Les religions diffuses

Qu’y a-t-il de commun entre un repas de famille, une randonnée en forêt et un meeting politique ?

C’est très simple : ce sont des activités fortement – et parfois imperceptiblement – ritualisées, ce qui entretient notre rapport au sacré. Et ce ne sont pas les seules : toute notre culture est traversée de ces « religions diffuses », qui ne relèvent d’aucune institution et sont pourtant à forte teneur en doctrines et en pratiques.

Ce rapport au sacré se décline sur deux modes, que l’on peut appeler la « fusion » et la « domination ». Sans être exclusifs, chacun est une stratégie inconsciente pour gérer notre angoisse de la mort et du temps qui passe, bref de la disparition inexorable de toute chose (et qui explique aussi pourquoi on croit des choses incohérentes).

Fuuusion !

La fusion consiste à abolir de façon imaginaire la limite entre ce qui est nous et ce qui n’est pas nous. On pensera bien sûr au Bouddhisme et à toutes les formes de panthéisme, néanmoins ces formes religieuses s’assument ouvertement, contrairement à beaucoup d’autres.

Le principe de fusion est souvent employé dans les récits qui visent à fédérer : nous sommes les éléments d’un seul et grand tout, qui nous dépasse. Il ne suffit pas d’y croire, il faut l’éprouver, par des rituels qui visent à détacher l’individu des perceptions qui lui sont propres, afin de lui faire ressentir une « transcendance ». En suscitant de forts sentiments de plaisir ou de souffrance, par exemple avec des drogues, on peut déclencher cette « extase », ce sentiment d’être « extérieur à soi-même ». Cependant un moyen plus commun d’altérer l’état de conscience de l’individu, afin de troubler ses perceptions au point qu’il ne sache plus ce qui est lui et ce qui n’est pas lui. Bref on suscite la confusion pour simuler la fusion.

On suscite la confusion pour simuler la fusion.

Cela se fait couramment en synchronisant les ressentis. En effet, notre vie intérieure est tellement inexprimable et asynchrone avec le reste de la population que cela génère une solitude difficile à supporter. Si l’on a l’impression de ressentir les mêmes choses au même moment que d’autres personnes, alors cette solitude s’atténue, on « fait corps » avec ceux qui nous entourent.

Prenez un match de foot. La bière, les chants de supporters, la fameuse « Ola » visent précisément cette impression de fusion, d’autant que l’acoustique des stades est justement élaborée pour renforcer le son, et la ferveur des foules. Même chose pour les meetings politiques, ou les spectacles, particulièrement lorsque la foule est invitée à faire des geste, voire à danser. C’est pour cela que la musique est aussi forte au cinéma et dans les concerts – pas simplement pour porter loin, mais pour faire littéralement vibrer les os et les organes du public, qui se sent pris dans un phénomène quasi-transcendant. D’une autre manière, le rire partagé par une salle entière devant un one-man show, outre ses effets psychotropes, induit une forme similaire de communion. Nos rythmes émotionnels se mettent ainsi au diapason, et, ne serait-ce que l’espace d’un instant, on a l’impression de faire partie d’un tout.

Même chose avec le repas, la danse, le sexe. Ce n’est pas un hasard si ces domaines sont souvent envisagés comme quasi-sacrés dans toutes les cultures : ils permettent de ressentir les mêmes choses au même moment. Le sexe donne certainement d’autant plus la sensation de fusion du fait de sa dimension corporelle et intime.

Même chose encore avec le sport, qui donne le sentiment à l’individu de se « reconnecter », de se « synchroniser » avec son corps, et par son corps, à l’univers tout entier. On peut en dire autant du rapprochement avec la nature. C’est cette impression d’extase lorsqu’on dépasse ses limites physiques, c’est ce sentiment d’être « vivant » quand on fait une randonnée. Plus généralement, tout attirance pour le monde physique (depuis la mythique « odeur » du livre ou le « son » du vinyle, par opposition à leurs pendants dématérialisés) peut être l’occasion de ce fantasme fusionnel.

Pas que le sport, le spectacle, la commensalité ou le sexe soient mauvais en soi, simplement notre manière individuelle ou collective d’aborder ces activités révèle généralement une recherche de sacré, d’éternel, d’absolu. En effet, le sujet qui se fond avec le monde dans son imaginaire est une sujet qui perd toute identité, et c’est l’objectif, car s’il n’y a pas d’identité, il n’y a plus rien qui puisse mourir.

La domination

La domination consiste en une illusion de « prise de possession » du monde. La fusion visait à confondre l’individu et ce qui l’entoure, à dissoudre l’individu pour que la question de la mort ne se pose plus ; la domination vise à les distinguer, et à les organiser dans un rapport de pouvoir pour que la trace que laisse l’individu dans le monde lui survive, et assure ainsi symboliquement son immortalité.

Même si, dans un premier temps, mon esprit et mon corps sont pour moi un « donné » plutôt qu’un choix, je peux les contrôler et les asservir à ma volonté de pouvoir. Plus encore, je peux dominer les corps et les esprits des autres pour les mettre au service de ma domination.

L’idée que l’individu possède une influence quasi-infinie, et donc une responsabilité absolue vis-à-vis du monde, participe de cette fiction. Tout récit qui suggère à l’individu qu’il a la capacité de mettre en danger le fragile équilibre du monde charge symboliquement tout acte humain du destin de l’univers – à commencer par le groupe d’appartenance. C’est ce qui rend le principe de la « loi » et du « dogme » si important, de même que les rituels d’expiation : « il faut apaiser la colère des dieux ».

Le Moyen-Âge a vu chaque guerre, chaque épidémie, chaque séisme, ramener le récit de Sodome et Gomorrhe et provoquer chez tous les croyants l’interrogation suivante : « Par quel péché ai-je contribué à ce que s’abatte sur nous la colère divine ? ». La logique qui conduit les fondamentalismes islamiques à traquer les consommations illicites (alcool, musique, chair, etc.) jusque dans le secret des chambres à coucher est similaire : dans une croyance en un Dieu omniscient où l’offense d’un seul peut attirer sur tous le châtiment comment pourrait-il y avoir inviolabilité d’un quelconque espace privé ?

Inversement, si l’individu menace le monde entier en désobéissant, il sauve le monde entier en obéissant. Depuis l’antiquité, la « magie » et les superstitions reposent sur le principe de manipulation de la réalité ou des dieux. Si l’on accomplit les actes prescrits (exploits, sacrifices, cérémonies…), on obtient ce que l’on veut. Ceci dit, le récit peut encourager la préservation de l’ordre établi ou le déclenchement du changement.

Aujourd’hui les discours écologistes jouent sur la même corde en nous intimant de préserver/sauver l’environnement, par des gestes du quotidien, car nous ne pouvons être dans leur schéma que sauveur ou coupable. Parallèlement, ils militent pour déclencher un changement global en changeant la loi – comme les mouvements sociaux (syndicalisme, féminisme, LGBT, etc.).

Plus généralement, le discours scientifique nous promet une domination de la nature et de nous-mêmes. Pourtant, l’impuissance de l’individu sur son propre corps comme sur le monde brise constamment cette illusion. Des enjeux comme l’euthanasie ou l’avortement illustrent bien cette triste réalité.

« Je ne veux pas atteindre l’immortalité par mes oeuvres,
je veux atteindre l’immortalité en ne mourant pas.
Je ne veux pas continuer à vivre dans le coeur de mes concitoyens,
je veux continuer à vivre dans mon appartement
« .
– Woody Allen

Combinaison

Comme évoqué en début d’article, ces deux tendances ne sont pas exclusives, et elles se combinent parfois dans des métaphores qui rendent la vision du monde qu’elles accompagnent d’autant plus convaincantes. En voici deux exemples parmi les plus marquants : la machine et le marché.

La machine est devenue à l’époque moderne la métaphore par excellence des deux rapports au sacré. A la fois un exemple de fusion, dans la mesure où chaque individu n’est qu’un rouage du système, et un exemple de domination car aucune pièce n’est insignifiante, chacune doit jouer son rôle : le plus petit dysfonctionnement mécanique peut faire s’écrouler tout l’ensemble. C’est le récit élaboré dans de nombreuses entreprises, et repris dans la pop-culture : Star Trek, par exemple, ou encore dans le premier opus des Indestructibles.

Par ailleurs, l’époque postmoderne, le marché est, par le mythe de la mondialisation, la nouvelle métaphore de ce qui relie tout le monde (fusion) et, ainsi, permet à tout le monde d’accéder à tout (domination). Cette vision du monde nous redéfinit comme des consommateurs par excellence : à chacun de piocher parmi l’infini du choix proposé. Chacun a l’impression d’être connecté au monde entier par l’informatique, et mesure sa capacité de le dominer par son pouvoir d’achat. Les sites marchands de l’Internet 2.0, comme Amazon, Le Bon Coin, Price Minister ou Ebay, sont des temples de cette religion diffuse.

La vraie religion ?

Aucune formes ritualisées de fusion ne vise à maintenir l’individualité : elle veut l’effacer pour effacer la question de la mort – bien que plus ou moins temporairement. Et aucune forme ritualisée de domination ne vise à maintenir la fragilité humaine réelle : elle veut la nier pour convaincre l’individu qu’une partie de lui survivra. Toutes les religions, assumées ou diffuses, visent ces enjeux. Toutes les religions assumées sont d’ailleurs probablement des constructions humaines sur la base de ces deux élans existentiels.

Toutes ? Peut-être pas. Car bien entendu, de nombreuses personnes vont se revendiquer d’une religion assumée et donner libre cours à ces deux modes de recherche du sacré. Cela ne signifie pas pour autant que c’est en accord avec les principes de cette religion. En l’occurrence, il me semble que c’est le cas pour la grande majorité des discours religieux, mais à mon avis, il y en a un qui sort du lot : celui de Jésus.

 

J’imagine que chaque personne sera tentée d’en dire autant de sa religion. Mais laissez-moi vous expliquer pourquoi, dans le principe, ce que propose Jésus contraste nettement avec ces deux tendances humaines, bien qu’il offre effectivement une forme d’antidote contre la mort et que cela réponde à notre besoin existentiel.

  • D’abord, Jésus propose une communion qui rend chaque individu à lui-même. Le chrétien doit certes envisager la communauté des chrétiens comme un corps dont il est un organe, et il est aussi appelé à renier ce qu’il était avant, pourtant c’est en vue d’être toujours un individu incarné. Il ne se fond pas dans la masse mais devient lui-même en assumant sa dimension sociale. Chacun conserve son individualité, un nom, bref une identité propre. Si le langage biblique peut laisser penser parfois à une sorte de fusion (pour le sexe : « les deux deviendront une seule chair » ; pour la foi : « votre vie est cachée avec Christ en Dieu » ; pour la trinité : « Je suis dans le Père et le Père est en moi », etc.), il s’agit d’une formulation poétique, symbolique, pour évoquer des réalités plus profondes d’une manière qui nous force à la réflexion.
  • Ensuite, Jésus nous propose de rétablir et d’entretenir une relation avec Dieu purement par l’initiative bienveillante de ce dernier et non grâce aux efforts humains. A aucun moment le chrétien n’a de bonne raison de se croire tout-puissant, bien au contraire. D’ailleurs Jésus affirme sans détour que ses disciples sont des « serveurs inutiles » : rien de ce qu’ils peuvent faire d’eux mêmes n’apporte quoi que ce soit à Dieu. Ce n’est qu’en conséquence de ce que Jésus fait que l’individu se met à faire des efforts, et ces efforts sont inspirés et soutenus par Dieu. Ce sont, en soi, des bénéfices que Dieu offre aux humains, et non des bénéfices que les humains offriraient à Dieu. C’est ce que l’on appelle le « salut par grâce« , une caractéristique unique au Christianisme.

Malgré tout, certains voudront voir dans le Christianisme une invitation à la fusion et donneront dans une forme de mysticisme, c’est inévitable – mais ce n’est pas cohérent avec le discours de Jésus. De même, le « salut par grâce » a souvent été difficile à maintenir dans l’enseignement chrétien, tant il contrarie l’élan humain, mais c’est un point auquel les chrétiens ont toujours fini par revenir car c’est ce qu’affirme Jésus, et que cela a véritablement le pouvoir de libérer l’humain de ses constructions imaginaires pour lui permettre non seulement de faire face à la mort, mais de profiter de la victoire que Jésus a remporté sur elle.

Vivre éternellement. Pour de vrai.

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Cet article reprend essentiellement les thèses exposées par le philosophe et anthropologue Carlos Tinoco dans « Les surdoués et les autres, penser l’écart« , où il explore avec deux autres auteurs « surdoués » la question de l’intelligence, et de ses défauts. Je vous invite à le lire en entier car cet article ne saurait rendre la clarté, la profondeur et la pertinence de l’ouvrage, dont les citations sans référence sont extraites.

Les plus familiarisés avec la psychanalyse reconnaîtront dans la « fusion » et la « domination » des modèles proposés par Freud (« névrose hystérique » et « névrose obsessionnelle ») ou Lacan (« fonction maternelle » et « fonction paternelle »). Pour autant, l’application de ces modèles aux activités humaines habituelles, pour déceler ces élans religieux du quotidien, n’est pas largement pratiquée, et encore moins répandue. C’est ce qui fait dire à certains qu’ils ne sont pas religieux, alors qu’ils le sont tout autant, voire plus, que ceux qu’ils peuvent critiquer.

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