Le rasoir d’Ockham est à double tranchant

– par Vincent M.T.

« Sire, je n’ai pas eu besoin de cette hypothèse« .

Cette citation sert souvent d’argument contre l’existence de Dieu. Mais de quel Dieu ?

Le rasoir contre le Dieu bouche-trou

Le Comte Pierre-Simon de Laplace était un mathématicien, physicien et astronome, bref un savant – comme on l’était à son époque – et ministre de l’intérieur pendant le Consulat, juste avant le Premier Empire. Il a notamment rédigé un traité d’astronomie en 5 volumes, intitulé Mécanique céleste. Napoléon, l’ayant lue, aurait convoqué le marquis et lui aurait reproché, furibond : « Comment, vous donnez les lois de toute la création et, dans tout votre livre, vous ne parlez pas une seule fois de l’existence de Dieu !« . C’est alors que Laplace aurait prononcé la fameuse phrase : « Sire, …« . En tout cas, c’est ce qu’aimait à raconter un autre savant, François Arago… aux dires de Victor Hugo (Choses vues 1847-1848, p.217).

Laplace applique ici un des principes fondamentaux de la science : le « rasoir d’Ockham », qui consiste à sélectionner l’explication la plus simple car la nature ne s’embarrasse pas de complexité inutile. En l’occurrence, Laplace croyait en Dieu, simplement il ne l’envisageait comme un machiniste qui interviendrait à chaque instant pour actionner les lois de la nature, mais plutôt comme un horloger qui aurait créé une machine capable de fonctionner seule. Ainsi, le fameux rasoir est aujourd’hui souvent utilisé comme objection contre le concept de Dieu alors qu’il n’est en réalité qu’une objection contre une conception particulière de Dieu.

En effet, la critique qui vise aujourd’hui « Dieu » ne touche en fait que ce que l’on est venu à appeler le « Dieu bouche-trou ». Autrement dit, un Dieu qui serait invoqué pour expliquer l’inexplicable. La foudre tombe, on ne sait pas pourquoi ni comment, alors on dit que c’est Dieu qui l’a fait. Les animaux existent, on ne sait pas pourquoi ni comment, alors on dit que c’est Dieu qui les a créé. Etc. Cette conception de Dieu a été théorisée notamment par un autre Comte : Auguste, de son prénom, père du Positivisme. Sa théorie désormais très répandue est que l’humanité, dans son enfance, a d’abord cherché à expliquer ce qu’elle ne comprenait pas par la superstition religieuse, puis est venue la philosophie lors de l’adolescence, et enfin la science correspond à la maturité humaine. La science expliquera tout, et Dieu disparaîtra – on peut donc déjà l’abandonner.

Evidemment, cette remarque n’a aucune force contre une conception de Dieu qui dépasse le simple bouche-trou, voire qui n’y correspond pas du tout. C’est pour cela que les chrétiens continuent de croire en Dieu : ils ne sont ni stupides, ni ignorants, ni intellectuellement malhonnêtes (pour ne pas dire « de mauvaise foi »). Leur conception de Dieu, pour peu qu’elle soit une peu fondée sur la Bible, ne correspond tout simplement pas à ce « Dieu bouche-trou ». En revanche, ceux qui emploient la citation de Laplace contre les croyants ont souvent, paradoxalement, eux-mêmes une conception « bouche-trou » de la science.

Le rasoir contre la science bouche-trou

Comme le relève le philosophe des sciences Jean Staune, combiner la critique des « deux Comtes » est un tour de passe-passe : la science bouche-trou remplace le Dieu bouche-trou. Nous ne savons pas actuellement expliquer un phénomène particulier, mais en théorie la science peut l’expliquer, et l’expliquera un jour. Ayez foi !

Or, cette conception de la science n’est tout simplement pas réaliste. La physique quantique notamment a bien montré qu’il y a des choses qu’on ne peut pas savoir, et qu’on ne pourra jamais savoir ou expliquer. C’est une véritable révolution de notre approche de la connaissance, et comme toutes les révolutions scientifiques, elle met du temps à être acceptée, surtout par ceux qui ont idolâtré la science.

La preuve en est d’ailleurs que, pour maintenir leur conception de la science, ils sont prêts à multiplier – à l’infini – les hypothèses inutiles. Contre l’incroyable finesse d’ajustement des lois notre univers, qui permettent la vie humaine à un seul endroit connu, les adorateurs de la science inventent le concept de « multivers » : s’il existe une infinité d’univers indépendants du nôtre, chacun avec des ajustements variables, il n’est pas si extraordinaire que l’un d’entre eux corresponde pile à la seule configuration possible pour la vie. Evidemment, ces univers sont impossibles à observer. Leur seule nécessité semble dériver du fait que l’unique alternative impliquerait de reconnaître que notre univers semble conçu pour la vie sur terre – et uniquement là.

Evidemment, je résume à grands traits ce qui mériterait une plus ample discussion, avec plus de nuance. Néanmoins, l’essentiel est là. Aussi, la prochaine fois que l’on vous objectera la fameuse maxime de Laplace pour critiquer votre croyance en Dieu, n’hésitez pas à interroger le rapport à la science qu’a manifestement votre interlocuteur. Et, le cas échéant, à le renvoyer à sa propre superstition scientiste – pas pour « gagner » un débat, mais pour dénoncer la superstition partout où elle est, et pour démontrer que la foi en Jésus n’en est justement pas une.

A bon lecteur, salut.

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