Pour une entente entre gays et chrétiens

– par Vincent M.T.

La question est délicate, et je ne cherche pas ici à donner des réponses définitives. Au lieu de ça, mon ambition est d’encourager, de vous encourager à aborder les questions ensemble, avec indulgence et douceur, d’une manière qui prenne en compte l’intimité de chacun. 

Les gens qui se convertissent  au christianisme et ceux qui se trouvent attirés par des personnes de même sexe peuvent vivre une expérience assez similaire. Contrairement aux minorités ethniques par exemple, ce n’est pas un aspect que les membres de leur famille partagent d’office, ils se retrouvent donc assez isolés. Ils n’ont pas forcément le sentiment de pouvoir aborder ce sujet intime avec leurs proches. D’autant que, encore aujourd’hui dans le monde et y compris en France, on les ridiculise et on les discrimine à cause de ça. Ils ont peur de ne pas être compris, surtout lorsqu’ils découvrent encore leur foi ou leur sexualité – ils ont besoin de soutien, et même les attaques les plus grossières sont parfois difficiles à essuyer.

Voici quelque chose qui nous rapproche plutôt que de nous diviser – apprendre à assumer publiquement cet aspect intime, et polémique, de nos vies. Dommage que les homosexuels et les chrétiens soient plus souvent prompts à se ridiculiser et s’opprimer mutuellement qu’à partager sur cette expérience commune.

Dommage également que les uns et les autres soient persuadés que « l’autre groupe » milite activement pour imposer sa manière de voir et de faire les choses, quand il s’agit souvent d’une minorité d’activistes au discours radical. Pas qu’il n’y ait aucun sujet de désaccord, bien entendu, mais nous nous percevons avec la méfiance d’un ennemi juré quand nous aurions en fait largement de quoi être amis.

Alors, je vous vois venir : comment puis-je me permettre de comparer le christianisme et l’homosexualité ? On choisit sa religion, pas sa sexualité !

Vraiment ? Parce qu’il me semble que ce n’est pas si simple. Et je suis bien placé pour le savoir, étant donné que je suis concerné par les deux phénomènes. Et en fait je pense que c’est plutôt quelque chose qui nous rapproche.

Ai-je choisi d’être gay ?

Et bien, je ne sais pas. Si je ne sais pas, c’est parce que je ne sais pas comment on se retrouve à être attiré par quelqu’un du même sexe. Personne ne sait si c’est déjà déterminé à la naissance ou non, donc comment saurais-je si j’ai joué le moindre rôle dans l’affaire ? Tout ce que je peux dire c’est que je n’ai jamais fait de choix conscient, en connaissance de cause, sur le sujet, mais c’est tout.

J’ai lu pas mal d’études sur le sujet, et il en ressort qu’on a identifié plusieurs facteurs, certains génétiques, d’autres au cours de la grossesse, et d’autres dans l’enfance, qui peuvent tous jouer un rôle. Certains prétendent avoir définitivement résolu le mystère, pourtant ils n’expliquent jamais complètement les données constatées sur les 3 niveaux.

Et ça me mène à penser que ce qu’on appelle « gay » regroupe plein de situations et d’histoires différentes. Je remets en question la catégorie « gay », et je doute même qu’elle soit utile au débat. Si j’utilise le même terme, c’est uniquement pour désigner les personnes qui ressentent un désir homosexuel, sans supposer quoi que ce soit au-delà.

Pour en revenir à la question du choix : peut-être bien que j’ai fait un choix, dans l’enfance. Un choix instinctif plutôt que réfléchi, et certainement pas un choix informé avec une conscience claire des conséquences. Néanmoins un choix qui serait venu de moi et personne d’autre, peut-être en réaction à une situation anodine qui s’est présentée à moi et que j’ai interprétée d’une façon traumatisante. Peut-être que ce choix invisible pour l’extérieur a orienté mon intériorité, ou déclenché un potentiel auquel j’étais prédisposé, et que plus tard ça a joué dans mes préférences sexuelles.

Ces « peut-être » ne sont pas purement hypothétiques. J’ai entamé un travail d’introspection dans ce sens et je trouve des choses intéressantes qui semblent concorder, et j’ai constaté des changements dans mes désirs en démêlant certains souvenirs. J’en reste au « peut-être » parce que je peux me tromper, n’étant ni un expert en psychologie du développement, ni infaillible dans mon analyse personnelle.

Ai-je choisi d’être chrétien ?

Et bien, je ne sais pas non plus. Personne ne m’a forcé, bien sûr, mais quand on vous offre un choix entre la vie et la mort, avez-vous vraiment le choix ?

Pour moi, comme pour de nombreuses personnes qui découvrent le christianisme au cours de leur vie, et d’après les mots que Jésus lui-même a employé, c’est ça la foi, c’est ce genre de choix auquel on fait face quand Dieu nous rencontre. Confronté à tout ce pour quoi on est fait, confrontés à la vie, la vraie, comme si on se rendait compte tout à coup qu’on avait été une sorte de zombie toute sa vie… a-t-on vraiment le choix ? Par le passé, de nombreux convertis ont qualifié cette expérience d’irrésistible. D’autres insistent sur le fait que c’est Dieu qui nous choisit. Même parmi les athées, entend parfois des gens dirent qu’ils sont sincèrement prêts à croire en Dieu, mais qu’ils ne l’ont pas encore rencontré.

J’ai peut-être choisi d’être gay, et je n’ai peut-être pas choisi d’être chrétien. Alors, qu’il s’agisse d’être gay ou chrétien, je parlerais de coopération plutôt que de choix. Je pense que dans les deux cas, ce n’est ni quelque chose qui m’est arrivé, ni quelque chose qui est venu de moi, mais quelque chose qui a eu lieu en moi, que j’ai pu faciliter, et en tous cas que je me suis approprié intérieurement.

Je dirais même ceux qui naissent dans des familles chrétiennes et qui, une fois adultes, ont l’impression d’avoir « toujours eu la foi » ont bien dû s’approprier, volontairement – à défaut de l’avoir fait consciemment – la foi qu’on leur avait transmise. C’est un autre débat, mais c’est pour montrer que tous ceux qui ont la foi vivent cette expérience d’une manière ou d’une autre.

Terrain d’entente

Ainsi donc, nous avons un terrain d’entente pour nous comprendre, et nous ne devrions pas nous considérer d’office comme des ennemis.

J’appartiens au monde protestant, et c’est un monde parcouru de divergences d’opinions. J’ai finalement adopté une stratégie : j’essaie d’attendre d’être ami avec quelqu’un avant d’engager le débat. J’ai remarqué que l’amitié permet d’avoir de meilleures motivations dans la polémique : on cherche moins à avoir raison et plus à être bienveillant envers l’autre, on est moins facilement de mauvaise foi parce qu’on a plus aisément confiance dans les intentions de l’autre, même sur des sujets importants, etc. On n’a plus tant un débat qu’une conversation profonde sur les grands sujets de la vie.

Or il faut qu’on ait ces discussions amicales nous-mêmes, parce que jusqu’ici, ceux qui ont parlé, ce sont ces groupes d’activistes radicaux, et ça a répandu la peur et la méfiance plus qu’autre chose. Ils ne nous représentent pas forcément. En tous cas, je ne me sens pas représenté par les orateurs publics de la Manif Pour Tous, ni ceux de la Gay Pride, ni même ceux de l’association David & Jonathan. Je me tiens à l’écart de ces mouvements en partie aussi parce qu’ils ont été rejoints par des groupes radicalement opposés à ce que je crois.

Et surtout, il faut qu’on ait ces discussions amicales nous-mêmes, parce que, plus qu’une expérience partagée, on a beaucoup à s’apporter les uns aux autres – à condition d’éviter de tomber dans des schémas motivés par la peur.

Des extrêmes à éviter

D’un côté, il peut y avoir la tentation de revendiquer cet aspect de son intimité, de le déployer au maximum pour s’assurer que l’autre comprend bien le message : « c’est du non-négociable ». Au-delà du fait de s’assumer, le positionnement revendicateur est foncièrement conflictuel, or le conflit, c’est la manière forte de confronter l’injustice, mais il existe une manière douce, par l’amitié. Et déposer les armes n’est pas synonyme de reddition.

D’un autre côté il y a, notamment chez certains chrétiens, une tentation « religieuse », de chercher une forme de pureté, de se prémunir de ce qui est contraire à ce qu’on veut voir et vivre. La peur de laisser se développer dans leurs environs quelque chose qui mettrait en danger leur foi les pousse à dresser des murs et à adopter des comportements radicaux. Ils prétendent appliquer une règle de séparation stricte voulue par Dieu, et pourtant c’est une grave erreur. Cela va à l’encontre même de ce qu’a fait Jésus, lui qui n’a pas eu peur de devenir amis avec ceux que la société et la loi religieuse considérait « impurs ».

Heureusement, la plupart ne sont pas ainsi. J’ai toujours été accepté tel que j’étais pas les chrétiens, y compris ceux qui se disaient « conservateurs ». On ne m’a jamais mis de pression pour que je change, plutôt, on a simplement cherché à me connaitre sans me coller d’étiquette, et m’a accompagné dans mon cheminement. Quand j’ai posé des questions sur le christianisme et l’homosexualité, on ne m’a pas donné de réponse toute faite, on m’a encouragé à être moteur dans ces recherches de réponses, sachant que je serais celui qui devrait assumer de vivre en conséquence et qu’il fallait donc que j’arrive a des convictions personnelles fortes. J’ai peut-être eu de la chance. J’ai certainement eu du discernement : il ne suffit pas de se dire « chrétien » pour l’être.

Au-delà de ce soin pour ma personne, les chrétiens m’ont offert de vraies amitiés. La société cherchait à faire de moi un pur accessoire de mode (le « Gay Best Friend »), un fabuleux coach de vie (Queer Eye) ou un marqueur de tolérance (au-delà des discours des politiciens, c’est l’ami ou le couple homo qu’on invite à toutes les soirées pour faire bien). Les chrétiens ont été vrais et honnêtes avec moi. Ils ne m’ont pas menti pour préserver nos relations, que ce soit pour avoir l’air meilleurs qu’ils n’étaient ou pour cacher ce qu’ils pensaient. Cette transparence, c’est la marque d’un véritable ami quelqu’un qui nous respecte assez pour nous traiter comme un égal. Voilà un environnement favorable pour tous, et quand on est homosexuel en particulier.

Quelques conseils pour finir

Nous avons de bonnes raisons d’être amis, et des choses à y gagner, mais ceci n’est pas un appel à « aller se trouver un ami chrétien » ou « un ami gay », parce que l’amitié ne se commande pas. C’est plutôt un appel à ne pas fermer des portes. Pour autant, tout ne sera pas facile et évident – il ne faut pas être naïf. Il faudra du temps, et surtout se rappeler que le but n’est pas de se rapprocher de l’autre pour mieux le convertir à sa cause, mais, si l’occasion se présente, de forger de vraies amitiés avant d’imaginer aborder les questions que seuls des amis peuvent aborder sans se fâcher.

Quelques conseils aux chrétiens. D’abord, oubliez ce fameux concept de « style de vie » homosexuel – et rappelez-vous que dans l’Antiquité, on disait du « style de vie » chrétien qu’il menaçait la société. Ensuite, si vous considérez que la seule réponse doctrinalement juste à la situation d’un homosexuel, c’est le célibat, rendez-vous compte que ça ressemble à une condamnation à la solitude, d’autant que la vie de couple est censée être une bénédiction pour l’humain. Certes, une bénédiction pas indispensable, mais cela reste un lieu particulier pour connaitre Dieu, et il faut mesurer l’enjeu que cela représente d’y renoncer. Surtout si dans votre église il n’y a pas de valorisation du célibat ni un bon sens de la communauté. Enfin, renseignez-vous, et posez des questions plutôt que d’affirmer des choses, parce que malgré votre bonne volonté, les situations et les vécus des personnes homosexuelles sont particuliers à chacun et varient grandement.

Quelques conseils aux homosexuels. N’hésitez pas à poser des questions, mais renseignez-vous sérieusement. Surtout du côté protestant, il peut y avoir beaucoup d’avis et de niveaux d’information différents, tant pour la théologie que pour l’histoire, la science ou d’autres domaines. Bref, ayez l’esprit inquisiteur, mais ne jouez pas à l’inquisition. On peut rester soi-même tout en faisant attention à ce qui pourrait choquer. Voyez le chrétien comme un étranger qui ne connaitrait pas votre culture et pourrait la trouver barbare. Soyez patients, vous y gagnerez quelqu’un que vous pourrez vraiment appeler « ami ».

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Certains d’entre vous, lecteurs, vont se demander : « Mais qu’affirme-t-il, au juste, sur la doctrine chrétienne ? Essaie-t-il d’argumenter contre nos convictions ? » et c’est naturel. Je tente justement de ne rien affirmer ici à ce sujet, pas parce que je n’aurais pas d’avis, mais plutôt parce que je pense qu’on devrait en discuter amicalement, et que c’est difficile de le faire par écrit. Cela ne change pas qu’il y a des réalités que nous devront tôt ou tard accepter, mais ensemble nous pourrons mieux prendre la mesure de ces réalités, et y faire face avec des alliés.

3 comments

  1. Salut Vincent,

    Merci pour la réponse. Je comprends ta position. Mais permets-moi de déplorer que nous sommes à une époque où nous ne savons plus échanger avec franchise, respect et conviction lorsque nous parlons à des personnes que nous ne connaissons pas (cette critique est générale). Il ne me semble pas biblique de conditionner des conversations au degré d’amitié échangée préalablement entre deux interlocuteurs; autrement toute prédication est vaine (car on ne prêche pas qu’à ses amis…), tout débat risque grandement de perdre en robustesse. On a tous un jour été dans un groupe, en tant que chrétien, et essayé de « témoigner par les actes » (en opposition aux paroles explicitement évangéliques); or je dois confesser qu’il m’a ensuite toujours (ou presque) été difficile de rendre compte verbalement de l’espérance qui est en moi (confort, impression que ce serait bizarre puisqu’on a tu ce qu’on était vraiment pour prétendre être comme les autres, etc…). Mais peut-être ai-je mal compris ce que tu disais.

    Pour ce qui se passe outre atlantique, je suis étonné que tu dises t’en inquiéter peu car il est indéniable que nous finissons par avoir les même problématiques qui y ont cours, et de plus en plus vitement. Tout ou presque au sujet de la question LGBTQ nous arrive en France, non comme un terrain vierge de toute orientation, mais bien comme un produit déjà travaillé par les débats outre-atlantique.
    Idem pour les questions culturelles.

    Enfin, oui, Jésus est clair sur le fait que l’homosexualité est un péché ainsi que les désirs qui l’accompagnent. Il est clair aussi sur la puissance de la rédemption en son nom. C’est plutôt sur la terminologie que je crains la confusion. Je fais référence au fait d’appeler un chrétien « homosexuel » alors que la personne, bien qu’ayant des tentations dans ce domaine (peut-être jusqu’à la fin de sa vie), mortifie la chair et est née de Dieu. De même que le péché d’idolâtrie n’a pas amené Paul a qualifier les Ephésiens ou les Galates d’idôlatres, il me semble que nous ne devrions pas appelé « homosexuel » quelqu’un qui a été lavé, purifié, sanctifié dans le sang de Jésus-Christ.
    Autrement, il me semble que ce serait ouvrir la porte à des positions intermédiaires problématiques comme présentées à Revoice (entre autre), ce qui m’a paru ressortir de quelques lignes de l’article. D’où ma question.

    Bref, merci à toi.

  2. Salut Vincent,

    J’espère de tout coeur que ton article n’attirera pas ceux qui, portant le nom de chrétien, ont la réaction aussi féroce que le chat mouillé.
    Pour ma part, je suis plutôt en désaccord avec ton article, mais ce n’est pas tant ce qui est dit qui m’intrigue que ce qui n’est pas dit (bien que j’ai l’impression de l’entendre).
    Il y a, aujourd’hui plus que jamais, un débat animé (notamment chez nos amis anglosaxons) au sujet de la manière d’articuler la question de l’homosexualité en lien avec la foi chrétienne.
    Du coup, je me demande si tu as connaissances de ces débats, ou si tu as eu écho d’une conférence comme Revoice par exemple?
    Qu’en penses-tu?

    1. Bonjour Calaghan,

      Comme je le dis dans l’article, c’est le genre de conversation que je préfère avoir en personne, parce que des écrits sur ce genre de plateforme en lige ne peuvent pas rendre compte de toute la complexité que nécessite une réponse adaptée, contextualisée, précisée.

      En l’occurence je m’inquiète moins de ce qui se passe outre-atlantique que de ce qui se passe en France, mais puisque tu demandes, je prendrais mes distance d’avec les positions de Revoice. Entre autres, je crois que Jésus est clair sur le fait que si un acte est contraire au bien, alors le désir d’accomplir cet acte, qui est à la racine, est également contraire au bien.

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