Pourquoi on croit des choses incohérentes

– par Vincent M.T.

Les humains s’obstinent parfois à ne pas envisager certaines options pourtant évidentes. La solution peut crever les yeux, nous ne la verrons pas. Nous avons appris à ne pas la voir. Et, contre toute attente, nous aimons ça. Notre refus de savoir, bien qu’inconscient, n’est pas involontaire.

Parce qu’en réalité, il y a un désir humain qui prime toujours sur la résolution d’une problème ou la réponse à une question : le maintien de ce qu’on pourrait appeler les « enjeux symboliques ». Et ce désir va conditionner toute notre acquisition de connaissance et notre réflexion, nous rendant souvent aveugles à des options plus cohérentes que celles que nous envisageons, et choisissons, quotidiennement.

Les mythes contre la mort

Pour comprendre ce qu’est un enjeu symbolique, il faut revenir à la base de l’existence humaine et de l’angoisse qu’elle génère. Nous avons conscience du temps qui passe et de notre mortalité. Autrement dit, nous avons conscience de la perte inexorable que nous subissons chaque jour un peu plus, de l’anéantissement progressif de toute chose, et c’est insupportable. Du point de vue évolutionniste, cela reste un mystère (ou bien c’est une vaste farce de l’univers dont nous sommes les dindons). Du point de vue biblique, nous ne supportons pas la perspective de la mort car nous sommes pas faits pour ça : nous avons été créés pour vivre éternellement avec Dieu.

Quoi qu’il en soit, pour faire le deuil de notre finitude, nous devons adopter un récit personnel qui ne se limite pas à l’enchaînement chronologique des événements, mais qui ordonne les choses vis-à-vis d’une finalité, d’un but. Ce récit, nous l’héritons des grands récits fondateurs de nos familles, des milieux que nous fréquentons, de nos sociétés, etc., et nous nous approprions plus ou moins certains d’entre eux.

Comme nos croyances sont fragiles, nous avons besoin de ritualiser ces adoptions en répétant des gestes, des cérémonies, des discours, et autres.

Dès que se constitue une communauté humaine, se tisse un récit des origines qui vise à sacraliser les valeurs de cette communauté. Les cérémonies du 14 juillet ou du 11 novembre, le Panthéon et l’ensemble de ce qui s’est transmis depuis la Troisième République sous le nom d’Histoire de France, sont assez de témoignages éloquents. On continue de raconter la Guerre de Cent Ans comme une conflit entre les Anglais et les Français, contre toute évidence historique, pour y puiser un gage d’absolu et d’éternité.

En émulant ces récits par des rituels, nous cherchons à appartenir aux groupes qui les véhiculent, à être reconnus au sein de ces derniers. Ces rituels prennent la forme de règles auxquelles nous apprenons à désirer obéir (ou désobéir, c’est la même chose). Puisque nous désirons fonder notre récit personnel – c’est-à-dire construire notre identité – par le biais des récits collectifs, l’enjeu est proche de celui de la survie, mais sur le plan psychique.

Or, la plupart de ces règles sont inconscientes. D’abord parce qu’elles s’inscrivent dans notre esprit dès l’enfance, mais aussi parce que, pour dissimuler leur caractère arbitraire, elles se présentent comme des absolus séduisants et impossibles à remettre en question. Et malheureusement, ces règles impliquent aussi de limiter notre capacité cognitive.

Ce que la raison ignore

Lorsque nous cherchons une réponse ou une solution, ces enjeux symboliques conditionnent notre « cadre » de réflexion :

  • L’intensité que nous allons accorder à la recherche,
  • Le processus de sélection des informations importantes,
  • Le choix des hypothèses à partir desquelles on envisage le problème,
  • Les stratégies cognitives mises en oeuvre,
  • Le périmètre des solutions / réponses envisageables.

Ce cadre est proposé par les groupes sociaux auxquels nous cherchons à adhérer, et dépend donc à la fois du/des groupe(s) dont on se veut proche ainsi que du statut de reconnaissance que l’on a dans ce(s) groupe(s). Il s’agit véritablement de policer sa pensée avant même qu’elle ne soit pensée, comme des œillères mentales qu’on ne ressent même pas.

Et quand bien même on nous montre d’autres options envisageable, il nous est impossible de les accepter parce qu’elles mettent en danger les enjeux symboliques. Ceux qui nous les présentent, qui ne répondent pas nécessairement aux mêmes enjeux et donc aux mêmes règles que nous, peuvent se retrouver dans l’incompréhension la plus totale face à notre refus irrationnel de suivre certaines pistes.

Par exemple, lorsqu’un musulman veut se convertir à une autre religion, il peut être difficile pour lui d’envisager les choses sous cet angle. Dans certaines parties du monde, ces convertis adoptent un langage particulier, qui leur permet de se représenter les choses d’un façon qui ne bouscule pas les récits collectifs où ils puisent encore en partie leur identité. Dans le cas de la conversion au christianisme, certains se disent « croyants », d’autres « musulmans chrétiens », « musulmans de Jésus », etc.

Evidemment, il y a aussi là des enjeux de sécurité : l’apostasie peut attirer des représailles en Islam. Néanmoins les mêmes difficultés s’observent chez les gens élevés dans des familles catholiques et qui se convertissent au protestantisme. Ou encore ceux qui se marient à l’église ou font baptiser leur enfant malgré le fait qu’ils ne se considèrent pas croyants, simplement pour ne pas rentrer en conflit avec la famille qui s’identifie comme catholique.

Ces exemples tournent autour de la religion, pour autant, on en trouve facilement d’autres dans des domaines profanes. L’actualité récente (cérémonies du 11 novembre) sont l’occasion de remarquer que l’Etat français, censé être laïque, considère que certains de ses monuments sont sacrés. En effet, au delà de la notion de dégradation a été conservé la notion de « profanation », y compris lorsque l’acte cible des monuments où aucun corps n’est enterré. On considère ainsi que, tout comme en visant la stèle on viserait la personne enterrée, en visant le monument on vise la France – la « France éternelle » diraient certains.

Tous touchés

Nous aimerions tous dire « Non, pas moi, moi je suis un libre penseur ! », malheureusement ce titre correspond aussi à un discours majoritaire qui se comporte ses règles dissimulées.

Même les milieux alternatifs, revendiquant explicitement le non-conformisme, sont extraordinairement producteurs de normes, et l’attitude majoritaire consiste à utiliser ces normes de la même façon que dans tout le reste de la société : en y collant au plus près pour garantir son appartenance et en édifiant une morale qui permet de condamner tout écart.

Je pense à une amie dont les parents sont de ces fameux « soixante-huitards » qui ne se sont jamais mariés en signe de protestation contre la tradition et pour que chacun puisse faire ses propres choix. Quand leur fille a voulu se marier, on se serait attendu à ce qu’ils disent « Nous respectons ton choix », pourtant ça a plutôt été « Mais tu es bête ou quoi ? Nous nous sommes battus pour que tu n’aies pas à te marier ! ». Cet exemple est une illustration, plutôt qu’une généralité sur les activistes de Mai 68, néanmoins tout le monde fonctionne plus ou moins comme cela à certains niveaux.

Pensons également au tee-shirt « Che Guevara » : quiconque le porte se revendique d’une idéologie contraire à la logique même qui a produit cet habit. Il y a une jolie petite case pour chaque segment de la population, y compris les « rebelles », et ils y rentrent tous seuls.

Il faut le reconnaitre, nous sommes largement influencés par des enjeux symboliques, parfois même au péril de notre vie.

Imaginez que vous avez perdu un proche. Il ne vous reste de cette personne qu’une montre sans réelle valeur marchande. Si votre maison prend feu, ne serez vous pas tentés, voire sous la compulsion, de braver les flammes pour récupérer cette montre ? Vous avez beau savoir que cette montre n’est pas votre proche, et que votre relation à ce proche ne sera objectivement affectée en rien par la perte de la montre, vous serez  pourtant déchirés par l’envie de la sauver des flammes. Ce n’est pas du sentimentalisme, cet objet condense symboliquement tout notre rapport à l’amitié ou à l’amour, et exige les mêmes règles de comportement.

Prenons encore le peloton d’exécution à l’armée. Difficile de tirer sur un camarade déserteur, ou désobéissant. Pour éviter de se retrouver avec plus de désobéissance, voire une mutinerie sur les bras, la hiérarchie militaire a inventé une parade : un des fusil du peloton est toujours chargé à blanc. Ce simple stratagème permet à chaque soldat d’imaginer que, peut-être, elle ou lui ne tire pas sur son camarade. Peu importe que les chances soient réduites : c’est possible, et ils ont envie d’y croire.

Bousculer les enjeux symboliques, c’est risquer de remettre en question plus que l’identification de l’individu au groupe, c’est remettre en question son identité même et celle de chaque individu du groupe. C’est pour cela que, individuellement et d’autant plus collectivement, on supporte si volontiers les tensions et les incohérences de nos croyances.

Et Dieu, là-dedans ?

Selon le théologien néerlandais Cornelius Van Til, il y a des enjeux symboliques aussi et surtout entre l’humanité et Dieu, et c’est pour cela que l’existence et la présence de Dieu, qui devrait être évidente pour tous, ne l’est pas.

D’après la Bible, les humains sont en conflit avec Dieu, ils vivent en rupture avec lui, dès leur naissance. Et pourtant ils sont censés être à son image ! Autrement dit, ils sont censés fonder leur identité en lui. La conscience de cette séparation et de ses conséquences leur est insupportable, c’est pourquoi il répriment leur connaissance innée de Dieu et leur perception de tout ce qui témoigne de son existence, s’accommodant volontiers de croyances et de visions du monde incohérentes. Il ne s’agit pas de « mauvaise foi », c’est un aveuglement volontaire mais inconscient dont nous sommes tous à la fois victimes et coupables.

C’est pour cela qu’une créature peut ignorer qu’elle est créature et qu’elle a un créateur.

C’est aussi pour cela qu’un être doué de raison peut ignorer la présence nécessairement évidente d’un Dieu tel que celui décrit dans la Bible.

On comprend ainsi qu’il ne suffit pas de déclarer, ni même de démontrer la vérité et la pertinence de la présence de Dieu, pour que celui qui la rejette puisse l’accepter. Il faut tenir compte de ces enjeux symboliques, pour ouvrir le cadre de référence et susciter le désir d’adopter le récit biblique comme récit fondateur. C’est précisément ce qu’a fait Paul à Athènes, ou Van Til dans son livre « Pourquoi je crois en Dieu« .

Dans un prochain article, nous verrons plus en détail les deux grandes caractéristiques des récits qui aident les humains à faire face à la conscience de la mort, et comment ils se déclinent dans toute l’activité humaine – bref dans toute la culture.

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Cet article reprend essentiellement les thèses exposées par le philosophe et anthropologue Carlos Tinoco dans « Les surdoués et les autres, penser l’écart« , où il explore avec deux autres auteurs « surdoués » la question de l’intelligence, et de ses défauts. Je vous invite à le lire en entier car cet article ne saurait rendre la clarté, la profondeur et la pertinence de l’ouvrage, dont les citations sans référence sont extraites.

Selon Tinoco, les « surdoués » réagissent différemment aux enjeux symboliques. N’arrivant pas, pour une raison inconnue, à fonder leur identité sur un récit collectif, ils développent une certaine insensibilité vis-à-vis des interdits de pensée, ce qui stimule très tôt leur acuité intellectuelle du fait qu’ils peuvent envisager des stratégies, et donc des solutions et des réponses, inédites. De même, au lieu de simplement adopter les modèles identitaire qui leur sont proposés, ils les réfléchissent et les réforment (ce qui suscite un sentiment de danger pour tous ceux qui les ont adopté tel quels).

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