Avengers : l’éthique du sacrifice

– par Vincent M.T.

– Attention : spoilers –

Dans Avengers : Infinity War , le plus récent opus de l’Univers Marvel on retrouve plusieurs fois le thème du sacrifice « pour l’intérêt général ». Peter Quill (Star-Lord), Wanda Maximoff (la sorcière rouge) et Thanos doivent chacun choisir entre  :

  • Laisser libre cours à ce qu’ils identifient comme le mal suprême dans l’univers,
    et
  • Stopper ce mal, au prix d’une vie : celle de la personne qu’ils aiment le plus.

    

Thanos et ces Avengers ont beau avoir des objectifs différents, leur conviction de fond est la même : on peut prioriser l’intérêt particulier et l’intérêt général, y compris quand il y a des vies en jeu. De même, Stephen Strange (Dr Strange) indique clairement que s’il le faut, il laissera mourir Tony Stark (Iron Man) et Peter Parker (Spider-Man) pour protéger la Pierre du Temps… même s’il choisit finalement de donner la fameuse pierre à Thanos, sauvant ainsi la vie de Stark.

La rhétorique du sacrifice de soi ou des autres n’est pas nouvelle. Presque 20 ans après la Seconde Guerre Mondiale, Brassens chantait « Les deux oncles », dénonçant l’absurdité des enjeux qui étaient employés pour justifier la guerre, et où il affirmait qu’il est fou de mourir pour des idées, et qu’aucune idée n’est digne d’un trépas. Cela lui valut de sévères critiques, mais il persista avec une chanson plus explicite encore : « Mourir pour des idées », où cette fois-ci il dénonça l’hypocrisie de ceux qui appellent au sacrifice (des autres) pour des idées. Le vieux dicton d’Horace séduisait encore : « Il est doux et honorable de mourir pour le pays » (Odes, III.2.13).

S’il s’agit dans ces situations non plus de mourir mais de laisser mourir, voire de tuer pour des idées, la rhétorique est cependant la même : l’intérêt général prime sur tout, et particulièrement sur les vies individuelles. Comme souvent, Steve Rogers (Captain America) n’est pas d’accord : « We don’t trade lives » – on ne fait pas de maths avec les vies individuelles.

Avengers confronte ainsi deux positions sur la question :

  • Le conséquentialisme – la fin justifie les moyens,

Thanos, Peter, et Wanda sont dans ce camp, ils tentent tous d’empêcher les pires conséquences en sacrifiant la vie d’un proche. Même si Peter et Wanda échouent finalement, c’est à cause de Thanos et non parce qu’ils se sont ravisés. Le docteur Strange, qui semble changer d’avis, reste certainement fidèle à son éthique en sauvant Tony Stark : il y a fort à parier que seul un avenir où Iron Man est vivant permettra de réparer le mal causé par Thanos.

  • Le déontologisme – nous avons une obligation de moyens, pas de résultat.

Seul Steve Rogers est véritablement partisan d’une éthique déontologique : chacun doit se conformer à son devoir (pour le Captain, sauver des vies), quelles qu’en soient les conséquences, car nous ne sommes pas responsables de l’Univers mais uniquement de nous-mêmes.

Idées, idoles

Endiguer la surpopulation ou empêcher un massacre : ces projets reposent sur certaines valeurs parmi d’autres, mais qui sont élevées au-dessus de toutes les autres. La préservation d’une bonne qualité de vie, voire de la vie tout court dans l’univers est-elle plus importante que la préservation des vies individuelles ? Qu’est-ce qui a la priorité ?

C’est le vieux « problème » du train :

Vous êtes devant un aiguillage ferroviaire, un train arrive. Il y a 5 personnes bloquées sur la voie, qui vont être écrasées à moins d’actionner l’aiguillage pour faire changer de voie au train. En revanche, il y a une personne bloquée sur l’autre voie, et elle sera écraserée si vous réorientez le train vers elle. Que faites- vous ?

La plupart des gens « font des maths » pour répondre à ce dilemme : cinq vies valent plus qu’une, donc on actionne l’aiguillage. Les critiques soulignent souvent que la condition nécessaire pour mettre en oeuvre ce genre de logique est de connaître le résultat avec certitude (mettons, comme avec une Pierre du Temps qui permettrait de voir les avenirs possibles), et comme ce n’est pas le cas, il faut la rejeter. Cependant le problème est plus profond.

Pour le voir, il faut transposer le raisonnement conséquentialiste dans un autre contexte. Imaginez que vous connaissiez la personne. Imaginez qu’il s’agisse de cinq adultes et un enfant. Ou imaginez les mêmes mathématiques dans un hôpital : cinq personnes ont chacune un organe vital différent qui est en grave défaillance, nécessitant une transplantation. Si une personne présente était donneuse compatible pour ces cinq personnes, serait-il justifié de la tuer (sans son consentement) pour sauver la vie des autres ?

La limite morale

Notons que ce qui est critiqué ici, ce n’est pas le conséquentialisme en soi, mais le fait d’en faire un absolu – et surtout de se limiter à un choix binaire pour des sujets si importants. Steve Rogers souligne que le sacrifice personnel est un moyen de dernier recours, un choix qu’il a d’ailleurs déjà fait lui-même. Il semblerait donc qu’il y ait des limites à l’autorité morale humaine.

Comme T’Challa le dit dans la version comics de l’histoire, « nous nous sommes damnés le jour même où nous avons imaginé que ce genre de choix nous appartenait« . Nous ne sommes pas des dieux, mais des êtres limités, et tous les pouvoirs de l’univers – même un Gant de l’Infini – n’y changent rien. Quand bien même nous aurions toute la connaissance et toute la puissance pour faire un choix, le choix reste « impossible » pour nous.

Il est probable que Thanos n’arrive pas à profiter de son fameux lever de soleil sur un univers « ramené à l’équilibre », car il viendra certainement à se rendre compte qu’il n’y a pas de commune mesure entre la vie de Gamora et ce qu’il perçoit être l’intérêt général. Autrement dit, qu’il ne peut pas justifier d’éliminer l’un pour préserver l’autre. D’autant qu’il se positionne en victime, juge et bourreau – N’y aurait-il cependant pas mieux à faire avec un tel pouvoir ?

Un autre Thanos ?

Certains imaginent que Thanos reviendra dans le temps pour changer les choses, mais revenir sur sa décision ne résoudrait pas le problème : comment sacrifier une vie pour mille, ou mille vies pour une ? L’enjeu n’est pas pratique, il est moral. Ainsi, il est plus probable qu’il s’avoue finalement incompétent pour juger de ce genre de choses, reconnaissant que quelqu’un d’autre, quelqu’un de meilleur, est plus digne que lui de porter le Gant de l’Infini, d’avoir l’autorité morale. Ces décisions n’appartiennent pas même aux êtres les plus puissants de l’Univers Marvel.

Le monde de Marvel est donc dans l’attente, plus que d’un rétablissement, de quelqu’un digne d’administrer la vie et la mort. Je crois que nous aussi. Ce vieux débat encore vif sur le patriotisme, les élans utilitaristes de notre époque, les insistances déontologiques internationales, tous ces symptômes pointent vers une attente profonde d’une autorité morale qui possède la légitimité de son terrible pouvoir. Pas de super-héros dans notre monde, en revanche. Peut-être juste un héros trop humble pour être pris au sérieux, trop révolutionnaire pour être laissé en vie, trop récupéré pour être envisagé simplement aujourd’hui. Peut-être, Jésus.

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