Le problème des films LGBTQ et des films chrétiens

– par Vincent MT.

Le film At the end of the day, sorti en 2018, est l’histoire de Dave, un jeune psychologue en pleine crise existentielle. Sa femme vient de le quitter pour une autre femme, et le divorce l’a épuisé – financièrement comme psychologiquement – ce qui entraîne la fermeture de son cabinet. Il se retrouve à vivre chez sa tante et à enseigner la psychologie dans la faculté chrétienne où il a fait ses études. Le doyen l’implique dans ses projets d’agrandissement des locaux, mais lui signale qu’un petit groupe de personnes est sur le point d’acheter la propriété visée pour l’expansion. Encouragé par le doyen, Dave rejoint alors le groupe, pour l’espionner et saboter ses projets. Surprise : il découvre qu’il s’agit d’un groupe de soutien LGBTQ, qui veut acheter la propriété pour créer un centre d’accueil des jeunes LGBTQ jetés à la rue par leurs familles. Commence un parcours qui va transformer l’avis, et la vie, de Dave.

At the End of the Day

Ce film m’a fait l’effet d’un « film chrétien » typique, un peu comme une sorte de Dieu n’est pas mort, version LGBTQ. Mêmes moyens limités, mêmes bons sentiments, mêmes ressorts narratifs, mêmes platitude des personnages, même scénographie qui sert de béquille à une réthorique facile.

Ce n’est pas qu’il n’y a aucun élément pertinent dans ce film. Les reproches adressés aux chrétiens sont clairs, et certainement justifiés dans le contexte américain où se situe l’histoire (pas que le contexte français en soit pour autant dédouané) : les chrétiens parlent d’amour, mais manquent souvent de bienveillance et opposent aux communautés LGBTQ est un ensemble de principes qu’ils ne vivent pas eux-mêmes (sainteté du mariage, amour du prochain, etc.).

Autrement dit, les chrétiens sont, dans l’ensemble, des hypocrites. La communauté LGBTQ et ses alliés font en revanche figure de martyres et de prophètes qui prêchent – et vivent – l’amour, le vrai. Bref, en termes bibliques, ils jouent le rôle de Jésus, et nous sommes des pharisiens.

Nous aurions de quoi nous offenser… si nous faisions mieux dans nos récits, mais ce n’est généralement pas le cas. Les oeuvres chrétiennes ont également tendance à tomber dans ce travers, à se prendre pour Jésus alors que nous sommes et serons toujours des êtres pleins de défauts et d’infidélités vis-à-vis du message que nous portons et sommes censés incarner.

Où sont les Pharisiens ?

Dans les récits qui tournent autour d’un conflit, il y a souvent deux camps. Chaque camp a ses positions, mais il y a souvent une minorité dans un camp qui finit par rallier le camp adverse. Ainsi, pour les uns, il y a parmi les opposants une majorité irréconciliable et une minorité réconciliable. C’est ce que l’on pourrait appeler le « mauvais antagoniste » et le « bon antagoniste ».

Et, quand le récit manque de nuance, de profondeur, de réalisme, bref quand l’auteur est tellement aveuglé par ses bons sentiments qu’il en oublie d’être auto-critique, les divisions possibles s’arrêtent là. Pas de réelle dissension envisageable dans son propre camp, pas de « mauvais allié » en son sein. Les « gentils » sont monolithiques sur ce point, seuls les « ennemis » peuvent en partie être convertis à la bonne cause.

C’est décevant. La vie réelle est plus complexe que cela. Mais plus encore, honte à nous, les chrétiens, qui acceptons ce genre de récits comme moyens de propager l’Evangile, car Jésus n’a eu de cesse de dénoncer le mal dans les rangs des religieux, bien plus que dans le monde extérieur. Nous ne pouvons pas faire l’économie du Pharisien, de l’hypocrite, dans nos oeuvres narratives, tout simplement parce que Jésus ne l’a jamais faite. Et aussi parce qu’il y a souvent un aspect de notre vie où nous sommes hypocrites (moi le premier).

Rappelons-nous que dans la parabole que l’on nomme généralement Parabole du Fils Prodigue, l’enseignement ne porte pas tant sur le fameux fils prodigue, mais plutôt sur le frère aîné, celui qui a suivi les règles : il n’arrive pas à se réjouir d’avoir retrouvé son frère, puisque cela menace ses intérêts. Dans le contexte, ce n’est pas à un public de laïcs que Jésus s’adresse là, mais aux Pharisiens et au scribes qui protestaient contre le fait que Jésus passe du temps avec des gens de mauvaise réputation, des traîtres à la nation, des gens infréquentables et intolérables.

Au bout du compte

Restent à traiter tout de même des quelques slogans LGBTQ ici présentés en réponse à la rhétorique chrétienne habituelle :

  • Aime le pécheur, hais le péché.

La maxime chrétienne incite à différencier les personnes de leurs actes afin de ne pas oublier que Jésus nous a aimé malgré nos péchés. Pourtant certains chrétiens l’emploient pour disséquer la notion d’amour et justifier un discours brutal et sans bienveillance à l’encontre des personnes LGBTQ. Typiquement, dire à une personne potentiellement affectée par de nombreuses expériences de rejet, de haine, de mépris… « Je t’aime mais tu vas aller en Enfer » n’a rien de gracieux. C’est purement manquer de bon sens, et un attachement à la vérité ne dispense pas la compassion – d’autant moins lorsqu’on est chrétien.

Jésus était brutal dans ses paroles, me direz-vous. Et je vous répondrai que ses paroles brutales sont toujours adressées à des religieux hypocrites ou à des gens qui, pour une raison ou une autre, lui accordent déjà l’autorité de leur parler ainsi.

Sans nécessairement adopter le point de vue LGBTQ sur la sexualité, nous pouvons entendre leur argument, en reconnaître une partie et surtout faire preuve de douceur – car c’est ainsi qu’il nous est demandé de répondre.

  • Les chrétiens ne font que donner des réponses, ils ne posent jamais de question.

Ayant étudié la théologie, je dois avouer que c’est un défaut dont je suis particulièrement coupable. J’ai du mal à m’intéresser à l’opinion des gens quand je crois déjà maîtriser un sujet. Je veux dire plutôt que demander. Et quand je demande, c’est plus souvent pour ensuite dire, que véritablement pour remettre en question mes idées.

Pour qu’un véritable dialogue se crée, il faut se positionner en face de l’autre ; ni au-dessus, ni en dessous : en face. Cela implique de ne pas prendre autorité sur l’autre, et donc de partir du principe que ce que l’on va dire peut nous mener à remettre nos idées en question. Or je sais pertinemment, pour en faire régulièrement l’expérience, que l’intelligence, le bon sens ou l’expérience d’un interlocuteur peut me faire revoir certaines idées, y compris des idées que je crois fermement tirées de la Bible. Mon interprétation est parfois hâtive, et plus radicale que ce que les Ecritures, prises dans leur ensemble, disent réellement.

Heureusement, je connais de nombreux chrétiens qui n’ont pas ce défaut, ou en tous cas qui luttent contre avec plus d’efficacité.

  • L’église n’est pas un refuge pour les homosexuels en difficulté.

Un échange de réplique est particulièrement notable ici. Le méchant pharisien dit : « La vérité doit être affirmée. C’est le seul moyen de réparer les choses chez ce jeune homme« , ce à quoi le protagoniste répond : « Il n’y a rien de cassé chez lui !« .

Les termes sont précis : réparer, cassé ; c’est une approche très mécanique. On parlerait peut-être plus justement de guérison, mais là le terme est piégé. En effet, on peut immédiatement penser que la seule chose dont on peut guérir c’est une maladie, et de nombreuses personnes, chrétiennes ou non, ont longtemps envisagé, à tort, l’homosexualité comme une maladie. Seulement, il y a d’autres choses dont non peut guérir, comme les blessures par exemple. Pour autant qu’on puisse ranger l’ensemble de ce qui a trait aux attirances homosexuelles dans une seule et même catégorie uniforme sous le titre d’homosexualité (ce dont je doute), je dirais alors que l’homosexualité peut se manifester suite à une blessure autre, et que lorsque cette blessure guérit, les attirances sexuelles peuvent alors changer. Mais il n’y a pas de promesse générale dans la Bible vis-à-vis de cela, ni d’aucun enjeu particulier ; il n’y a que des cas particuliers, et s’il est vécu avec la grâce de Jésus, chacun à sa façon est vécu miraculeusement.

Quoi qu’il en soit, je dois me ranger, en grande partie, à ce constat. Outre dans mon assemblée (qui figure parmi de trop rares exceptions), les chrétiens sujets à des attirances homosexuelles que je connais ne sont en général pas traités avec bienveillance ni avec justice par les chrétiens de leur famille ou de leur assemblée. Certes les assemblées n’ont pas vocation à être spécifiquement des refuges pour LGBTQ en difficulté, néanmoins certains d’entre eux sont des chrétiens et nous devrions au moins faire mieux pour nos frères et sœurs.

Peut-être qu’ainsi les communautés LGBTQ extérieures envisageraient avec moins de dégoût ce que l’Evangile peut leur offrir. Je ne dis pas que les chrétiens sont le seul obstacle à la foi pour les personnes LGBTQ, mais il ne faut pas nier qu’elles peuvent constituer un obstacle de taille.

Conclusion

Sur ces paroles peut-être difficiles à lire, je vous invite – que vous soyez une personne LGBTQ ou chrétienne – à réfléchir :

– aux clichés que vous acceptez parce qu’ils vont dans votre sens,

– aux slogans « bien-pensants » que vous employez potentiellement sans bienveillance,

– à la manière dont vous abordez les discussions avec des gens qui pensent différemment,

– et aussi à ce que vous pourriez faire pour vérifier que votre communauté est bien un lieu d’accueil pour ceux qu’elle peut avoir pris l’habitude d’ostraciser.

A bon lecteur, salut !

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