Blade Runner : (re)définir l’humain

– par Vincent M.T.

Vous avez envie, ou prévu, de voir Blade Runner 2049 ? Voici quelques éléments qui devraient vous donner un petit avantage pour regarder ce film non comme un simple divertissement, mais avec des yeux d’apologètes culturels.

Pour ceux qui n’ont pas vu le film d’origine : en bref, dans un avenir où des robots à allure humaine (les répliquants) sont commercialisés pour servir les humains, Deckard, un Blade Runner (chasseur d’androïdes considérés défectueux) tombe amoureux de Rachel, une répliquante, avant d’apprendre ce qu’elle est, puis finit par se rendre compte qu’il n’y a plus de distinction claire entre humain et androïde.

Trois auteurs, un univers

En 1968, Philip K. Dick, un mastodonte de la littérature de science-fiction, publie « Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?« , un de ses nombreux récits d’anticipation, qui ont largement inspiré le cinéma depuis une trentaine d’années1.

En 1982 sort Blade Runner, un film adapté du roman par Ridley Scott, aussi connu pour Gladiator, plusieurs films de la série Alien, ainsi que Thelma & Louise et Seul sur Mars.

En 2017 vient la suite du film, Blade Runner 2049, dirigée par Denis Villeneuve, connu pour ses thrillers politiques et policiers comme Enemy ou Sicario, mais surtout pour son magistral Premier Contact, un film de science-fiction, et qui travaille actuellement sur une adaptation du monumental Dune.

Deux thèmes, et même trois

P.K. Dick a écrit ce roman suite à ses recherches sur les Nazis pour son livre “Le maître du haut château”. Vers la fin des années 40, Dick avait mis la main sur des documents Nazis de première importance, notamment le journal d’un S.S. stationné à Varsovie. Dans une interview publiée par Starlog (Fév. 1982), il déclare:

Je me souviens encore d’une phrase qu’il avait écrite : Les cris des enfants qui meurent de faim nous tiennent éveillés. Ça m’a touché. J’ai pensé : Il y a parmi nous quelque chose, un bipède humanoïde, dont la morphologie est identique à celle de l’être humain, mais qui n’est pas humain. Ce n’est pas humain de se plaindre que des enfants qui meurent de faim t’empêche de dormir. Et c’est là qu’est née mon idée qu’au sein de notre espèce il y a une bifurcation, une dichotomie entre l’humanité authentique et quelque chose qui imite l’humanité authentique.2

Le romancier, étant décédé avant la sortie du film, n’a pas pu le voir dans sa version finale. C’est-à-dire, après que le réalisateur (Ridley Scott) ait apporté des changements au script, suite aux retours obtenus après les premières projections privées du film. Néanmoins, ayant eu l’opportunité de voir une première version du long-métrage, il a déclaré que le film complétait bien le roman, notamment sur deux thèmes principaux :

Le premier, c’est ce qui constitue l’être humain fondamental, et comment on distingue et définit cet être humain fondamental par rapport à ce qui se déguise sous des traits humains ; et le second thème est celui, tragique, du combat contre le mal qui vous rend mauvais, et la vie est comme ça. Deckard est brutalisé et déshumanisé afin de tuer les androïdes. On voit Deckard devenir de moins en moins humain tandis que les androïdes le deviennent de plus en plus, et quand à la fin ils se rencontrent, la distinction a disparu. Pourtant cette fusion entre Deckard et les androïdes est une tragédie. Les androïdes ne deviennent pas humains, et il n’y a pas de quelconque victoire de l’humanité sur l’inhumain. C’est horrifiant parce que Deckard est maintenant comme eux.

Le récit originel et son adaptation cinématographique se divisent sur un point fondamental, qui est un troisième thème introduit par le film : là où le roman montre que la confrontation avec les horreurs que ce monde a engendré déshumanise inexorablement l’homme, le film fait de cette interaction avec les androïdes, et notamment de l’amour entre Deckard et Rachel, une solution qui ré-humanise l’homme, une rédemption par la technologie.

L’univers et les intrigues typiques de P.K. Dick ont influencé les réalisateurs de science-fiction, et on parle même de films « dickiens » pour désigner un sous-genre particulier, comme par exemple L’armée des douze singes (1995), Ghost in the Shell (1995), eXistenZ (1999), Eternal Sunshine of the Spotless Mind (2004), Paprika (2006) et Inception (2010). On y constate une large indécision sur ce dernier thème : la technologie peut-elle, va-t-elle sauver l’humanité ? Et à quel prix ?

Trois entre-deux

Villeneuve a commandé trois court-métrages pour préparer la voie au nouvel opus en présentant des événements clefs qui ont lieu entre l’époque fictive du premier film (2019) et celle du second :

Ce à quoi on peut ajouter la bande annonce officielle :

Trois symboles

Dans ces court-métrages et la bande annonce, plusieurs symboles du film original reviennent.

  • D’abord, il y a l’oeil, utilisé pour identifier les répliquants, que ce soit par une machine qui mesure les réactions de la pupille ou par un numéro de série imprimé sur l’orbite. Dans Blade Runner, outre les nombreux usages symboliques des organes visuels, les androïdes rencontrent l’homme qui a créé leurs yeux, et tuent leur créateur en lui crevant les yeux.
    Or les humains se définissent à travers des symboles et des images, particulièrement à notre époque de réseaux sociaux, et nos yeux sont donc l’organe principal pour définir notre identité.

 
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  • Ensuite, il y a la poupée, terme appliqué aux femmes-objets que sont les répliquantes de type « plaisir » – autrement dit, des sex toys à forme humaine. Dans Black Out 2022, on retrouve la poupée qui accompagne Trixie, et qu’elle délaisse au moment de sortir de son rôle prédéterminé pour affronter les humains.
    Or le philosophe David Hume écrivait que, sans leurs expériences, les humains ne sont que des « poupées ». Autrement dit, nous nous définissons par ce qui a fait de nous qui nous sommes, et dont il ne nous reste que des souvenirs – une série d’images, souvent symboliques. Cette idée est largement répandue aujourd’hui, notre personnalité est « construite« .
    Dès lors, et comme l’argumente une répliquante du film d’origine, quelle importance que les expériences soient programmées, que les souvenirs soient implantés ? Quelle différence réelle y a-t-il entre une construction dans un corps biologique et une construction dans un corps mécanique ? La réponse, souvent négligée, c’est que le corps est une expérience en soi, et pas des moindres.

 
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  • Enfin, il y a la fameuse colombe, qui apparaît dans des circonstances très similaires dans le film d’origine et dans le premier court-métrage. Beaucoup d’encre a coulé sur sa signification, notamment sur la possible lecture christique de la scène, mais je crois que le court-métrage Black Out confirme la bonne interprétation : l’oiseau symbolise la liberté atteinte lorsqu’on parvient à se définir soi-même.
    Le philosophe Kierkegaard prétendait que les humains faisaient face à une tension existentielle, sachant qu’ils vivaient et devaient mourir. Le remède à ce désespoir était selon lui de se conformer à Dieu. A notre époque sécularisée, « Dieu » a été remplacé par « soi-même », dans un culte de l’authenticité.
    Ce pouvoir de se définir soi-même doit être saisi de force, c’est pourquoi les répliquants tentent de détruire les bases de données que les humains utilisent pour les reconnaître et les classifier – bref, les identifier. Voilà aussi pourquoi l’oiseau apparaît dans Black Out 2022 quand Trixie dépasse son rôle attribué de poupée pour devenir une guerrière dévastatrice, tout comme dans Blade Runner le répliquant Roy, un androïde de combat, relâche la colombe après avoir épargné Deckard, pourtant son ennemi.

On pourrait éventuellement ajouter l’origami, qui est présent surtout dans le premier film, et dont on semble retrouver un écho dans la bande annonce, mais nous y reviendrons certainement dans les temps à venir. D’ici-là, bon visionnage et surtout, bonne réflexion !

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Notes :

1 Notamment Total Recall (1990), Planète Hurlante (1995), Truman Show (1998), Minority Report (2002), Paycheck (2003), A Scanner Darkly (2006), L’Agence (2011), ou encore Total Recall : mémoires programmées (2012). On peut également mentionner la série Le Maître du Haut Château (2015).

2 Ce qu’il décrit là est très proche du concept « zombie philosophique », un être qui serait physiquement identique à un être humain mais qui serait dépourvu de toute intériorité, autrement dit de toute conscience. Les robots son évidemment de parfaits candidats pour cela. Voir L’esprit conscient, de David Chalmers (1996).

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