Le Transhumanisme

– par Vincent M.T.

Si les images en couverture de cet article vous sont familières, alors vous avez été exposés à la vision du monde véhiculée par le Transhumanisme. Depuis une cinquantaine d’années, il se popularise discrètement dans les media, et on adopte sans s’en rendre compte, et donc sans distance critique, son mode de pensée. Cet article sera, je l’espère, un pied à l’étrier pour mettre à l’épreuve cette philosophie.

Plus immédiatement, cet article répond aussi à une demande. Il y a quelques jours, j’ai animé au Centre des Évangéliques un atelier éthique sur le Transhumanisme. Plusieurs participants m’ont demandé où trouver une version écrite de mon intervention. N’ayant pu vérifier si ni comment le contenu serait mis à disposition par la suite, je restitue ici une version abrégée en attendant.

Définition

Il y a une diversité au sein du Transhumanisme, tout comme au sein du Christianisme. Cet article vise à aborder le sujet de façon globale, ce qui m’amènera à faire des raccourcis et à limiter les nuances. Cela constituera donc un point de départ, qu’il faudra dépasser, particulièrement par des discussions, des lectures, des réflexions.

La définition qu’en propose Wikipédia me semble un bon « parapluie », recouvrant l’ensemble du phénomène :

Mouvement culturel et intellectuel qui prône l’usage des sciences et techniques pour améliorer la condition humaine, notamment par l’augmentation des capacités physiques et mentales de l’être humain.

Wikipedia

Origines philosophiques

Le Transhumanisme est parfois présenté comme un mouvement culturel et scientifique, plutôt que intellectuel. Cela peut donner l’impression que c’est une vision pragmatique des choses, et non un système de croyances ou une philosophie. Or c’est précisément cela, et c’est ainsi que je l’aborde.

Les partisans du Transhumanisme font souvent référence à des épisodes de la mythologie grecque pour enraciner dans l’Histoire l’élan central de leur entreprise. Ils évoquent particulièrement les humains qui, par leur génie, dépassent la condition humaine : Sisyphe qui déjoue la mort, Prométhée qui dérobe le feu divin, Icare qui maîtrise le vol…

Pour autant, plus immédiatement, le Transhumanisme découle de l’Humanisme. Leur but est similaire : améliorer la condition humaine. C’est leur moyen qui diffère, et cela a un impact sur le résultat attendu. Néanmoins trois aspects de l’Humanisme ont particulièrement contribué à forger la pensée transhumaniste :

  • Une vision matérialiste et mécaniste du monde et de l’humain.
  • Les théories de l’Évolution
  • Un intérêt pour la vie artificielle (les médecin ont demandé aux ingénieurs d’élaborer des répliques du corps humain, pour s’entrainer. Ces mannequins devinrent les ancêtres des automates.)

Le Transhumanisme s’est ensuite développé sur ces bases, notamment sur trois axes :

  • Le « techno-progressivisme » : la croyance que le progrès technique est une force inexorable qui va transformer l’humanité pour le mieux.
  • La recherche de prise de contrôle de notre Évolution
  • Une réflexion sur relation entre l’humain actuel et ce qu’il va devenir (le « post-humain »)

Zoom sur la « Singularité »

Le techno-progressivisme des transhumanistes s’incarne particulièrement dans l’attente de ce qu’on appelle la « Singularité ». Le terme est emprunté au domaine de la physique des astres, et en bref il désigne, dans un trou noir, le point au-delà duquel les forces sont tellement grandes qu’il est impossible de calculer ou prédire le comportement des objets qui s’y trouveraient.

Or, du fait des progrès constatés à un certain moment dans le domaine précis des composants d’ordinateurs, l’idée a surgi que, par extension, à un certain moment le progrès technologique permettra soudainement une accélération radicale des avancées, au point qu’il est impossible de concevoir à l’avance l’ampleur des possibilités qui s’offriront alors à nous. Evidemment, de nombreux « techno-prophètes » n’hésitent pas à évoquer des représentations proches de nos films de science-fiction : corps robotiques, transfert de conscience, vie éternelle, etc.

La Singularité est aujourd’hui envisagée en rapport avec la récente convergence de plusieurs technologies modernes : nanotechnologie, biotechnologie, technologies de l’information et de la communication. Ces dernières colorent les principales théories de ce que sera exactement la Singularité:

  • Émergence d’une super-intelligence artificielle
  • Apparition d’un traitement d’amélioration bio-génétique
  • Mise en place de greffes cybernétiques sur des organismes vivants
  • Démocratisation de technologies quotidiennes (objets connectés, cloud, réalité augmentée, etc.)

Il est à noter que les fondements de cette prédiction de la Singularité ont été largement remis en question depuis, mais il serait trop long d’en exposer le détail ici.

Vision du monde

Schématiquement, on pourrait résumer ainsi la façon dont le transhumanisme invite à envisager les choses :

Le monde est essentiellement matériel.

Le problème fondamental de la vie humaine réside dans les limites mentales et physiques de notre nature.

La solution est de dépasser ces limites grâce au pouvoir de la technologie, (qui repose sur la rationalité humaine).

L’espoir est l’émergence d’une accélération technologique menant à la vie éternelle, des corps perfectionnés, une conscience collective, une société idéale, etc.

Critiques et enjeux

La pensée technique

  • Une neutralité affichée

La technique n’est pas neutre. D’abord à cause de l’idéologie qui informe la pensée de ceux qui la conçoivent. Ensuite à cause de sa logique propre, une logique d’efficacité. Il faut donc, dans la conception et dans l’utilisation, soumettre la technique à notre adoration de Dieu, car sinon la technique nous soumettra à son adoration.

  • La technique et la pensée : l’oeuf ou la poule ?

La pensée transhumaniste voit la technologie comme outil miraculeux qui ouvre de nouveaux horizons à l’esprit humain. On en vient à penser que les découvertes et inventions technologiques sont la source et le guide ultime du changement de vision du monde, des nouvelles idées, du « progrès des consciences ». Par exemple, la technologie navale des caravelles a permis aux Espagnols de traverser l’Atlantique et de changer la face du monde. Et pourtant, n’est-ce pas justement l’idée qu’il existe un autre chemin, la volonté de braver les océans, qui a mené à produire cette technologie ? Bien sûr, cette idée venait elle-même des calculs astronomiques dont les résultats indiquaient que la Terre était ronde, mais là encore ces calculs sont le fruit de recherche d’une vision d’ensemble du monde, et donc l’idée que le monde est logique, compréhensible et mesurable. Il s’agit donc plus globalement d’une dialogue, d’un aller-retour entre les catégories de la pensée humaine et la technique. Ainsi la technique est inséparable de la pensée humaine, qui se caractérise par des convictions sur la nature des choses, autrement dit une vision du monde.

Nature et valeur de la vie humaine

  • Les limites de l’humain lui sont essentielles

La Bible affirme que les limites sont bonnes. Pour les transhumanistes, c’est l’ennemi public numéro 1. Pourtant, il leur reste encore à démontrer que ces limites ne sont pas essentielles à l’humanité, et que vouloir les dépasser est bon. Cela est problématique aussi en termes de valeur de la vie humaine.

Si l’homme n’est pas parfait, qu’il est en cours de perfectionnement, alors son état n’est jamais satisfaisant au regard de l’avenir, et le passé est toujours dévalué. Autrement dit, l’homme de demain regardera l’homme d’aujourd’hui comme l’homme d’aujourd’hui regarde l’orang-outan. Et comment trouver de la valeur à notre état si on est le primate d’un homme à venir ?

  • Quelle finalité à la vie éternelle ?

Dans quasiment tous les récits qui mettent en scène un humain devenu immortel, l’auteur fait évoluer ce personnage vers le suicide. Quelles qu’en soient C’est le développement de l’enjeu précédent : l’humain ne supporte finalement pas de ne pas être limité et choisit la mort comme remède.

Dans la Bible, la mort est une conséquence du péché. C’est une conséquence négative et bien sûr en tant qu’humains nous avons raison de vouloir la dépasser. Mais il nous faut un changement plus fondamental, sans quoi l’éternité serait un enfer. Jésus promet justement cela : la vie éternelle, mais avant tout, une restauration complète de notre être et de notre identité.

  • Décharger et démissionner

Le transhumanisme nous promet de nous décharger de tous nos tracas, et surtout du pénible labeur du travail. Nous est promis un avenir de loisir et de liberté sans contrainte. Remarquons d’abord les faux-semblants d’une telle société : rappelons-nous de l’industrialisation et de la numérisation qui devaient nous mener à des emplois plus agréables, et au contraire nous avons les fameux bullshit jobs. Mais surtout, en tant que chrétiens nous ne pouvons pas accueillir la suppression du travail comme une bonne chose – aussi pénible qu’il soit aujourd’hui. Le travail est la vocation humaine, s’en décharger entièrement, c’est démissionner de notre identité. On peut cependant faire beaucoup pour pallier son inévitable pénibilité.

  • Guérir ou augmenter

Le transhumanisme tente de se peindre en allié des personnes handicapées physiques, du fait de leur intérêt commun pour les organes artificiels. Toutefois les associations de personnes handicapées ont vite déclaré l’incompatibilité de vision entre elles et un mouvement qui promeut l’amélioration des capacités physiques, car cela fonde, au moins partiellement, la valeur de la vie humaine sur les performances physiques, ce qui induit une discrimination.

Le domaine médical a heureusement depuis longtemps été au coeur des réflexions chrétiennes sur le transhumanisme, et le curseur de la déontologie est aujourd’hui généralement placé sur la guérison plutôt que sur l’augmentation. Autrement dit, la médecine vise à restaurer les capacités fondamentales d’un corps humain générique, et non à accroître ses performances au-delà de ce dont il est naturellement doté. Si cela arrive, ce doit être un effet secondaire et non l’intention première : si vous perdez un bras, le bras artificiel sera plus solide, mais on n’acceptera pas de vous couper un bras exprès.

Une réponse biblique

En théologie chrétienne, il y a un concept que l’on appelle « L’ordre de la conservation ». Il s’agit de ce que Dieu a donné l’humanité pour limiter les conséquences du péché. Il ne s’agit pas de les annuler, ni de se débarrasser du péché lui-même – ce serait un tout autre chantier, et pour ça, il a envoyé son Fils.

Il s’agit plutôt de donner à tous les humains, sans distinction de religion ou de croyances, des moyens d’utiliser le vrai, le bien et le beau qu’ils connaissent et reconnaissent afin de ne pas laisser le mal totalement submerger leur vie, et le monde. Chaque moyen est lié à un aspect de la vocation humaine :

  • La législation, qui fait écho au rôle de Roi,
  • La médecine, qui fait écho au rôle de Prêtre,
  • L’art, qui fait écho au rôle de Prophète.

Ce n’est pas un hasard si ces trois domaines sont au coeur de la plupart des projets de changement de la société. D’ailleurs, comme le dit le philosophe François Jarrige, la Gauche en France s’est construite en promouvant la technique et la législation comme moyens de transformer la société.

1 comment

  1. Merci pour ce texte d’une grande qualité. En lisant cet article je ne peux m’empêcher de penser au développement personnel et à la recherche d’efficacité qui également réduisent la valeur d’un être humain à sa capacité à produire. S’en suit une insatisfaction permanente vis à vis de la réalité et de soi. J’en veux pour preuve des termes qui apparaissent sur la toile : productivité extrême… Rentabilité extrême… Nettoyage extrême… Sommes nous vraiment faits pour cela ? Où commence et où s’arrête l’excellence voulue par Dieu ?

Laisser un commentaire