Tambours du Zambèze

— par Y. Imbert

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Johnny Clegg fait partie de ces rares musiciens dont l’engagement musical pouvait paraître d’autant plus politique qu’il répondait à un contexte social profondément injuste. Et pourtant, le « zoulou blanc » a toujours refusé la politisation de sa musique… probablement parce que ce n’était pas la sienne. C’était celle d’un peuple dans lequel il avait trouvé son identité. « Sa » musique, c’était celle de Juluka, de Savuka ; celle de Sipho Mchunu , de Robbie Jansen, de Drek de Beer, ou de Dudu Zulu. C’était la musique d’une longue route vers la paix et l’harmonie dans une société déchirée1.

Johnny Clegg est né en 1953 en Afrique du Sud… né dans l’Apartheid. Et très tôt il l’a contesté, par sa musique, par son amour de la musique et de la danse zoulou. Dès son adolescence, on voit Clegg franchir les frontières de la loi de Ségrégation – le Groups Area Act, 1950 – et apprendre aux pieds du chanteur de rue Charlie Mzila2. Ce fut le début de toute une carrière. Après, c’est la rencontre avec Sipho Mchunu, la création de Juluka, le succès du groupe, la fin de l’Apartheid…

Au milieu de tout cela, toujours la musique. La contestation par la musique. On a de la peine à imaginer la portée radicale de cette contestation… L’Afrique du Sud des années 1970 avait développé une censure qui n’était pas seulement gouvernementale, avec le passage de La loi de 1974 sur les publications, l’instrument officiel par lequel les publications, y compris tous les albums de musique, pouvaient être censurés. Il ne s’agissait pas seulement de la loi sur la sécurité intérieure de 1982 qui donnait au gouvernement le pouvoir d’interdire ou de restreindre les organisations, les publications, et les rassemblements publics, ainsi que d’emprisonner des personnes sans procès3.

Il s’agissait aussi d’une application sociale très large de ces mêmes lois. Par exemple la loi de 1982 conduisit l’organe officiel de censure, la « Direction des publications », à interdire les chansons de Roger Lucey, musicien et auteur sud-africain sous prétexte que « les mots sont accompagnés du battement d’un rythme africain qui renforce l’impact des mots », et ainsi incite à l’insurrection4.

Plus radical encore, la Société de radiodiffusion sud-africaine (SABC), qui possédait la plupart des stations de radio du pays, pouvait à elle seule décider (à cause de son monopole) de ce qui se trouverait finalement à la portée du public. Si une chanson ou un artiste n’était pas diffusé sur plusieurs stations de la SABC, ils n’auraient jamais la possibilité de devenir un succès commercial. Pas d’audience, pas de succès ! C’était d’ailleurs la forme de censure la pus efficace.

C’est dans ce contexte que Clegg et Mchunu pratiquèrent une écriture musicale subversive, assez commune pendant cette période, mais dont Juluka fut l’un des grand maître. Cette subversion devint rapidement le moyen le plus radical de contestation de l’Apartheid. Avec une telle censure musicale, les musiciens et auteurs « contestataires » devaient être créatifs. La maison de disques anti-Apartheid Shifty Records sortit par exemple en 1986 une compilation intitulée « Naartjie in our sosatie » (en Afrikaans « Une mandarine dans notre kebab »)… a priori un titre qui ne posait pas de problème à la censure. Et pourtant ! Phonétiquement, le titre est vraiment « Anarchy in our society » (« Anarchie dans notre société »)… un titre pour le moins subversif !

Chanter devint un jeu de création, visant à détourner, à déjouer la censure… à pratiquer l’écriture subversive, à la manière dont les premiers negro spirituals contestaient la structure d’esclavage des 18e et 19e siècles. Juluka est un très bon exemple de « cryptage » des paroles. Dans leur premier album, Universal men, une chanson en zoulou – « Inkunzi Ayihlabi Ngokumisa » – aurait due être censurée vu sa dimension contestataire. Ce ne fut pas le cas. Les paroles de cette chanson – provenant d’un proverbe zoulou – décrivent le combat entre deux taureaux, le plus petit finissant par sortir vainqueur, et ce contre toute attente. Derrière cette image zoulou du « David contre Goliath », l’opposition à l’Apartheid est encouragée.

Parfois, ce jeu d’écriture subversive exigeait une auto-censure. Jukula transforma volontairement certaines de ses paroles. La chanson « Sky people », du même album, devaient être une référence au chemin d’indépendance sur lequel le Zimbabwe était engagé –et qui allait aboutir à son indépendance deux mois seulement après la sortie d’Universal Men. À l’origine une ligne devait dire : « the drums of Zimbabwe speak »… mais clairement pour Johnny Clegg, une telle ligne aurait été censurée. Il la transforma donc en « Les tambours du Zambezi parlent / Ils franchissent le grand fossé » :

The old ones gone before

Weep for those they left behind

Their tears fall to rinse and wash the earth

The heavens thunder everywhere

When the ancients dance upon the air

Armies march across the sky

Who knows if they ever will return I have dreamed of my colored cattle in the hills

Of shields in fields of yellow and brown

The drums of Zambezi speak

They roll across the great divide

My future has been written in the sky

Smiling spear with teeth of white

Give me strength to face the night

Ancient song, bless my life

Sing me through to see the morning light

La profonde conviction de Clegg – celle la dignité égale de tous les peuples – n’était pas visible que dans la musique, mais aussi dans le groupe : noirs et blancs unis ensemble dans une culture, une musique. Si Clegg refusa toujours l’engagement politique, il ne put empêcher son groupe et sa musique d’être politisé. Pas étonnant vu que Juluka réussit le pari fou d’être accepté par les deux communautés, et ce surtout parmi la jeunesse sud-africaine.

Clegg et son groupe réussirent même à se produire devant un public mixte ! Chose incroyable à l’époque. Le succès commercial de Universal Men rendit en grande partie cela possible et attira notamment l’intérêt de la jeunesse blanche sud-africaine. Les membres du groupe – noirs et blancs – portaient des peaux d’animaux, des perles et des bracelets, et faisaient des danses zouloues, en utilisant des tambours traditionnels. La production live de Juluka était en soi une contestation de la ségrégation. Blancs et noirs jouant ensemble devant un public lui aussi mixte. Clegg explique :

« Je voulais être une plate-forme permettant d’apprécier la musique traditionnelle sous un autre angle. Et c’est très drôle parce que lorsqu’on a vu un groupe multiracial qui chantait toutes ces langues, le public blanc était bien plus ouvert à la musique traditionnelle… nous avons créé une plate-forme, nous avons renforcé leur prise de conscience, en particulier pour le public blanc. Le public, même s’il n’a jamais compris certaines des paroles les plus obscures que j’ai écrites en anglais, a cependant estimé qu’une partie de sa culture musicale était complétée par quelqu’un qui était vraiment sérieux dans la façon dont il s’exprimait… »5

Pour Clegg, pas de problème d’association avec « l’autre »… au contraire ! C’était la seule voie.

Bien sûr il en paya le prix. Il était illégal de franchir les frontières sociales imposées. Il était illégal de seulement partager un banc ! Jouer ensemble ? Cela a conduit Juluka être banni de Pietersburg, capitale de la province du Limpopo, parce que le conseil de la ville craignait que l’exemple de Clegg (et de Juluka) pourrait conduite à l’effondrement des frontières de l’altérité définie par l’Apartheid6.

La vocation de la musique de Clegg et de Juluka : détruire l’Apartheid. Une Afrique-du-Sud post-Apartheid.

Qu’est-ce qui donnait tant d’énergie à Johnny Clegg ? Lui seul peut le dire, et en grande partie, cela nous échappe et nous échappera toujours. Dans une interview, il dit quelque chose d’intéressant :

« Je suis un Zoulou. Donc, je crois à la philosophie des guerriers : je dois endurer pour survivre. Quand vous vous battez, c’est pour vivre. Vous devez être le premier à tuer. La question n’est pas : ‘Est-ce que je vais y arriver ?’ Mais plutôt : ‘Est-ce que je peux le faire et le refaire ?’ C’est facile de gagner une bataille, bien plus compliqué d’en gagner plusieurs. »7

Se battre, ne jamais abandonner. Lutter contre l’injustice, pour la dignité, le droit de tous. Contre l’Apartheid : être le premier à tuer. Pas l’autre, mais cette idéologie destructrice. Elle ou l’Homme. Lutter, se battre… ne pas survivre, mais vivre tous les jours.

Lutter, et vaincre, et continuer.

Le « tragique » du combat du zoulou blanc, c’est qu’il ne sera jamais terminé. Et que, force est de constater que nous en avons encore besoin.

Cette lutte ne sera jamais terminée… en tous cas pas dans le monde que nous connaissons. Pas avec les gouvernements que nous connaissons. Pas avec les êtres humains que nous sommes. Les mêmes combats se répètent… une génération vient, une autre s’éteint, et tout est à poursuivre. D’une certaine manière Clegg l’avait bien vu : « La question n’est pas : ‘Est-ce que je vais y arriver ?’ Mais plutôt : ‘Est-ce que je peux le faire et le refaire ?' » Toujours.

Autre grande question : n’y a-t-il aucun espoir d’un jour avoir définitivement vaincu les forces de division, d’opposition, et de destruction ? Si nous sommes des êtres humains, faillibles, orgueilleux, fiers… non. Enfin… pas tous seuls. Il faudrait pouvoir, tout en étant humains, transformer le monde en éclat d’éternité. Il faudrait pouvoir rassembler, dans notre propre personne et dans nos propres luttes, celles de toute l’humanité. Et bien sûr aucun être humain ne peut rassembler les luttes de l’Afrique du Sud sous l’Apartheid, ou celles des esclaves noirs du 18e siècle.

Sauf si le temps n’a pas de prise sur cet homme. Voici l’homme : Christ. L’homme-Dieu qui porte sur lui le fardeau du monde. Celui qui récapitule toute l’humanité, toutes ses peines et toutes ses couleurs. C’est par lui qu’une réponse totale et définitive sera apportée, parce que la seule réponse dépend de la guérison de notre coeur.

Ignorance has wronged some races
And vengeance is the Lord’s
If we aspire to share this space
Repentance is the cure

La lutte pour la dignité humaine est une lutte spirituelle contre nous-mêmes. Une lutte qui ne peut être gagnée qu’avec Christ.

S’il y a bien une lutte pour la dignité de tous les êtres humains créés à l’image de Dieu, cette lutte est, dans ce monde, limitée par la « vanité » de nos actions. Elle ne tiennent pas longtemps. Nos luttes ne prennent leur plein sens qu’à travers Christ. Le plus grand témoignage de cela, c’est l’union en lui d’un peuple dont la vision nous est rapportée dans le livre de l’Apocalypse :

« Après cela, je regardai, et voici, il y avait une grande foule, que personne ne pouvait compter, de toute nation, de toute tribu, de tout peuple, et de toute langue. Ils se tenaient devant le trône et devant l’agneau, revêtus de robes blanches, et des palmes dans leurs mains. » (Ap 7.9)

Vision glorieuse d’un royaume dans lequel nous avons été unis par celui en qui il n’y a « ni juifs, ni païens » (Galates 3.28) pas plus qu’il n’y a séparation d’ethnies ou de couleurs. Toutes seront unies…

I believe in the Kingdom come
Then all the colors will bleed into one

Ou dans les mots plus puissants encore de la Bible : « Dieu essuiera toute larme de leurs yeux, et la mort ne sera plus, et il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni douleur, car les premières choses ont disparu. » (Apocalypse 21.4)

Le combat de Johnny Clegg était exemplaire. Ceux qui se réclament du nom de Christ doivent aussi par amour de tous les êtres humains, créés à l’image de Dieu, défendre la même égalité entre les êtres humains.


Mais nous devons aussi ardemment languir de ce jour qui viendra, de ce royaume qui continue de venir et dire : « Viens bientôt, Seigneur Jésus ! »

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Notes :

1 Renee Graham, « For South African Johnny Clegg, music is a road to racial harmony », 8 juillet 2004, The Boston Globe, boston.com, consulté le 17 juillet 2019.

2 Benjamin Locoge, « Quand Johnny Clegg se confiait à Paris Match », 16 juillet 2019, Paris Match, http://www.parismatch.com, consulté le 17 juillet 2019.

3Cf. Michael Drewett, « Aesopian Strategies of Textual Resistance in the Struggle to Overcome the Censorship of Popular Music in Apartheid South Africa », dans Beate Müller, Censorship & Cultural Regulation in the Modern Age,Rodopi, 2004, pp. 189-208.

4 Cité dans Direction des publications, « Correspondance officielle avec Roger Lucey », Le Cap, 22 septembre 1982.

5 Drewett, « Aesopian Strategies of Textual Resistance », p. 201.

6 Drewett, « Aesopian Strategies of Textual Resistance ». Clegg lui-même avait été fiché par la police sud-africaine, cf. Martin Cloonan, Popular Music Censorship in Africa, Londres, Routledge, 2016.

7 Locoge, « Quand Johnny Clegg se confiait à Paris Match ».

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