L’idiot et l’étranger

Quand on voit quelqu’un dans la souffrance, on en souffre également. On peut aussi avoir un sentiment de révolte vis-à-vis de cette souffrance qui touche un être humain : révolte contre l’injustice, ou l’absurdité. Cependant nous pouvons avoir deux réactions vis-à-vis du souffrant : s’en éloigner, pour faire disparaître notre souffrance, ou bien s’en rapprocher, pour amoindrir sa souffrance. Certains appellent la première réaction « pitié », et la seconde « compassion ».

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C’est l’histoire d’une révolte, une charge contre l’absurdité de toute une époque, et de toute une société. C’est une seule révolte, menée par deux hommes, et pourtant ce n’est pas le même combat.  Deux partisans de la vérité, l’un Russe, l’autre Français, lui donnent des visages différents.

Ces visages sont fictifs : masques empruntés par deux auteurs pour représenter leur vision de ce monde, de son problème, et de la seule solution.

  • Dans L’Idiot, Fiodor Dostoïevski nous raconte l’histoire du Prince Mychkine dont la simplicité et la bonté de cœur, qui lui valent le surnom d’idiot, tranchent avec la fourberie de la cour et le désespoir des personnes brisées.
  • Dans L’Etranger, Albert Camus nous fait suivre Meursault, un jeune homme qui préfère se conformer à sa nature plutôt qu’aux attentes du monde et à la bienséance, quitte à passer pour un fou.

Humbles et véritables

Ce qui rapproche particulièrement ces deux protagonistes, c’est leur refus de participer à la tromperie et au mensonge omniprésents. Le Prince Mychkine regrette les intrigues et les apparences de la cour, il regarde au-delà et parle de cœur à cœur, avec une simplicité qui prend son entourage au dépourvu. Meursault, à sa manière, est également dénué de malice : c’est, dans les termes de Camus, « un homme pauvre et nu, amoureux du soleil qui ne laisse pas d’ombres », à la fois étrange et étranger aux mœurs mondaines.

A cause de cet attachement profond à la vérité, de leur authenticité, ils deviennent insupportables pour le monde qui les entoure.

Le Prince peut certes avoir l’air de se croire meilleur que les autres, lui qui pardonne à ses amis les plus viles trahisons parce qu’ils agissent (selon lui) par ignorance et faiblesse. De même, Meursault méprise le jeu des apparences auquel s’adonne la société autour de lui. Pourtant, cela ne doit pas nous conduire à penser qu’ils ont forcément une haute opinion d’eux-mêmes : au contraire, leurs personnages s’abandonnent chacun à un absolu qui les dépasse, et qui déplaît, car la lumière déplaît toujours à ceux qui profitent de l’ombre pour faire le mal.

Mychkine et Meursault sont en réalité une tentative de représenter l’homme idéal.

Camus confiera : « Il m’est arrivé de dire aussi, et toujours paradoxalement, que j’avais essayé de figurer, dans mon personnage, le seul Christ que nous méritions« 1. Dostoïevski s’en cachera quant à lui à peine, puisque le personnage du Prince s’inscrit dans la tradition littéraire russe du « fol-en-Christ », ce disciple de Jésus qui oppose sa folie douce à la folie furieuse du monde (et particulièrement à celle de son rival, Rogojine).

La vérité ne suffit pas

Meursault est contraint par la vérité comme par un devoir ; le Prince est certes attaché à la vérité, mais surtout animé de compassion. Cela reflète leurs auteurs respectifs. Clamence, un autre personnage célèbre de Camus, un autre masque de cet auteur, croise une jeune femme suicidaire sur un pont, au-dessus de la Seine, mais n’arrive pas à rassembler en lui la détermination pour lui venir en aide :

Sur le pont, je passai derrière une forme penchée sur le parapet, et qui semblait regarder le fleuve. De plus près, je distinguai une mince jeune femme, habillée de noir. Entre les cheveux sombres et le col du manteau, on voyait seulement une nuque, fraîche et mouillée, à laquelle je fus sensible. Mais je poursuivis ma route, après une hésitation. Au bout du pont, je pris les quais en direction de Saint-Michel, où je demeurais. J’avais déjà parcouru une cinquantaine de mètres à peu près, lorsque j’entendis le bruit, qui, malgré la distance, me parut formidable dans le silence nocturne, d’un corps qui s’abat sur l’eau. Je m’arrêtai net, mais sans me retourner. Presque aussitôt, j’entendis un cri, plusieurs fois répété, qui descendait lui aussi le fleuve, puis s’éteignit brusquement. Le silence qui suivit, dans la nuit soudain figée, me parut interminable. Je voulus courir et je ne bougeai pas. Je tremblais, je crois, de froid et de saisissement. Je me disais qu’il fallait faire vite et je sentais une faiblesse irrésistible envahir mon corps. J’ai oublié ce que j’ai pensé alors. « Trop tard, trop loin… » ou quelque chose de ce genre. J’écoutais toujours, immobile. Puis, à petits pas, sous la pluie, je m’éloignai. Je ne prévins personne.

– La Chute (1956).

L’Étranger a beau être, comme dit Camus, « l’histoire d’un homme qui, sans aucune attitude héroïque, accepte de mourir pour la vérité« , cette mort n’est pas salutaire. Elle ne change rien, ni pour Meursault, ni pour les autres. C’est simplement l’histoire d’un homme qui choisit d’être vrai, quitte à en mourir, parce qu’ainsi il a vécu en ses propres termes.

Le Prince, au contraire, c’est surtout l’histoire d’un homme « positivement beau« , d’après Dostoïevski (or la beauté sauvera le monde). Ce qui le rend beau, ce n’est pas tant son attachement à la vérité que ce qu’il fait de cette vérité : il résiste au mal et tente de prendre soin de ceux qui souffrent. En cela, sa fidélité à la vérité n’est pas qu’une authenticité de caractère, comme celle de Meursault, mais une authenticité humaine. Meursault prend un chemin radical, subjectif, égocentrique, tandis que le Prince au contraire se montre altruiste, bienveillant, plein de compassion.

La vérité qui domine Meursault n’est peut-être, au final, que sa nature, ses pulsions – ou son absence de pulsion. Il ne ressent pas de deuil pour sa mère, il ne ressent pas de haine pour l’homme qu’il tue – tout comme Clamence (le protagoniste de La Chute) est pris d’une « faiblesse irrésistible » face au malheur de la jeune femme suicidaire. Camus pensait que le monde était absurde, et qu’il n’y avait que par une révolte contre cette absurdité que l’on pouvait exister vraiment, d’où ce « Christ » qui préfère se laisser contraindre par sa nature propre que par la société. Mais cette radicalité est défaitiste et égoïste.

Véritable problématique

Ce genre de vérité de caractère, d’authenticité pulsionnelle, révèle un problème plus profond, et c’est précisément ce que dénonçait C.S. Lewis, dans son ouvrage L’abolition de l’homme en 1943 :

« Quand on a discrédité tout ce qui dit « C’est bien », il ne reste plus que ce qui dit, « J’ai envie ». Sic volo, sic jubeo2 (…) Si on ne veut ni obéir à la moralité traditionnelle, ni se suicider, il ne nous reste pas d’autre possibilité que d’obéir à nos pulsions (et par conséquent, à long terme, à la nature). »

Notre époque a tendance à confondre Meursault et Mychkine. Notre obsession pour l’authenticité, aussi louable soit-elle, s’exprime dans un cadre très individualiste, au point que nous considérons qu’il est plus important d’être fidèle à soi-même que d’être bon envers son prochain. Il n’y a en fait pas de contradiction entre les deux – il y a bien une contradiction, mais elle est en nous. Nous voulons être vrais, mais notre vérité est laide. Le nier ne réglera pas le problème.

Notre authenticité est souvent confuse, égoïste, misérable. Nous aspirons à mieux, à un altruisme que nous n’arrivons jamais à atteindre. Même nos actes les plus nobles sont entachés de motivations personnelles rarement louables. Et parce qu’être comme Mychkine nous semble hors de portée, nous nous contentons de Meursault comme exemple.

L’histoire regorge d’exemples qui suscitent nos aspirations, mais qui pêchent tous par certains côtés. Quand bien même on ne voudrait suivre que les bons côtés – si tant est qu’on sache les identifier sans faille – on s’en trouve incapable, empêchés par nous-mêmes d’être « quelqu’un de bien« .

Le véritable Christ ne se contenterait pas de nous montrer l’exemple, de nous « donner la réponse », il serait la réponse. Il nous mettrait le pied à l’étrier, il nous accompagnerait toute notre vie, il deviendrait notre ami et notre frère, notre allié et notre mentor. Le véritable Christ ne nous laisserait pas seul face à cette vie et ce monde, face aux autres et à nous-mêmes. Aussi impressionnant que puisse être ou avoir été un quelconque individu, aucun humain ne suffirait.

C’est précisément ce que dit Jésus quand, au moment de partir, il annonce à ses disciples la venue d’un « autre consolateur » après lui. Ce personnage mystérieux est généralement le moins bien cerné par la plupart des gens. Il s’agit du Saint-Esprit, qui demeure éternellement avec chaque disciple du Christ, réside en eux et les guide en leur rappelant les enseignements de Jésus. C’est par lui qu’ils sont liés au Christ, et c’est lui qui répand l’amour de Dieu dans leur coeur. Voilà le « chaînon manquant » qui fait que Jésus est le seul véritable Christ, la seule véritable réponse à notre révolte, la seule véritable source de compassion.

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1 Interview de Camus (janvier 1955). Propos rapportée par Roger Grenier dans Soleil et ombre, une biographie intellectuelle (Folio, 1991) p. 106-107.

2 Sic volo, sic jubeo, est une version raccourcie et erronée des mots du poète latin Juvénal, qui écrit dans ses Satires « Hoc volo, sic jubeo, sit pro ratione voluntas (Sat. VI, v. 223), qui signifie : « Je le veux, je l’ordonne. Que ma volonté tienne lieu de raison ».

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