme des êtres poursuivant un idéal respectable.

     

Qu’un auteur aussi intégré dans la petite famille du cinéma français que Cédric Kahn déclare dans le dossier de presse de La prière « respecter les gens qui sont croyants et, par certains aspects, pouvoir même les envier » est révélateur de cette ouverture au christianisme. Mentionnons enfin le travail de Cheyenne Carron, une cinéaste travaillant à l’extérieur des réseaux officiels du CNC et auteur de L’apôtre, un film extrêmement courageux sur un jeune musulman touché par l’amour du Christ.

2. Prudence

Le nombre de films produits doit être relativisé par le nombre de spectateurs. L’analyse du box-office (chiffres Allociné et CBO) révèle que, jusqu’à présent, le carton de Des hommes et des dieux (3,1 millions de spectateurs) n’a pas été renouvelé. Si L’apparition et La prière atteignent les scores honorables de respectivement 460 000 et 220 000 spectateurs, Marie-Madeleine et Paul, apôtre du Christ essuient de véritables échecs, avec respectivement 85 000 et 38 000 spectateurs. Il semble que les films « d’évangélisation » (c’est-à-dire ayant pour but affiché de promouvoir la foi chrétienne) sortent perdants, bien que leur nationalité américaine contribue sans doute fortement à ces difficultés.

La comparaison des 80 000 entrées de Jésus l’enquête au mois de février avec plus d’un million pour Cinquante nuances plus claires nous laisse entrevoir un combat à la David et Goliath, ce qui devrait nous amener à modérer notre enthousiasme, mais aussi à redoubler d’efforts dans la prière.

La question de la typologie du public se pose également. Aucune donnée par catégorie sociale n’existe pour y répondre, mais il n’est pas certain que les 38 000 spectateurs de Paul, apôtre du Christ comptent beaucoup de non-croyants. Peut-on vraiment voir en un film fait par des chrétiens pour des chrétiens un film d’évangélisation ?

Malgré un indéniable progrès dans la place du cinéma chrétien, le bilan doit donc être relativisé, aucun de ces films ne parvenant réellement à se hisser au-dessus du lot et à occasionner un vrai débat de société, mais très révélateur de l’état d’esprit du monde artistique actuel aux Etats-Unis et en France.

Pourquoi les adaptations de la Bible attirent-elles moins le public qu’un film sur des moines ou des bonnes sœurs ? Les raisons sont très diverses, et ne sont pas forcément uniquement liées au sujet du film lui-même. Des hommes et des dieux avait bénéficié d’une reconnaissance au festival de Cannes préalablement à sa sortie, d’une pluie de distinctions aux César et d’une intense promotion par l’acteur Michael Lonsdale. Marie-Madeleine et Paul, apôtre du Christ, sont sortis dans la discrétion.

Il faut comprendre que les montants engagés aujourd’hui dans la campagne de publicité d’un film sont souvent presque aussi élevés que les budgets de production eux-mêmes. Jamais le succès d’un film n’a autant dépendu de ses bandes-annonces et de sa capacité à exister sur les réseaux sociaux. Avant tout débat sur la qualité artistique des films, une stratégie de communication est incontournable. Ceci étant, ce constat n’est pas totalement décourageant, le succès de Des hommes et des dieux et de Tu ne tueras point montrant qu’il est possible de toucher le grand public. La foi catholique affichée de Mel Gibson n’est pas un obstacle pour un spectateur non-croyant, car ses films ne se vendent pas sur leur contenu chrétien, mais avant tout sur l’originalité de leur récit et la force de leurs images. Une question de stratégie donc, que nous développerons dans la partie suivante.

3. Zèle

Il ne faut pas sous-estimer l’enjeu du cinéma chrétien, car ces films font partie des multiples aspects de notre témoignage et découlent de notre tentative d’être dans le monde, sans être du monde. 

Je pense que, même si le genre semble suivre une courbe de qualité croissante, les films chrétiens, ou « d’évangélisation », manquent encore cruellement d’art, quelles que soient la justesse des intentions derrière. Se dresser tel David devant Goliath ne suffit pas, car l’appel de Dieu n’a rien d’hasardeux. David, par son profil, n’est pas le héros que les Israélites attendaient. Mais Dieu l’a pourvu d’un don, celui d’être habile à la fronde, qu’il a pu développer en protégeant ses troupeaux des animaux sauvages. Les films chrétiens peinent encore à trouver du public non seulement à cause des difficultés de production et de distribution imposées par le contexte commercial, mais aussi par manque de finesse et de pertinence dans le ciblage. Quand un auteur se déclarant agnostique comme Cédric Kahn réussit à raconter avec La prière la rédemption d’un jeune alcoolique, capable de toucher un public aussi bien croyant que non-croyant, les films chrétiens souffrent de trois défauts majeurs, comparés au niveau des productions actuelles :

– Un déficit dans l’écriture des personnages : comparons le héros de Tu ne tueras point à celui de God is not dead, dans le premier cas, le film prend le temps de nous raconter les traumas de son enfance, sa première histoire d’amour, sa relation avec ses parents. Ainsi, au moment où il décide de s’en tenir à ses convictions,  Desmond Doss nous semble proche, un lien existe avec le spectateur qui donne une existence au personnage et l’inscrit dans une réalité. Nous verrons ensuite le personnage évoluer alors qu’il mesure le coût de cette conviction et qu’il découvre qu’elle n’est pas qu’une posture théorique, mais la conséquence d’un amour des autres. Au contraire, l’intention de l’auteur de God is not dead est si voyante que le dispositif prédomine sur la vie du personnage. Le personnage se réduit à une fonction (porter un message, défendre une idée) sans exister en-dehors. Un chrétien regardant le film peut accepter la décision du héros parce qu’il remplit les carences du scénario par sa propre expérience, mais un non-croyant est littéralement laissé sur le bord de la route…

– Un manque de maîtrise de l’image : pour marquer la mémoire d’un spectateur, un film a besoin de créer des images iconiques et uniques (comme la silhouette au chapeau et au fouet d’Indiana Jones, les sabres laser de Star Wars,…) ; malgré l’effort fait sur le scénario, difficile de trouver une seule image travaillée dans Paul, apôtre du Christ et sa laborieuse succession de scènes d’intérieur sous-éclairées.

– Un premier degré parfois trop lourd : qu’on le déplore ou non, le spectateur moyen d’aujourd’hui n’est pas celui des péplums de Cecil B. De Mille ; à l’ère du trop-plein publicitaire, il faut savoir parler le langage du sous-entendu et de l’implicite, savoir enrober le message d’un certain mystère, apporter de la contradiction : comment espérer bousculer un spectateur non-croyant dans ses convictions en imposant un message qu’il connaît déjà et en ne ménageant aucune surprise ?

Il semble que nombre d’auteurs chrétiens se contentent de transcrire littéralement la Bible à l’écran, avec une belle confiance dans leur matériau… en oubliant qu’eux-mêmes ne sont que des hommes et que même un récit inspiré de la Bible doit se soumettre aux règles de la dramaturgie pour faire un film de qualité. Il faut encore se rappeler de l’approche du Paul biblique, sa manière d’aborder les Grecs, de retourner les arguments des faux docteurs contre eux, recourant aux armes de la rhétorique parfois avec une ironie mordante, pour comprendre pourquoi Dieu nous recommande de faire preuve dans notre témoignage d’honnêteté et de courage, mais aussi de ruse, de sagesse et de discernement.

même un récit inspiré de la Bible doit se soumettre aux règles de la dramaturgie pour faire un film de qualité

Colossiens 4.5-6 nous encourage à nous « conduire avec sagesse envers ceux du dehors », à « racheter le temps » et à porter une parole « accompagnée de grâce, assaisonnée de sel, afin que vous sachiez comment il faut répondre à chacun ». Matthieu 5 insiste sur l’importance d’être « le sel de la terre » et de ne pas « perdre sa saveur », de « mettre la lampe sur le chandelier, afin qu’elle éclaire tous ceux qui sont dans la maison », « que votre lumière luise ainsi devant les hommes, afin qu’ils voient vos bonnes œuvres ». En la matière, une « bonne œuvre » n’est pas seulement un film portant la bonne nouvelle, mais aussi un ouvrage de beauté comme l’était le coffre de l’Alliance en son temps. En faisant venir le bois du Temple de Tyr, Salomon ne faisait-il pas preuve d’une extrême exigence ?

Conclusion

En bref, nous pouvons :

  • Prier pour que des hommes et des femmes de talents utilisent la lumière artificielle des projecteurs pour remplir les toiles obscures d’oeuvres fortes, non seulement vraies, mais aussi puissantes et « tranchantes », à l’image de la Parole du Christ.
  • Soutenir les films chrétiens, même s’ils ne répondent pas à nos exigences qualitatives, afin de maintenir cette dynamique inattendue.
  • Agir avec discernement lorsque nous organisons des soirées films et que nous y invitons des non-croyants, en sachant se mettre à leur place et comprendre leurs attentes, sans imposer notre discours.

3 comments

  1. Oui,j’étais intéressé par le film de Serebrennikov. en fait, le cinéma russe me fascine pour le mysticisme qui l’imprègne, sa façon de traiter des sujets de société avec plus de force et moins de consensualité que le cinéma français, mais les auteurs russes ont un rapport à la foi que j’ai du mal à cerner, sans doute parce que j’ai peu de connaissances sur la religion orthodoxe. J’ai tendance à mettre ce cinéma à part. Quant au film québécois, je ne connaissais pas, merci pour la suggestion!

    1. Je vous en prie. C’est avec joie ! Si vous vous en souvenez, j’ai parlé (avec deux autres films) de « la Passion d’Augustine » ici, en donnant des pistes possibles de discussion : https://pepscafeleblogue.wordpress.com/2016/06/01/trois-films-sinon-rien-pour-mieux-transmettre-temoigner-et-accompagner/

      Sinon, puisque vous parlez de cinéma russe et d’Orthodoxie (que je connais mal, aussi), n’oublions pas Tarkovski (voir notamment « Stalker » ou « l’Enfance d’Ivan », l’un et l’autre très différents), dont l’œuvre – exigeante mais toujours actuelle – interpelle aussi bien Russes qu’Occidentaux sur cet enjeu : comment éviter que le matérialisme et le consumérisme n’étouffent toute vie spirituelle dans le cœur des hommes ? Une des missions de l’art contemporain serait de renouer avec la spiritualité, d’appeler à la responsabilité, voire même de jouer un rôle prophétique dans un monde qui a besoin d’espérance…(https://www.profession-spectacle.com/la-dimension-spirituelle-dans-la-vie-et-loeuvre-dandrei-tarkovski-1932-1986/ )

      Fraternellement,
      Pep’s

  2. Bonjour Jean,

    Merci pour cette intéressante et pertinente analyse sur le « cinéma chrétien », qui n’oublie pas de nous impliquer au passage.

    A noter, ces deux autres films :
    (Pas encore vu) : Le Disciple (« Uchenik »), de Kirill Serebrennikov (Russie, 2016) ou la crise mystique du jeune Veniamin qui se transforme en un véritable intégriste religieux, au point où une institution entière, directrice d’école comme professeurs, choisit de faire profil bas devant lui….
    (Vu) : « La Passion d’Augustine » de Léa Pool (Québec, 2015), avec un point de vue intéressant sur le phénomène de sécularisation au Québec et ses dégâts collatéraux touchant une institution, l’Eglise, menacée…de restructuration !

    Fraternellement,
    Pep’s

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