Cinq approches apologétiques

Il n’y a pas que la culture, dans la vie. Plusieurs autres domaines, comme l’histoire, la science, et la philosophie, sont des terrains de débat entre chrétiens et non chrétiens. Chacun de ces domaines fournissent des sujets et des arguments dignes d’intérêt, mais la principale différence entre deux apologètes n’est pas tant dans les arguments qu’ils emploieront, il s’agit plutôt de leur méthode, ou leur approche apologétique.

On considère aujourd’hui qu’il existe cinq approches apologétiques (chacune ayant plusieurs déclinaisons selon qui la pratique) qui se concentrent essentiellement sur deux notions : la rationalité et la connaissance.

APPROCHES FONDÉES SUR LA NOTION DE RATIONALITÉ

Ces approches sont dites « rationalistes », c’est-à-dire qu’elles supposent que les personnes qui discutent reconnaissent que la raison est un terrain neutre et objectif sur lequel peuvent se régler les désaccords. Cela n’exclue pas, bien entendu, que des enjeux psychologiques affectent le raisonnement, mais cette approche ne cherche pas à s’en accommoder, elle les dénoncera sans scrupule et appellera chacun à se conformer à la raison. Ses domaines de prédilection sont la science, l’histoire et la philosophie.

1. L’approche classique

Cette approche se compose de deux ou trois étapes (la première n’est pas toujours nécessaire) :

– D’abord, en partant de principes impossibles à rejeter (comme les lois de la logique), on pose le cadre de la réflexion en abordant des questions comme la réalité, la vérité, le sens et la moralité.

– Puis, on utilise la théologie naturelle (arguments cosmologiques, moraux, et téléologique) pour établir l’existence d’un créateur personnel et moral.

– Enfin, on présente les indices scientifiques et historiques qui appuient la fiabilité de la Bible, le caractère unique de Jésus et de sa vie, et finalement sa résurrection.

L’objectif global de cette méthode est de convaincre l’interlocuteur ou l’audience que les éléments essentiels de la foi chrétienne sont les plus probables, comparés à ceux des autres visions du monde.

Parmi les partisans de cette approche, on compte notamment St AugustinR.C. SproulW.L. Craig, et N.L. Geisler du côté anglo-saxon, ainsi que, du côté francophone, Alexis Masson.

2. L’évidentialisme

Cette approche s’appuie sur les indices et preuves (« evidence« , en anglais) historiques, mais pas nécessairement sur la théologie naturelle. Cela présente l’avantage de parler directement du Christianisme, plutôt que de risquer les obstacles que peut susciter une étape préliminaire centrée sur un théisme générique. C’est donc une approche « minimaliste » et factuelle, qui met l’emphase sur la réalité historique des éléments clefs de la vie de Jésus, comme sa résurrection, plutôt que de défendre la fiabilité générale du Nouveau Testament.

G. Habermas pratique cette approche.

Ces deux approches sont très efficaces lorsqu’on aborde des sujets précis, cependant la probabilité de l’existence de Dieu ne suffit (généralement) pas à amener quelqu’un à la foi. En effet, encore faut-il que la personne se sente contrainte à faire un choix à ce sujet, ce qui limite nettement la valeur « offensive » de cette approche face à des personnes curieuses intellectuellement mais néanmoins satisfaites de leur vision des choses, ou bien qui ne font pas équivaloir probabilité et degré de vérité. La troisième approche apporte une amélioration sur ce plan.

3. L’approche « dossier »

Ici le mot « dossier » fait référence à la construction d’un dossier juridique. La logique n’est donc pas séquentielle, dans le sens d’une argumentation philosophique (A donc B donc C), mais cumulative (A et B et C). Il s’agit ainsi de présenter un faisceau d’indices factuels et d’arguments en vue de soutenir que la vision du monde chrétienne explique, mieux que n’importe quelle autre, tout un tas de phénomènes importants.

C.S. Lewis fut un des précurseurs de cette approche, suivi notamment par P. Feinberg et B. Mitchell.

La principale critique à l’encontre de l’approche « dossier » : il s’agirait d’un faux raisonnement. On cherche à donner artificiellement du poids à une thèse en présentant de nombreux éléments qui, pris individuellement, ne démontrent pas grand chose. Pour illustrer le problème que cela pose, il suffit de penser à des seaux troués : qu’on en ait un ou dix, cela ne change rien.

Cependant, cette approche n’est justement pas censé correspondre à ce faux raisonnement – même si certains apologètes ont pu s’égarer à les confondre. Chaque élément présenté doit être convaincant, et l’intérêt de les cumuler est qu’un seul élément ne suffit pas à changer une vision du monde. Lorsque Galilée a présenté la théorie copernicienne (la Terre tourne autour du Soleil) à ses collègues aristotéliciens, il avait essentiellement un argument : son modèle était plus simple – c’est le principe du « rasoir d’Occam », un des fondements de la méthodologie scientifique (donc, convaincant en soi). Pourtant, il était par exemple incapable d’expliquer pourquoi les étoiles, selon lui très éloignées de la Terre, étaient visibles à l’œil nu. Ses adversaires ont donc préféré s’appuyer sur leur modèle pour interpréter les éléments présentés par Galilée.

Pareillement, même si l’on présente un seul phénomène qui s’explique nettement mieux si la Bible dit vrai, nos interlocuteurs préféreront une interprétation moins probable, mais plus cohérente avec leur vision du monde. Il faut dénoncer de multiples « aberrations » pour renverser leur modèle.

APPROCHES FONDÉES SUR LA NOTION DE CONNAISSANCE

Ces approches supposent que les personnes qui discutent n’exercent pas leur raison de façon purement neutre et objective, si c’est même possible, et cherchent donc à tenir compte des enjeux psychologiques qui affectent le raisonnement. Ses domaines de prédilection sont les autres religions, l’art et la culture.

1. Le présuppositionnalisme

Aussi appelée « approche alliancielle », le présuppositionnalisme souligne que nos raisonnements sont fondés sur des présupposés : des principes directeurs non-négociables (en changer reviendrait à vivre une véritable « conversion ») et eux-mêmes sans fondement.

Le seul moyen d’évaluer ces présupposés est donc de vérifier qu’ils sont cohérents entre eux et avec toute notre vision du monde – censée découler de ces présupposés, mais qui se confronte aussi à la réalité du monde. Il peut donc y avoir un décalage, une tension non résolue, entre les racines et les ramifications, qui dénote généralement un problème. Ce problème s’explique par le fait que tout le monde connaît Dieu (car comment la créature pourrait-elle ignorer qu’elle est créature, et qui est son Créateur ?), mais que nous réprimons cette connaissance, jusqu’à ne plus avoir « conscience » de Dieu.

L’idée ici n’est pas que  la vision biblique du monde est plus cohérente que les autres, mais que c’est la seule qui soit cohérente. Nous ne parlons pas ici de petites incohérences, mais de contradictions logiques fondamentales. L’approche consiste donc à les faire apparaître, puis à montrer que l’aspect équivalent dans la vision biblique du monde est, quant à lui, entièrement satisfaisant.

D’ailleurs, l’argument originel de cette approche s’intitule « l’impossibilité du contraire », c’est-à-dire qu’on peut prouver que la vision biblique du monde est vraie en démontrant qu’aucune autre n’est possible. En pratique, on argumente par exemple qu’à moins de présupposer Dieu, on n’a aucune base sur laquelle fonder la rationnalité (donc un quelconque raisonnement).

Cette approche est généralement rattachée à Cornelius Van Til. Bien que ce dernier ait été très opposé à la théologie naturelle et aux arguments classiques, sa méthode ne les exclue pas en soi, comme l’ont bien noté ceux qui sont venus après lui, par exemple J. Frame et G.Clark, mais aussi Y. Imbert en francophonie.

La principale critique formulée à l’encontre de cette approche est son arrogance manifeste. Il est certain que la prétention absolue de cette argumentation est généralement mal reçue dans un contexte pluraliste, et en même temps, c’est particulièrement dans ces contextes qu’elle a le plus de potentiel car elle aborde l’humain dans toutes ses dimensions.

D’autres critiques, qui tendent à confondre approche et arguments, envisagent l’approche présuppositionaliste comme un rejet de tous les arguments scientifiques ou évidentialistes, et lui reprochent ce manque de rationalité. Ou bien, pensant qu’elle prétend se fonder sur la notion de raison plutôt que de connaissance, d’autres peinent à en distinguer l’aspect psychologique, et rejettent ce qu’ils perçoivent comme une critique de la raison.

2. L’approche épistémologique réformée

Cette approche a été développée par K.J. Clark, sur la base des travaux des philosophes N. Wolterstorff et A. Plantinga. Dubitatif quant au poids réel des indices et arguments historiques pour mener à la foi, Clark préfère une approche indirecte.

Son idée directrice est que la foi est « un bon fondement », c’est-à-dire qu’en tant que base de départ pour toutes les autres croyances, elle ne dépend pas de preuves ou d’argument (se rapprochant ainsi de la notion de présupposé).

Cependant il ne suffit pas de prétendre qu’une croyance est un « bon fondement » pour qu’elle le soit, il faut qu’elle soit « ancrée » et « fortifiée ». L’expérience religieuse ordinaire d’émerveillement, de gratitude, de contrition, etc. ancre une croyance en Dieu (une disposition relativement universelle, appelée sensus divinitatis par Calvin). Puis, cette croyance est fortifiée si elle peut être défendue face aux objections connues à son encontre.

Autrement dit il n’y à pas à « prouver » que Dieu existe, mais si on peut rendre compte de notre expérience religieuse et répondre raisonnablement aux objections à l’existence du Dieu auquel on croit, alors il est rationnel de croire en ce Dieu et de baser d’autres croyances sur celle-ci.

Outre Clark et Plantinga, on peut compter William Alston, ou Michael C. Rea parmi les soutiens de cette approche.

La principale critique à l’encontre de cette approche est qu’elle n’offre aucune justification en soi de la foi et des croyances qui lui sont associées.

Bien sûr, Clark (et Plantinga) répondraient que la foi est bien « certifiée » dans cette approche – en l’occurrence, elle est certifiée par le Saint Esprit. Tout comme il est raisonnable de croire à la réalité du passé sans pouvoir le prouver intellectuellement, il est raisonnable de croire en Dieu. On peut également noter le lien entre le rôle du Saint Esprit de préservation historique de la foi (la tradition) et le fait que la tradition soit volontiers envisagée comme ancrage pour de nombreuses personnes (voir l’attrait pour la foi ancestrale et le retour aux racines dans les mouvements néo-païens).

La force de cette démonstration, si elle réussit, est que l’opposant à la foi chrétienne ne peut plus se contenter d’objecter qu’elle est irrationnelle mais doit prouver qu’elle est fausse – ce qui n’est pas une mince affaire.

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2 comments

  1. Merci pour cette présentation honnête. Je suis, pour ma part, adhérant de la classique. Quelques remarques à ce sujet :

    1) D’autres figures classiques importantes auraient pu être nommées comme Thomas D’Aquin !

    2) Les apologetes classiques, avant le pressupositionnalisme, ont cherché à montrer que d’autres systèmes de pensée étaient incohérents ou menaient à l’absurde. Mais surtout ils cherchent à montrer que ces systèmes contredisent les vérités connues par soi. Épistémologie plus fondamentale que coherentiste.

    3) Pour le thomiste, l’existence de Dieu n’est pas rendu probable mais certaine par les arguments rationnels. Par contre les arguments historiques ne rendent la résurrection, etc. que probable. Et ceci en raison de la nature même des preuves rationnelles et historiques.

    4) le pressup nous explique t il pourquoi cohérence correspondrait à vérité ?

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